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Le ministre de la Pêche et des Ressources halieutiques au « Le Quotidien d'Oran » : Le prix de la sardine, la restructuration et la distribution

par Ghania Oukazi

Sid-Ahmed Ferroukhi fait dans cette interview un distinguo bien clair entre le formel et l'informel dans le secteur qu'il dirige, sans pour autant penser à en exclure le deuxième du marché. Il croit en l'intégration « réglementaire » de tous les acteurs de la sphère commerciale pour pouvoir restructurer efficacement les circuits de distribution. Il fait de la restructuration de ce système, un préalable pour relancer l'économie nationale sur des bases saines.

Le ministre de la Pêche et des Ressources halieutiques est aussi convaincu que l'Algérie pourra combler ses déficits en ressources halieutiques en investissant dans l'aquaculture continentale ou saharienne. Ses virées dans plusieurs régions du sud du pays le laissent en constater la faisabilité à travers les premières expériences qui ont été lancées par exemple à Ouargla et à Ghardaïa.

Le Quotidien d'Oran: Plus de dix après, la loi sur la pêche et l'aquaculture vient d'être révisée. Qu'apporte-elle de nouveau au secteur ?

Sid-Ahmed Ferroukhi: La loi vient d'être adoptée par l'APN et passera devant le Conseil de la Nation, en mars prochain. Avant de décider de sa révision, nous avons voulu voir qu'elle était l'animation sur le terrain pour savoir dans quels domaines nous avons des difficultés. Tenter en premier de comprendre le mouvement qui anime le secteur et d'identifier ses acteurs nous a permis d'apporter à la loi les modifications nécessaires pour corriger les écarts que nous avons constatés entre la réalité et le cadre juridique régissant la profession. Nous avons ainsi décelé plusieurs sujets qui sont au cœur des modifications. Le plus important est celui de mettre l'accent sur la participation des acteurs et des professionnels dans le développement du secteur. Il fallait que dans la loi, cette dimension apparaisse d'une manière plus accentuée. Le deuxième sujet tout aussi important, c'est le modèle d'organisation qu'il faut pour avoir une meilleure maîtrise de la pêche en mer. C'est ce qu'on appelle les plans de gestion de l'espace où s'exerce la pêche maritime. Et c'est ce qui nous permet d'avoir des instruments pour initier non pas des espèces de règles transversales mais une gestion façade par façade ou zone par zone dans laquelle la wilaya est le concept de base. L'idée est de trouver un équilibre entre une ressource, des hommes, des infrastructures et des techniques pour son exploitation. Avec le temps, ces plans de gestion permettront de répondre à tous les questionnements liés à l'exploitation de la ressource halieutique. L'autre ancrage qu'on a créé -et c'est le troisième sujet-, tourne autour de la pêche artisanale. Il a toute son importance dans la mesure où sur le terrain, nous avons beaucoup de petits pêcheurs qui ne sont pas considérés comme des acteurs du futur. En fait, ils ne peuvent rentrer dans la logique du développement du secteur que s'ils décident de « grandir ». Il faut donc faire en sorte de les y intégrer.

Q.O.: Peut-être ne voudront-ils pas grandir puisqu'ils ont fait le choix d'être de petits pêcheurs ?

S-A. F.: Ils ne veulent peut-être pas grandir mais ils ont parfois du mal à être intégrés sur le plan de la formation, de la réglementation… C'est pour ça d'ailleurs qu'ils restent en dehors « du circuit ». Ils sont éparpillés sur l'ensemble du littoral. Ils sont presque invisibles.

Q.O.: Ils pêchent pour le plaisir ou pour la vente « à la sauvette » ?

S-A. F.: Ils ne sont certainement pas dans une logique commerciale complète mais ils ont un rôle plutôt social qu'économique dans leur zone. Seulement, ils ne sont pas traités en tant que tels parce qu'ils sont considérés comme des «marginaux».

Q.O.: Sont-ils aussi nombreux pour penser à les intégrer dans une logique de développement économique ?

