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La ministre de la Culture, Mme Nadia Labidi, se confie au « Le Quotidien d'Oran » : «Constantine, capitale de la culture arabe», la Casbah, les salles de cinéma…

par Ghania Oukazi



«Constantine, capitale de la culture arabe» est aussi «Madinet Ennour oua El Ilm» grâce aux effets de «l'année de la lumière» célébrée par l'Unesco. Nadia Labidi veut saisir l'opportunité de ces prestigieux événements pour en répandre les résonances à travers l'ensemble du pays. La ministre de la Culture explique, dans cette interview, la nécessité de perpétuer l'activité culturelle dans son sens le plus large, pour que la culture devienne une pratique citoyenne.

Le Quotidien d'Oran: Dès votre nomination, vous avez pris en main un gros dossier, «Constantine, capitale de la culture arabe». Comment se prépare la manifestation ?

Nadia Labidi: C'est en effet un grand événement non seulement pour la ville de Constantine mais pour toute l'Algérie. La décision d'inscrire Constantine comme capitale de la culture arabe est une décision qui avait été prise par Monsieur le Président de la République en Conseil des ministres de décembre 2012 et juste après, l'ALESCO l'avait retenu comme telle puisque c'est elle qui parraine ce genre d'événement. Je rappelle que c'était la deuxième fois que l'Algérie inscrivait une ville comme capitale de la culture arabe puisqu'en 2007, elle l'avait fait pour Alger. Entre 2013 et 2014, il fallait engager les études, décider des infrastructures qui allaient être réalisées à Constantine et lancer les programmes de réalisation des projets. Je rappelle ces dates pour dire comme le temps était court pour décider de tout ce qui devait être donné à une ville comme Constantine qui le mérite parce que c'est un pôle culturel extraordinaire.

Les décisions qui ont été prises l'ont été à la lumière des précédentes manifestations, celle d'Alger en 2007 et celle de Tlemcen en 2011. La réalisation des infrastructures nouvelles a été lancée sous la responsabilité du ministère de l'Habitat et celui de l'Intérieur à travers le wali. Le ministère de la Culture est naturellement concerné par le suivi de toutes ces réalisations et des décisions de leur implantation, mais il a surtout la charge de la partie «Activités culturelles et de réhabilitation du vieux bâti».

Q.O.: Quelles sont les infrastructures les plus importantes qui vont être réalisées à Constantine ?

N.L.: Nous avons à Zouaghi un site d'une étendue de plus de 60 hectares qui est destiné à l'implantation d'infrastructures culturelles nouvelles. Il y a aussi la décision prise par mon prédécesseur d'identifier un certain nombre de bâtiments à réhabiliter et à rénover. Sur le site de Zouaghi, il est prévu la réalisation du «Zénith», une grande salle de spectacle de 3000 places (mais qui changera probablement de nom plus tard), et celle d'un pavillon des expositions qui lui sera attenant, en plus d'un musée d'arts modernes et d'une bibliothèque urbaine. Le Palais de la culture Malek Haddad, la Maison de la culture Al Khalifa, le Palais du Bey, la Medersa, le Théâtre national, le Centre des arts, l'ancien hôtel de ville de la wilaya, font eux l'objet d'opérations de réhabilitation. Il y a par ailleurs plus de 60 autres opérations de réhabilitation dans la vieille ville où on intervient sur un bâti très ancien. Elles concernent les hammams, les foundoks (anciens hôtels), les ruelles, enfin tout ce qui est typique à Constantine. Il faut savoir qu'il est plus facile de réaliser des infrastructures nouvelles que d'intervenir sur le vieux bâti parce qu'on s'est aperçu que le prévisionnel des livraisons des bâtisses à réhabiliter s'est trouvé décalé à cause de la nécessité d'aller loin dans la réhabilitation notamment des fondations, et de conforter ces vieilles constructions selon les normes actuelles. Ce qui a pris beaucoup plus de temps que prévu. On s'est aussi trouvé devant une contrainte objective, celle que ces lieux étaient occupés.

Or, ce sont des centres commerciaux très animés qui travaillent toute l'année et quelles que soient les conditions. Nous nous devions alors de trouver à leurs occupants d'autres espaces pour qu'ils puissent continuer de travailler.

C'est ce qui a fait l'objet de négociations et de discussions avec les responsables concernés. Les travaux sont quand même lancés mais sont ralentis parce que les gens sont toujours sur place. Pour des raisons de sécurité sur ce bâti, on ne peut faire plus sans la collaboration de la population.

