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L'École en détresse

par Ahmed Farrah

Et voilà ! Encore une fois le tempo est donné, le moment est bien choisi, la valse à dix temps nous est jouée, oui mais sur quel pied allons-nous danser ? Les dix « philharmonistes » nous agacent, ravissent le temps au temps, le tiennent en otage. La rançon est une grille des salaires, dans l'école des maîtres-chanteurs. C'est la mélodie qui parvient à la rue et que les gens n'apprécient guère.

Depuis il y a dix ans, les revendications salariales sont devenues récurrentes dans le secteur de l'enseignement, et le bout du tunnel n'est pas encore visible. La nouvelle grille de classification de la fonction publique semble être déjà complètement désuète et inadaptée à la situation. Ses concepteurs la voulaient basée sur la certification diplômante et les compétences acquises et non pas sur les habilités, les taches allouées et les performances supposées des salariés, comme le fut le statut général de travailleurs de 1985. Après la révision du statut particulier des enseignants (Pas celui de tous les fonctionnaires de l'éducation nationale), des aberrations sont nées. Certains inspecteurs de l'éducation nationale, n'ayant jamais étaient à l'université parce que non bacheliers, se sont trouvés classés au plus haut de la grille de la fonction publique, mieux classés que les médecins des hôpitaux, que les architectes que les informaticiens, que les pharmaciens, que les chirurgiens dentistes, que les ingénieurs… Le comble est poussé jusqu'au ridicule, dans quel pays au monde des censeurs de lycées (eux même anciens professeurs) après plus de trente ans de service, qui organisent et contrôlent le travail des enseignants et suivent leur assiduité sont moins classés qu'eux? Comment les Proviseurs des lycées et les Directeurs des collèges sont classés sur la même échelle que les enseignants qui sont sous leur autorité ? Malgré toutes les augmentations salariales consenties aux enseignants, leur pouvoir d'achat reste largement en deçà de celui de beaucoup d'autres secteurs économiques, le cas d'un proviseur de lycée au 12éme échelon de l'échelle 16, après 32 ans de service perçoit un salaire net de 74000Da, quand un simple agent à la Sonelgaz, Naftal, Sonatrach ou à la CNAS, la CNR… est mieux payé que lui.

Les revendications auraient été justes et pertinentes si les syndicats représentatifs de tous les secteurs de la fonction publique, étaient unis pour revendiquer l'augmentation du point indiciaire de la grille des salaires des fonctionnaires, pour compenser la baisse de leur pouvoir d'achat. Pour rappel, au début des années 1980, un professeur d'enseignement secondaire, stagiaire percevait un salaire mensuel de 2700 Da l'équivalent de 540$, le logement de fonction systématique et le respect de la société en bonus ; aujourd'hui le même professeur stagiaire titulaire d'un Master (Bac+5), perçoit 34000Da, l'équivalent de 350$, dont il déduit un loyer de 15000Da et le malus de son statut social en déflation. Le compte n'y est pas, une baisse criarde du pouvoir d'achat ! Pour garder le même salaire que celui de 1980, un PES stagiaire devrait gagner 52000Da. Comme on dit chez nous, la sérénade est grande mais le mort n'est qu'une souris, la montagne des syndicats a accouché d'une souris.

Le mobile de toutes ces grèves est opaque et n'est clair que pour les initiés, qui ont pris l'école en otage. Mais à y regarder de plus prés, il semble que l'objectif de tout ce marasme est mercantile, pour les plus naïfs et stratégiques pour ceux qui tirent les ficelles. Pour les premiers les indignés des salons de thé, certains veulent servir leurs ambitions démesurées, les seconds, plus politisés ou mercenaires, sont employés dans une stratégie machiavélique qui mènerait au démantèlement de l'école publique.

Cette situation de grèves répétées, qui se décrètent souvent à la veille des vacances de printemps, a créé une dangereuse attitude dans le comportement des élèves candidats au baccalauréat qui désertent les classes et vident les lycées, pour se consacrer à leur examen hors des établissements scolaires. Cet état de fait s'est manifesté il y'a une dizaine d'année déjà, par la généralisation des cours privés à 80 élèves dans des locaux, fréquemment des garages pour voitures, insalubres, pas chauffés et dans quartiers populeux, dangereux la nuit, pris d'assaut et affichent guichet fermé à 1600Da pour 12 heures de cours par mois et par matière. Pour les rejetons des plus nantis, les cours particuliers à domicile leur sont « facturés » jusqu'à 15000Da par mois et par matière.