S-A.F.: D'après nos premiers recensements, ils sont près de 10.000. Ils constituent 1/5 de l'ensemble des intervenants dans le secteur.

Q.O.: Pourquoi pensez-vous que la réglementation les intéresserait dans la mesure où ils ont toujours évolué en dehors ?

S-A.F.: Ils seront tentés de travailler de façon formelle parce que c'est la seule manière pour eux de bénéficier de la protection sociale et de prétendre à une retraite. En plus, ils voient aujourd'hui, les améliorations que nous avons apportées en faveur des pêcheurs qui activent de manière formelle.

Q.O.: Que doivent-ils faire pour rentrer dans le circuit formel ?

S-A. F.: On a commencé à cet effet, par traiter la question de la formation parce que personne ne peut exercer de manière formelle le métier de pêche s'il n'en a pas de diplôme. Nous avons des écoles de la pêche un peu partout, il faudrait donc qu'ils commencent par être formés.

Q.O.: Peu importe l'âge qu'ils ont ?

S-A.F.: On a supprimé les limites d'âge parce qu'on s'est dit pourquoi empêcher quelqu'un de 35 ou 40 ans et même plus de bénéficier d'une formation. Nous avons un grand pêcheur à Bou Haroun qui a 60 ans mais qui a voulu être formé pour continuer d'exercer la pêche dans un cadre réglementaire et avec des techniques nouvelles. On a essayé d'avoir des formations alternées parce que tous les âges ne peuvent pas venir en formation classique et être dans une classe pendant plusieurs heures. Rien que pour l'année 2013, on a intégré dans ce cycle de formation alternée près de 4.000 pêcheurs, dont une grande partie vient des 10.000 informels. C'est une proportion presque de 10% du chiffre global des pêcheurs. On continue de le faire cette année. On a aussi fait en sorte d'ouvrir des classes là où on pouvait, c'est-à-dire qu'on n'est pas obligé de la faire systématiquement dans des écoles. A Tamentfoust, par exemple, on n'a pas d'école, c'est l'APC qui nous a consacré un espace pour en faire une classe, on n'avait qu'à déplacer l'enseignant et c'est ce qu'on a fait. C'est une flexibilité qu'il fallait mettre en place pour pousser les pêcheurs à intégrer les cycles de formation. Pour qu'on puisse maîtriser et avoir une capacité de réguler, il faut que tous les acteurs soient à l'intérieur du système. C'est donc ce que nous avons fait avec la pêche artisanale et nous sommes en train de travailler sur la plongée dont les acteurs sont très nombreux. Ceci, sans compter les populations qui sont liées indirectement au métier de la pêche et que nous comptons aussi intégrer dans la profession.

Q.O.: L'Algérie compte combien de pêcheurs «professionnels» en tout ?

S-A. F.: Ceux qui sont inscrits maritimes sont autour de 50.000. C'est le chiffre que nous avons sur la base de ces inscriptions. Ce sont souvent des jeunes qui habitent le littoral, de moyenne d'âge 40 ans, souvent exclus du système scolaire, très peu formés. Ce ne sont pas des grands migrateurs. Ils exercent une pêche de proximité, ils sont positionnés dans des plages, à pas plus d'une demi-heure de leurs zones de pêche. La loi révisée apporte au secteur dans sa globalité, des ancrages réglementaires qui font que l'on peut aujourd'hui élaborer des plans de gestion en mer, pour des acteurs intégrés, dans des activités de pêche complètement normalisées comme la pêche au thon qu'on (re)nationalise totalement.

Q.O.: Pourquoi la pêche au thon a-t-elle échappé au national ?