Q.O.: Entre toutes ces infrastructures nouvelles et réhabilitées ou rénovées, quelles sont celles qui seront prêtes à temps ?

N.L.: En toute évidence, ce sont la salle «Zénith», la Maison de la culture, le Palais de la culture, le Palais du Bey (...) le Théâtre national qui sera lui aussi rénové dans les délais. Le reste va se trouver différé dans le temps mais sera réalisé.

Q.O.: Vous avez des échéances précises?

N.L.: Je voudrais nuancer les choses par rapport aux livraisons. On a une année pour organiser à la fois les activités culturelles et réaliser ce qui doit l'être. Beaucoup d'infrastructures, les plus importantes, seront prêtes pour l'événement mais d'autres qui sont aussi programmées, pourront s'étaler sur l'année 2015. Le plus important est que Constantine est inscrite comme pôle culturel à équiper. Cette manifestation lui permettra d'avoir non seulement des infrastructures nouvelles mais de réhabiliter son site ancien. Ce qui lui donnera un visage nouveau.

Q.O.: Constantine bénéficie donc à ce titre du même programme que Tlemcen?

N.L.: Lorsqu'on compare Tlemcen à Constantine, il faut savoir que leur schéma topographique est complètement différent. La valeur de Constantine vient justement de son site extraordinaire, de ses gorges du Rummel qui vont faire l'objet de réhabilitation, de ses ponts dont celui grandiose,-un véritable exploit technique, celui de Salah Bey qui a été inauguré l'été passé. C'est une ville dont la topographie fait qu'elle est unique en son genre. Tous travaux de réhabilitation et décisions de réalisation d'infrastructures nouvelles doivent impérativement tenir compte de cette topographie particulière. Ce sont l'ensemble des ministères qui interviennent dans la réalisation de ces grands chantiers.

 Le ministère de l'Environnement a inscrit, par exemple, un projet magnifique qui s'appelle «les jardins du Bardo» et qui va offrir à Constantine d'extraordinaires jardins.

Le ministère des Ressources en eau a, lui, inscrit d'importantes infrastructures qui seront prêtes dès le mois de mars et mises à la disposition de la ville. Le ministère des Affaires religieuses a pris en charge la rénovation des mosquées. Il y a aussi la construction d'un splendide hôtel «5 étoiles», l'hôtel Mariotte. Il sera inauguré fin mars début avril. Il y a la rénovation de l'hôtel Cirta et d'autres structures hôtelières.

Q.O.: Les programmes culturels ont-ils été tous choisis et finalisés ? En quoi seraient-ils différents de ceux lancés à Alger en 2007 ou à Tlemcen en 2011 ?

N.L.: Le programme culturel de Constantine, même s'il s'inspire des manifestations précédentes, est tout à fait spécifique et particulier parce qu'il émane de la société. Il y a eu des commissions qui ont été installées pour faire le choix des programmes qui nous arrivaient à la fois de Constantine mais aussi de tout le pays. Il peut y avoir des ressemblances dans la façon de s'organiser mais par exemple les quinze colloques nationaux et internationaux qui sont programmés tiendront compte de l'histoire de l'Algérie mais surtout de celle de Constantine, une région qui est un haut lieu intellectuel qui a vu les différentes écoles de la pensée théologique et tous les grands mouvements littéraires. Constantine a donné des noms prestigieux dans tous les arts, que ce soit le théâtre, le cinéma, la musique, la pensée soufie, la littérature… C'est ce que nous nous devons de mettre en valeur. Les programmes ont été choisis et finalisés dans ce sens. 15 films dont 6 longs métrages ont été retenus au même titre que 40 pièces de théâtre dont 10 pour enfants et 4 autres sont coproduites avec l'Irak, la Tunisie, l'Egypte et la Palestine. Plusieurs festivals institutionnalisés vont se déplacer à Constantine. Pas moins de 1000 livres vont être édités. La commission a travaillé plus d'une année et demie sur la sélection des projets pour l'édition de ces livres. Les éditeurs ont été mis au courant de ces sélections et ont même remis les livres pour qu'ils soient relus. La nouveauté pour Constantine 2015 est l'encouragement particulier fait aux éditeurs de la littérature algérienne en braille et en livres sonores.

Q.O.: Les intervenants et conférenciers dans les colloques ont-ils déjà été identifiés et contactés ?