A la suite des longues grèves, des écoles privées ont été agréées sans remplir le cahier des charges et sans respect des normes en vigueur. Selon Mr Chaib Dhraâ, Directeur de l'évaluation au ministère de l'Éducation nationale, il avait déclaré sur le plateau de DZair Tv : « Ces écoles sont, plus à vocation mercantile que pédagogique, exerçaient sans déontologie, faisaient dans le blanchiment des certificats de scolarité en inscrivant des élèves exclus de l'école publique, leurs performances très en dessous de l'école publique, et ne respectaient pas le cahier des charges ».

Après l'école publique et l'école privée, c'est l'école informelle qui fait sont petit chemin, doucement mais surement, à l'image de l'économie informelle dans l'Algérie informelle.

Curieux, a été aussi, le traitement des grèves dans le secteur de l'Éducation nationale, faire l'autruche, ignorer le mouvement, provoquer le pourrissement, le menacer par le biais de la justice, puis négocier, chercher les compromis pour enfin accepter toutes les revendications des syndicats. Entre-temps des milliers d'heures de cours sont perdues et impossible à rattraper.

En Démocratie, les jours de grèves ne sont pas payés, en Algérie on les rattrape mais virtuellement, et tout le monde est content, sauf les dindons de la farce que sont les élèves qui préparent le BAC, les autres sont aussi contents pour des vacances inopinées et prolongées. La phobie des pouvoirs publics d'avoir des millions d'enfants protestataires dans la rue, est pour beaucoup dans cette permissivité, sinon comment expliquer leur intolérance à l'égard des grèves dans les autres secteurs ? N'a-t-on pas vu des médecins spécialistes se faisant matraquer par la police, lors des settings de protestation ?

 Pour empêcher la vacance des cours dans les lycées, dès le deuxième trimestre scolaire, il est impératif de trouver des moyens coercitifs, comme la comptabilisation des journées d'absence non justifiées des élèves : au lieu de la fiche de synthèse, il est judicieux d'instaurer une fiche d'assiduité. S'inspirer de l'enseignement supérieur, où dans les facultés, trois absences de TD ou de TP font éliminer l'étudiant du module concerné. Dans le cas des candidats au baccalauréat, trois semaines d'absences non justifiées élimineraient l'élève pour abandon de la scolarité.

Autres temps, autres mœurs ; le Baccalauréat perd au fur des ans, de sa crédibilité de diplôme international reconnu par les instances de l'UNESCO, à cause de certaines pratiques irresponsables : les fraudes à grandes échelles d'il y a quelques années, le temps imparti aux épreuves, le nombre de sujets aux choix, les opacités des délibérations assistées par ordinateurs, qui font peser les doutes sur le taux réel de réussite au baccalauréat et enfin le fameux seuil « Ataba » exigée par les élèves de terminale. Dans la plus part des pays du monde, l'année scolaire dure en moyenne 35 semaines ouvrables, en Algérie elle dure parfois 24 semaines à cause des grèves et en temps normal, elle ne dépasse pas les 30 semaines. Cette pratique, fait que le programme scolaire n'est jamais entièrement étudié : les classes de 3as Sciences, n'ont jamais étudié le chapitre qui traite de la géologie, depuis les nouvelles réformes de Benbouzid, et les probabilités en mathématiques, d'où les résultats trop mitigés des examens de bio-statistiques des étudiants en médecine.

Les inspecteurs de l'Éducation nationale se sont trouvés, immiscés dans un travail bureaucratique dans des pseudo-commissions du suivi de la réalisation des programmes des classes d'examens, pour fixer le seuil d'avancement des cours (Ataba), au lieu de se concentrer dans leur rôle pédagogique. La réalisation des programmes incombe aux professeurs, sous le contrôle du chef d'établissement, les cours sont notifiés, et paraphés dans les cahiers de texte de chaque classe. La responsabilité du professeur est engagée, dans le cas où un sujet n'est pas traité en classe et posé à l'examen. La responsabilisation des enseignants devrait être inscrite dans un contrat annuel à chaque début d'année scolaire (Le devoir de prestation de service- enseigner en contre partie d'un droit - un salaire et un congé annuel). La répartition annuelle des cours par matières est unifiée au niveau national ; chaque semaine de grève suivie est soustraite mécaniquement, car rarement rattrapée. Un professeur qui s'absente pour une longue durée devrait, en théorie, être illico presto remplacé par le chef d'établissement et c'est son rôle, dans le cas contraire, il en serait comptable.