S-A. F.: Dans la loi 2001, on avait permis l'ouverture à un partenariat étranger pour les pêches compliquées et complexes. On n'avait d'ailleurs par l'armement nécessaire pour les pratiquer. Aujourd'hui, nous pouvons dire que nous avons les moyens de le faire. Il y a des privés qui se sont équipés pour. Ce qui nous permet de renationaliser ces pêches en particulier celle du thon qui est en train de revenir puisque les quotas sont en train de se rouvrir progressivement. Nous avons en outre, en parallèle, une revue complète des sanctions. C'est, aujourd'hui, un dispositif amélioré mais qu'on ne met pas forcément en avant parce qu'on n'est pas dans une logique automatiquement répressive. On est plutôt dans une logique de régulation par la participation des professionnels et par des règles et des instruments de gestion clairs.

Q.O.: Mais comment expliquez-vous que la pêche du corail donne toujours du fil à retordre aux pouvoirs publics et est exercée toujours en dehors des lois ?

S-A. F.: Les choses doivent changer aujourd'hui parce que la nouvelle loi propose des articles spécifiques à l'exploitation du corail. Cette pêche doit désormais s'exercer dans le cadre de plans d'aménagement des zones concernées et conformément à des règles plus précises. Je rappelle que la pêche du corail a été fermée à un moment, pour faire des études d'évaluation du produit. Mais c'est une stratégie qui s'est avérée pénalisante à long terme. La nature ayant horreur du vide et comme c'est une ressource qui est là, l'informel l'a alors exploitée.

Q.O.: Qu'est-ce qui fait que la surveillance maritime ne peut pas arriver à bout de la contrebande ?

S-A. F.: C'est très compliqué quand il s'agit d'un produit d'excellence pour la contrebande comme c'est le cas du corail. Il ne pèse pas lourd mais a une valeur marchande importante sur les marchés internationaux.

Q.O.: On parle même de transactions commerciales illicites dans les eaux internationales ?

S-A.F.: Il y a beaucoup de choses qui se disent mais ce qui est sûr, c'est qu'il y a une lutte assez corsée contre ce commerce illicite. Les services de sécurité ont aujourd'hui, plus de moyens pour bien la mener en mer. Depuis quelques années, il y a eu beaucoup de moyens qui ont été déployés pour la surveillance de nos eaux territoriales. En toute évidence, les services qui s'occupent de cette surveillance lui donnent la dimension la plus large possible. En effet, peu importe la marchandise qui est ciblée par la contrebande parce que la lutte contre est aujourd'hui intégrée dans un effort sécuritaire global, qui concerne la sécurisation de nos frontières maritimes. De ce côté-là, on est rassuré, les temps sont ce qu'ils sont, les services de sécurité savent bien aujourd'hui que leur travail relève de la sécurité nationale. C'est donc une lutte générique.

Q.O.: Est-ce que la profession est aujourd'hui bien équipée matériellement pour faire de la bonne pêche ?

S-A. F.: Nous avons des programmes et des objectifs précis inscrits dans le programme quinquennal du président de la République. Après l'identification et le cadrage des professionnels, nous entrons effectivement dans l'opérationnel. Nous avons pour cela des instruments d'accompagnement. Nous avons deux types de dispositifs, celui de la formation, l'accompagnement, la recherche, donc en rapport étroit avec la réalité, et nous introduisons en 2015, la bonification des taux d'intérêts des crédits alloués à la pêche et à l'aquaculture. L'idée est de sortir des soutiens financiers directs en accordant des crédits à des taux d'intérêts bonifiés et en améliorant et élargissant les couvertures en assurances risques, personne, matériel et investissement. C'est un accompagnement plus économique que celui des subventions directes. On a déjà identifié les actions précises qui doivent être soutenues de cette manière, que ce soit dans la pêche ou dans l'aquaculture.

Q.O.: Est-ce que notre littoral est poissonneux au point de nous laisser penser qu'on pourrait largement intégrer un jour le poisson dans notre alimentation ?

S-A.F.: Non. On a un stock qui varie entre 300.000 et 350.000 tonnes de ressources halieutiques. On exploite à peu près 1,6 million d'hectares sur les 9 millions qui constituent la zone de pêche dont une grande partie, ce sont des profondeurs supérieures à 200 mètres, donc où il n'y a pas de poissons excepté les grands migrateurs.