N.L.: Comme les colloques vont s'étaler sur l'année, la priorité a été donnée à ceux programmés au début de la manifestation. Nous avons déjà les noms des personnes qui vont les animer. Pour le reste, les réponses arriveront au fur et à mesure. Un des points sur lesquels a insisté personnellement M. le Président de la République, dans le dernier Conseil des ministres, c'est de donner, lors de Constantine 2015, toute sa dimension à la célébration du 60ème anniversaire de notre Révolution, à son apport au monde arabe, ainsi qu'à ce que le monde arabe lui a apporté. Une autre recommandation du président de la République, c'est que la manifestation «Constantine, capitale de la culture arabe 2015» rayonne sur sa région et tout le pays. C'est-à-dire que ce qui se fera à Constantine devra être diffusé dans le pays, de même qu'elle accueillera elle-même la culture des autres wilayas. Par exemple, le festival du film arabe qui se tiendra à Oran va contribuer dans ce sens. Sa 8ème édition aura lieu entre fin mai et début juin. C'est une manifestation à laquelle je donne une très grande importance parce qu'elle est un rendez-vous culturel prestigieux, et encore plus cette fois-ci car elle coïncide avec «Constantine, capitale de la culture arabe». Il y aura une sorte de pont entre les deux manifestations, entre Oran et Constantine. Les invités de l'une pourront aller vers l'autre et réciproquement. Ce sera, à n'en point douter, un moment d'échanges culturels extraordinaires.

Q.O.: L'ouverture des festivités à Constantine est prévue pour quelle date ?

N.L.: L'ouverture se fera le 15 avril par une grande parade dans la ville et le 16, ce sera l'ouverture officielle de la manifestation. Elle se fera par un grand spectacle épique, «Malhamet Kasentina» (l'Epopée de Constantine). Ce sera un hommage à l'histoire de la ville. Il se fera avec des chants et une chorégraphie à partir d'un texte écrit par les chercheurs de l'Université de Constantine. La mise en scène est confiée au réalisateur Ali Aissaoui qui va être aidé dans toute la partie théâtrale par des gens de Constantine mais aussi par des jeunes chorégraphes, danseurs et chanteurs d'autres régions du pays. Le spectacle aura ainsi une dimension nationale. Le 17 avril est la date anniversaire de la réélection de Monsieur le Président de la République.      Pour cette occasion, l'orchestre symphonique national prépare une grande symphonie, «la symphonie de la paix» en hommage à l'action du président de la République pour la réconciliation nationale et la concorde, et son apport à la paix à la fois en Algérie et dans le monde. Tout au long de l'année, se dérouleront les semaines culturelles des 21 pays arabes, et celles des pays amis qui participent à la manifestation.

L'idée pour nous est d'alterner entre ces semaines et des semaines culturelles régionales des wilayas du pays devant se produire à Constantine. La première semaine culturelle sera celle de la Palestine en hommage à celle-ci. L'événement auquel on sera très attentif sera celui du 30 avril où la musique malouf sera à l'honneur. Il est prévu un riche programme musical qui ira du malouf, de ses origines lointaines, jusqu'au jazz et qui établira ainsi un lien entre la tradition et la modernité avec au cœur de l'événement cet important patrimoine de l'école de Constantine. Le 1er mai, sera célébré le monde du travail, le 8 du même mois, sera commémoré le 70ème anniversaire des événements du 8 mai 45, le 18 mai, date de la disparition de Warda El Djazaïria, un immense plateau arabe lui rendra hommage. Des stars algériennes et du monde arabe viendront évoquer cette grande dame qui a rayonné sur le monde arabe… Il se tiendra à cette même période, le Congrès de la musique arabe proposé par Monsieur Lamine Bechichi.

Q.O.: Entre autres dates, vous avez oublié le 3 mai, la Journée internationale de la liberté de la presse ?

N. L.: Oui, c'est à considérer, car «Constantine 2015» est en effet une occasion de créer le lien entre Constantine et les événements qui ont eu lieu à des dates précises. On aura aussi le 19 mai avec les étudiants, le 1er juin avec les enfants, le 8 juin sera un hommage aux artistes. On sera alors très proche du mois de Ramadhan où il y aura des spectacles pour ses veillées. Novembre sera par ailleurs marqué d'une façon très particulière puisque, comme je l'ai dit, nous commémorons le 60ème anniversaire de notre Révolution. Nous tenons à donner à tous ces événements une dimension nationale, régionale et internationale.