Dans les entreprises économiques, les travailleurs perçoivent des bonus de fin d'année, proportionnels aux bénéfices engrangés, compensant leur performance et leur effort. Dans le système scolaire, les établissements qui font de bons résultats aux examens ou ceux qui sont en dessous de la moyenne, ont tous pratiquement le même bonus. Indexer la prime de rendement trimestrielle à la performance de chaque établissement lèverait l'injustice qui fait niveler par le bas les compétences et l'effort. Comment mettre à égalité celui qui travaille, celui qui le fait à peine et celui qui ne le fait pas du tout ? Tout comme les promotions automatiques des enseignants, revendiquées par les syndicats sans examens, sans formation, sans mérite (La note administrative du chef d'établissement, la note pédagogique de l'inspecteur de la matière et les délibérations des commissions paritaires de Wilaya à hauteur des postes budgétaires alloués), ne mènerait qu'au fléchissement de l'acte pédagogique, à la baisse du niveau scolaire, à l'inhibition des bonnes volontés, à la corruption de la vertu et à l'encouragement de la médiocrité régnante.

Lors de son passage sur le plateau de Canal Algérie, M. Benramdane Farid, a illustré, avec des statistiques, la situation catastrophique de son secteur. D'après ces statistiques, 33% des élèves décrochent avant l'âge de 16 ans, mais n'avait pas révélé le pourcentage des enfants d'une même génération qui réussissent au baccalauréat : si le taux de réussite est actuellement de 42% (inclus ceux qui doublent et triplent) et les élèves qui n'arriveront jamais en terminale, la proportion des enfants d'une même génération, reçus au baccalauréat, serait beaucoup plus inférieure à 28% (simple calcul mathématique). Certes, les objectifs de l'École ne se limiteraient pas seulement à pourvoir les universités en étudiants, mais aussi à l'éducation du citoyen utile à sa société. Quant on voit ce qui se passe dans la rue, le constat est amer. L'École sinistrée qu'a trouvée le défunt Président Boudiaf est à des années lumières de celle qu'a laissée Benbouzid, les choses vont de mal en pis ; comme l'a si bien décrit un enseignant.

La charte d'éthique et de stabilité que propose Me Benghebrit, Ministre de l'Éducation nationale, au corps enseignant est salutaire, et vient à point nommé pour poser sereinement sur la table, tous les problèmes liés à l'Éducation nationale, et n'ont pas uniquement ceux relatifs aux droits et devoirs des enseignants. Cependant, il faut être clair, l'École n'est pas le monopole des enseignants ou des politiques, elle est le fondement vital, de toute société qui aspire a sa pérennité, au développement intellectuel et matériel de ses individus et à sa sécurité. Elle est l'affaire de toute la société, sans aucune exclusion. Si l'École est aujourd'hui dans une impasse, cela résulte principalement des choix politiques, qui lui ont été imposés sans consensus, en consacrant de plus en plus l'incompétence, la médiocrité et le clientélisme à tous les niveaux.

La proposition de Me Benghebrit, devrait être accompagnée par toutes les bonnes volontés, au-delà de leur différend, de leurs différences idéologiques ou dogmatiques. Il est urgent d'instaurer une charte de l'Ecole, avec la concrétisation d'un consensus au sein de toute la société, pour sortir définitivement de la dépendance et du sous développement scientifique, littéraire et culturel dans lequel se trouve le pays. Le rôle de la pesse, des médias, des intellectuels, des artistes, des universitaires, des parents d'élèves et des enseignants est indispensable, pour réaliser cette démarche et la rendre effective dans le but de construire des assises solides pour un État moderne, fort et prospère, ancré dans son Histoire, toute son Histoire assumée et revendiquée, capable de se faire une place parmi les grands pays influents, conquérants et concurrents, dans le monde qui nous est souvent hostile. Mais il serait impossible d y aboutir sans une École, décomplexée, moderne, compétitive, créative et innovante.

Cette École sera l'instrument le plus déterminant pour la réalisation de tout projet de société :

1- Quel projet de société veut-on pour l'Algérie de 2050 ?

2- Aura-t-elle sa place dans un monde qui sera totalement numérique?

3- Quelle École doit-on mettre sur pied pour y arriver ?

4- Avec quels moyens – Infrastructures, programmes scolaires, formation des formateurs, formation des enseignants, moyens didactiques, instruments de mesure, pôles d'excellence, normes internationales de certification, apprentissage ?

Répondre à ces questions serait déjà une ébauche de réflexion pour y parvenir.