Q.O.: Les quantités pêchées ne couvrent donc pas la demande nationale ?

S-A. F.: Non. Si on a un stock estimé à un peu plus de 300.000 tonnes, la règle en halieutique veut que s'il doit être renouvelable, il faut qu'on en exploite seulement un tiers chaque année, c'est-à-dire se fixer un niveau de capture qui avoisine les 120.000 tonnes. Si on va au-delà, on casse le stock et on risque de faire disparaître la ressource. Autre indicateur, dans toute la Méditerranée, le stock est constitué de trois millions de tonnes et les 24 pays du pourtour en pêchent un million de tonnes seulement.

Q.O.: C'est tout ce que nous pouvons pécher sur les 1.200 km de côte que nous avons ?

S-A.F.: Oui, même sur les 1.400 km en comptant les virages parce que les 1.200 km, c'est de cap à cap.

Q.O.: C'est pour ça que le poisson coûte aussi cher ?

S-A.F.: Je pense que c'est l'explication la plus forte. Mais il y a d'autres facteurs qui agissent aussi sur le prix. Nos traditions alimentaires ont beaucoup changé. Par exemple, on pêche 70.000 tonnes de sardines, mais on pense qu'elle est rare parce qu'on est plus nombreux à la consommer.

Q.O.: Mais trouvez-vous normal qu'elle soit vendue à 600 dinars le kg aussi rare soit-elle ?

S-A.F.: Quand on regarde tous les facteurs, infrastructures, flottille, techniques et hommes, nous sommes organisés pour la pêcher de mai à septembre. C'est réellement un produit de saison. Mais comme le système de consommation a évolué, il n'est plus saisonnier. On consomme la sardine toute l'année.

Q.O.: Le prix économique devrait être à combien quand on sait que la sardine reste chère même en saison ?

S.A.F.: Au regard des données de coûts qu'on a aujourd'hui, à un prix au débarquement en dessous de 150 DA, le pêcheur ne rentre pas dans ses frais. Mais comme la perception du consommateur est au niveau du détail, le prix augmente de 50%. C'est la règle même en Europe…

Q.O.: Mais en Europe, les prix ne fluctuent pas autant, notamment vers le haut en une année?

S-A.F.: Les fluctuations sont amorties dans le modèle même de consommation. Aujourd'hui, 50 et même 60% de la consommation de poissons en Europe ne se fait pas sous forme de frais. Il y a 40% de la consommation qui se fait avec du poisson transformé. Les statistiques européennes montrent que les Européens mangent deux poissons sur trois transformés. Ce sont les exigences de la consommation urbaine. A mon sens, la première fracture qu'il faut corriger, c'est ce déséquilibre que nous avons, nous, dans notre modèle de consommation. D'autant qu'il n'y a pas que la sardine qui manque, on a un déficit global en poissons en général. Aujourd'hui, on en estime la demande solvable pour un marché équilibré à 200 000 tonnes de poissons alors qu'on ne peut pêcher que 120 000 tonnes.

Q.O.: Il faudrait donc aller chercher ailleurs la différence?

S-A.F.: Pour répondre à la demande, il faut aller chercher ailleurs entre 80 000 et 100 000 tonnes… Mais il ne faut pas être naïf, si on ne fait pas notre travail, c'est-à-dire organiser le système de commercialisation, faire en sorte de ne pas perdre trop de charges à l'aval et développer les circuits de détail, tout effort sera inutile. On prévoit de revoir le circuit de commercialisation sur les 3 ou 4 années à venir, du débarquement jusqu'au détail, tout est à restructurer.

Q.O.: La tutelle en est où dans ce travail ?