Q.O.: L'ouverture de l'Opéra d'Alger sera-t-elle comptée parmi les événements qui marqueront l'année de Constantine ?

N.L.: Nous allons l'inaugurer en novembre prochain et nous veillons effectivement à ce qu'il y ait toujours l'effet de miroir entre les événements que nous organisons à Constantine et dans d'autres villes du pays. C'est ainsi que les spectacles prévus dans le cadre du partenariat avec la Chine pour l'ouverture de l'Opéra d'Alger trouveront un écho dans une programmation spécifique à Constantine. L'ensemble des activités que nous organiserons durant cette manifestation devra, par ailleurs, nous permettre de structurer l'activité culturelle pour l'avenir. Nous œuvrons à pérenniser l'activité culturelle. Par exemple, dans le centre des arts qui va être réhabilité, nous avons prévu d'installer l'Orchestre régional de musique symphonique et l'Ecole régionale de musique. Nous comptons créer Beit El Oud (la Maison du luth) parce qu'il y avait des traditions pour El Oud El Aarbi à Constantine mais elles se sont perdues. Je veux travailler à réhabiliter les vieux métiers de création des instruments de musique. La Medersa de Constantine sera aussi, après sa réhabilitation, un musée des grandes figures de Constantine.

Q.O.: A l'instar du malouf, les écoles d'Alger et de Tlemcen se produiront-elles durant la manifestation de Constantine?

N.L.: L'intérêt de cette manifestation de Constantine est qu'elle sera, en quelque sorte, la synthèse de toutes celles qui l'ont précédée. Nous avions déjà l'Orchestre national de musique andalouse, et j'ai pris la décision de renforcer les orchestres régionaux de chacune des trois écoles (Sanaa d'Alger, Sanaa de Tlemcen et Malouf de Constantine). Il est important que chacune de ces écoles garde ses spécificités. J'ai pris la décision de la mise en place d'un site portail de la musique andalouse qui présente les trois écoles. Il retrace la vie des artistes andalous, transcrit les textes (Qassaid) et leurs partitions musicales, met en relief les spécificités à la fois de la manière de les interpréter et de les jouer, en mettant en valeur les instruments dominants dans chacune des écoles. L'ouverture d'un site aussi important permet d'offrir au public un instrument extraordinaire de connaissance de la musique andalouse, selon son interprétation par chacune des écoles qui se distinguent, certes, l'une de l'autre mais qui partagent entre elles ce patrimoine immatériel qui est un héritage fabuleux.

Q.O.: Ce portail multimédia est-il déjà prêt ?

N.L.: Il est très avancé. On en fera très prochainement l'inauguration. Le site capitalise ce qui s'est fait pour Alger et Tlemcen et offre un apport pour la musique malouf de Constantine. Il y a aussi un site en préparation sur les grands noms de la littérature nationale et internationale, et même sur la culture en général.

Q.O.: Vous avez affirmé que Constantine a des noms prestigieux, de grandes figures dans tous les domaines de l'art et de la culture, ne pensez-vous pas en donner un à la nouvelle salle de spectacle «Zénith» ?

N.L.: Effectivement, quand on fait la liste des noms de ces grandes figures, on s'aperçoit de la richesse culturelle de Constantine dans tous ses aspects. Le nom «Zénith» est provisoire. En concertation avec les gens de Constantine, on choisira le nom qui conviendrait le mieux à cette grande salle de spectacle.

Q.O.: Les artistes ont-ils tous été informés de leur participation aux spectacles?

N.L.: Ce sont les comités d'organisation qui les choisiront en fonction de leur disponibilité et de la cohérence des programmes. Des artistes ont été informés, d'autres le seront lors d'une rencontre que je vais organiser très prochainement. Nous voulons ainsi mettre vraiment à plat toute l'organisation de cette manifestation pour qu'il y ait une large participation de tous ceux qui ont soumis des programmes et aussi pour que nous puissions organiser des activités tout au long de l'année. Ce sont plus de 4000 artistes qui seront associés à cette organisation. Il y aura des concerts à Constantine et dans les autres villes du pays. Une caravane culturelle va sillonner le pays avec les artistes. Mais c'est au fur et à mesure qu'on avance dans les programmes que les artistes seront informés de la date de leur participation.

Q.O.: Nous avons remarqué que pour les trois grandes manifestations, Alger, Tlemcen, Constantine, nous retrouvons toujours les mêmes commissaires et organisateurs. Ceci ne laisserait-il pas déjà sur les programmes un effet de déjà vu?