S-A.F.: On a lancé tout en même temps, c'est-à-dire on s'est attelé à mieux organiser la pêche pour qu'elle soit durable pour une ressource renouvelable. Il faut savoir qu'on fait aujourd'hui 40 à 45 milliards de dinars en chiffre d'affaires dans l'exploitation d'une ressource qui est naturelle. Nous avons 80 000 emplois qui activent dans ce cadre. Le gap des 80 000 ou 100 000 tonnes que nous devons combler, constitue un autre potentiel qu'on peut installer d'une manière complète sans penser à recourir systématiquement à l'importation. Il est possible ainsi de créer 30 00 emplois pour produire 100 000 tonnes de poissons en étendant l'activité de la pêche y compris dans les zones continentales.

Q.O.: Quel serait ce procédé miracle ?

S-A.F.: Nous avons deux piliers à développer, la pêche marine et l'aquaculture.

Q.O.: L'aquaculture serait-elle considérée comme étant l'alternative pour aller pêcher « ailleurs » ?

S-A.F.: Tout à fait. On a tout testé pour cela mais elle n'est pas encore à une dimension significative. On a des fermes en mer, à terre, des ensemencements dans les barrages depuis une vingtaine d'années pour la production de la carpe, on a tout essayé…

Q.O.: On devrait en principe savoir aujourd'hui ce qui nous va le mieux ?

S-A.F.: C'est ce que nous avons fait pendant un an. Nous avons évalué tout ce qui a été fait dans ce domaine. Nous avons par exemple regardé l'expérience égyptienne d'aquaculture qui a commencé dans les années 90. L'Egypte est aujourd'hui un grand exportateur de produits d'aquaculture y compris du tilapia, un poisson d'eau douce. Les Egyptiens avaient commencé à 50 000 tonnes, aujourd'hui ils sont à un million de tonnes. Ils le font dans les zones sahariennes d'une manière très professionnelle.

Q.O.: Quelles sont les autres expériences qui ont réussi ?

S-A.F.: L'expérience de l'aquaculture en mer, donc en cages, a réussi tout autour de la Méditerranée, mais un peu moins dans le Maghreb parce qu'il est un peu en retard dans ce domaine. Les pays leaders sont l'Egypte, la Turquie, la Grèce, le Moyen-Orient, notamment l'Arabie Saoudite…

Q.O.: L'expérience algérienne se situe où par rapport à ces leaders ?

S-A.F.: C'est dans ce nouveau programme quinquennal qu'on va essayer de passer à une échelle. Notre objectif est d'arriver à 100 000 tonnes, ceci en exploitant deux axes principaux, l'aquaculture en mer notamment en cages et l'aquaculture continentale. Aujourd'hui, on a trois ou quatre producteurs privés permanents qui produisent et commercialisent essentiellement loup et dorade dans le cadre de l'aquaculture en mer. On est en train de densifier ce créneau. Sur les cinq ans à venir, on espère avoir au moins une soixantaine de fermes sur l'ensemble du littoral. On a déjà défini les petits modèles techniques, les lieux et les conditions d'accompagnement. Ce programme va démarrer cette année. Nous préconisons aujourd'hui de commencer par un module avant d'agrandir les projets d'investissement parce que nous estimons qu'il y a un apprentissage à faire. Il faut en effet revenir à une aquaculture intelligente qui permet d'en développer progressivement les activités mais sûrement.

Q.O.: Est-ce que le privé s'intéresse à ce que propose le ministère dans ce cadre?

S-A.F.: On a déjà 25 projets ficelés. Les entrepreneurs qui ont des concessions attendent de voir comment on va les soutenir. Comme noté plus haut au titre de l'assurance risque, on va d'ici à la mi-mars mettre en place un nouvel instrument d'assurance du cheptel, ce qui n'existait pas avant. On a travaillé avec la SAA sur un projet d'assurance complet pour qu'en cas de perte d'une partie du produit, le producteur ne coule pas comme ce fut le cas pour plusieurs d'entre eux tout au début de l'introduction de l'aquaculture dans le secteur.

Q.O.: Qu'en est-il pour l'aquaculture continentale ?

S-A.F.: Il s'agit de l'aquaculture saharienne. La première expérience a démarré cette année à Ouargla. C'est un projet pour produire la crevette (la vanamei) en partenariat avec des Coréens. Ouargla a aussi redémarré son complexe intégré pour la production de poissons d'eau douce comme le silure africain appelé aussi kat fish ou poisson chat. Ghardaïa a elle aussi une ferme d'aquaculture. Nous programmons la semaine prochaine des visites sur site à Ouargla, Adrar, Illizi et Tamanrasset. Au Sud, on a au moins trois ou quatre ressources qui sont intéressantes à valoriser. Aujourd'hui, on sait dans le monde entier produire techniquement du poisson dans de l'eau douce et de manière économique. Nous n'avons qu'à nous inspirer des expériences à travers le monde qui sont nombreuses et intéressantes à regarder.

Q.O.: Mais le goût du poisson d'eau douce ne pose-t-il pas problème pour sa commercialisation chez nous, qui sommes habitués au goût de la Méditerranée?

S-A.F.: Il faut le travailler. Une chair animale a toujours le goût de ce qu'elle a mangé, nous savons donc comment la rendre agréable. Il faut savoir que le poisson d'eau douce constitue aujourd'hui une part significative de la consommation mondiale notamment en surgelés et autres filets. En plus, il y a très peu de pays qui nourrissent leurs populations à partir de leurs propres ressources marines. Ils ont trois choix possibles pour combler leur déficit, pêcher en haute mer mais ça exige d'importants moyens et de gros investissements, ou importer ou alors faire de l'aquaculture.

Q.O.: Au lieu de financer des investissements privés pour la « petite » pêche, l'Etat ne peut-il pas créer des sociétés publiques pour la pêche en haute mer?

S-A.F.: L'Etat a plus intérêt à encadrer l'existant et à le faire évoluer que de se lancer dans des projets qui ne peuvent pas être rentables à court terme. L'ouverture de grands créneaux comme la pêche océanique doit se faire d'une manière progressive et raisonnable mais ce n'est pas une voie de court terme. On a parlé un moment de la pêche en Mauritanie, au Sénégal mais il faut des bateaux industriels que nous n'avons pas. Nous n'avons pas non plus les acteurs qu'il faut ni les moyens adéquats. Nous ne sommes pas encore capables d'aller vers ces gros investissements. Il faut un plan de travail clairement élaboré. Sur les deux années à venir, nous allons essayer d'ouvrir une formation à l'Institut supérieur de la pêche sur la pêche océanique. Il faut que nous trouvions des partenaires pour nous former des capitaines de pêche, des équipages algériens complets avec un bateau-école. Ce n'est encore pas une idée de court terme. En attendant, nous avons l'importation comme autre solution. Mais on le fait pour des petits segments par la Tunisie, le Sénégal ou la Mauritanie. Pour ne pas trop en dépendre, on peut imaginer un modèle pour importer deux poissons sur trois comme font les Européens. La troisième voie pour combler le déficit en ressources halieutiques, est celle de l'aquaculture saharienne ou même dans les hauts plateaux. On a les zones qu'il faut pour produire du poisson, créer de l'emploi et lancer des industries. Ca prendra le temps qu'il faut mais il faut qu'on s'y mette. Au Sud, on a de l'eau, en plus chaude naturellement et parfois avec un taux de salinité très élevé, on a l'agriculture et des systèmes d'irrigation qui passent par les bassins, on peut donc avoir de la pisciculture intégrée à l'agriculture avec plusieurs effets vertueux. Nous voulons que ce genre d'investissement devienne quelque chose de systémique. On a fait signer dans ce sens une convention entre les deux chambres nationales de la pêche et de l'agriculture pour que les quelque 300 agriculteurs qu'on a recensés dans des régions du Sud, intègrent cette stratégie. On pourrait produire 25 000 tonnes de poissons et 10 000 emplois sur les 5 prochaines années. Ce n'est pas rien. C'est le programme d'aquaculture qu'on a élaboré pour d'ici à 2020 et dans lequel on pense même intégrer des énergies renouvelables (le solaire) pour éviter de recourir aux groupes électrogènes. Il faut absolument qu'on rebondisse sur le fait qu'on a des capacités qu'on maîtrise techniquement. La clef est de ne pas brûler les étapes mais d'investir dans ces créneaux progressivement.

Q.O.: En attendant, bien que les ressources halieutiques ne soient pas énormes, pourquoi les poissonneries n'existent-elles presque pas ?

S-A.F.: Il est vrai que le poisson n'est pas un produit d'épicerie et qu'il est périssable. Il ne faut pas le trimbaler partout. Il lui faut un circuit de détail plus dense et plus fixe. On a essayé de faire à cet effet un travail avec les ambulants, vendeurs de la sardine. On leur a financé l'acquisition de motocycles pour un peu casser cette fatalité de la charrette. On a pensé ainsi améliorer l'ambulant pour que le poisson bleu soit commercialisé sur un circuit plus étalé.

Q.O.: En améliorant l'ambulant, ne pensez-vous pas encourager en même temps l'informel?

S-A.F.: Non puisque ces ambulants sont en général déclarés auprès des APC. Ils peuvent même avoir leur registre de commerce. C'est un commerce légal de proximité comme tant d'autres.

Q.O.: Pensez-vous que le secteur pourra dans le court terme bien encadrer la profession, connaître tous ses acteurs et décrypter les mouvements de la pêche qui semblent constituer un monde à part ? En détenez-vous d'ailleurs le détail qui pourrait vous aider à pénétrer ses arcanes ?

S-A.F.: On a justement des difficultés à cerner ce détail. On a un problème de chiffrage de la marchandise par exemple même si on est capable de dimensionner le débarquement puisqu'on en connaît les zones. Il est vrai que la pêche a ses secrets mais que la réglementation nous permettra de percer en évidence. Dans le commerce du gros, on trouve des villes de l'intérieur du pays qui sont en tête de liste et non pas celles du littoral. On a été surpris de voir Sétif, une ville des hauts plateaux, dominer ce commerce.

Q.O.: Pourquoi Sétif?

S-A.F.: Les Sétifiens sont des gens qui ont de la logistique, de l'argent, qui ne rechignent pas à se déplacer, ils ont le sens des affaires, ils ont des caractéristiques intrinsèques pour le commerce en général. Une donnée pareille nous permet de constater qu'il y a dans la pêche des pôles moteurs entre lesquels il faut savoir surfer. C'est pour ça que j'insiste sur la restructuration de l'ensemble du système de commercialisation toutes marchandises confondues. Il faut revoir ses règles, ses infrastructures et ses acteurs aux fins de saisir sa traçabilité, ses jeux de concurrence, ses prix économiques dont l'ajustement doit impérativement se faire sous l'effet de l'équilibre de l'offre et de la demande et la transparence de ses transactions commerciales.

Q.O.: Ce qui n'est pas une mince affaire ?

S-A.F.: Restructurer le circuit de commercialisation national est la tâche la plus difficile à entreprendre parce que la réalité va plus vite que tout le reste de l'environnement dans lequel elle évolue. C'est très compliqué à réajuster. Mais on est tenu de le faire pour avoir un marché digne de ce nom. La première chose qu'on doit faire, c'est de comprendre comment ça marche dans le réel, et d'essayer de ramener dans ce circuit tout ce qui s'en trouve à l'extérieur. La reconstitution de tous les circuits commerciaux ne réussit qu'en intégrant l'informel. C'est pour ça que je dis qu'il faut partir du réel. Il faut faire en sorte de ramener le système sur des pratiques qui ne sont pas très loin de ce qu'elles sont dans la réalité. Ce qui exige tout un travail continu et soutenu de communication, d'explication, de proximité, de compréhension, d'écoute et d'échanges entre les pouvoirs publics, l'ensemble des acteurs, les élus, la société civile. Nous nous devons d'ouvrir ce chantier et de le réaliser pour pouvoir restructurer efficacement toute notre économie.