N.L.: C'est important de s'appuyer sur ce qui a fonctionné dans le passé et sur ce qui existe déjà. Les délais sont tellement courts que nous nous sommes retrouvés devant des urgences. Il fallait faire en sorte d'assurer notamment la partie qui concerne l'ouverture. Ce qui a présidé à la décision des choix des commissaires et organisateurs, c'est le bon sens. Ce sont des cadres qui ont servi l'Etat pendant des années et se mettent aujourd'hui au service d'une manifestation pour lui assurer la réussite. Mais si on s'appuie encore sur ce qui a fonctionné, on doit aussi penser à préparer le futur. Par exemple, pour la gestion de la salle Le Zénith, la décision a été prise d'envoyer 20 personnes en formation à l'Opéra de Pékin, en Chine. Parce qu'une telle salle à gérer sur le plan technique, des lumières, de la sonorisation, du management culturel, c'est tout un art. Les règles de management ont changé. Il faudrait qu'à l'issue de cette manifestation, nous soyons en mesure d'avoir une équipe de jeunes capables de diriger et d'organiser des événements aussi importants.

Q.O.: Votre recours à l'ANSEJ répondrait-il à cette préoccupation?

N.L.: Nous avons en effet signé récemment une convention avec le ministère du Travail et l'ANSEJ pour inscrire 30 métiers culturels éligibles aux soutiens de l'Etat, et la liste n'est pas close. Les métiers que nous avons identifiés dans la nomenclature de l'ANSEJ de la Culture vont du patrimoine, aux spectacles, aux librairies, à la formation et autres aspects de l'activité culturelle et artistique. J'ai discuté, par exemple, avec les jeunes de Djanet sur des micro-entreprises qui pourraient se spécialiser dans le doublage des films, en langues arabe et tamazigh. On pourrait développer à cet effet toute une activité qui pourrait permettre aux jeunes de travailler en recrutant des acteurs pour les effets du doublage. Les jeunes pourraient aussi exercer, par exemples, l'activité de distribution de livres ou ouvrir des librairies un peu partout dans le pays. Nous allons mettre en place «La Maison de l'Entreprenariat» dont la mission est d'accompagner les jeunes qui désirent (s') investir dans ces domaines. Nous l'installerons prochainement à Alger, ensuite, dans les autres wilayas. Je me déplacerai à Constantine pour voir tous les métiers qui pourraient bénéficier du soutien de l'ANSEJ et intéresser les jeunes diplômés et aussi les sans-emploi. Le dispositif CNAC est aussi retenu dans ce cadre pour bénéficier aux plus de 35 ans. Ces métiers qui constituent pour les jeunes l'ossature des industries culturelles et créatives, montrent à quel point culture et développement sont liés et aussi que la culture doit être rentable. La Maison de l'Entreprenariat va accompagner les jeunes pour constituer leurs dossiers du soutien auprès de l'ANSEJ. Deux représentants de l'ANSEJ et deux autres du ministère de la Culture seront chargés de recevoir le jeune, de l'écouter, l'accompagner, l'aider à faire son étude technico-économique et le montage financier de son dossier auprès des banques. Il devra participer avec un apport personnel dont il choisira le montant. Pour créer sa société, son cinéma, son théâtre ou son orchestre, il sera bien sûr soumis à un cahier des charges.

Q.O.: Doit-on comprendre que l'Etat va se retirer du domaine de la culture pour confier son management au secteur privé ?

N.L.: L'Etat doit être régulateur. Il doit accompagner la société pour qu'elle puisse prendre en charge elle-même les activités culturelles. Il doit avoir un rôle de contrôle parce qu'il donne l'argent du contribuable. C'est pour cela qu'il doit élaborer un cahier des charges qui lui permet de contrôler son utilisation.

Q.O.: La gratuité des activités culturelles répond-elle à une politique précise ?

N.L.: Il faut quand même se souvenir que pendant plusieurs années, il n'était pas possible d'assister à des spectacles. Les salles étaient désertées. Il y a eu donc tout un mouvement pour regagner le public. Le fait qu'il paie son billet est quelque chose de positif. Il participe ainsi au financement de la culture et à alimenter un fonds qui permettra de soutenir les activités culturelles.

Q.O.: Avez-vous arrêté des critères précis avant d'identifier les artistes dont le nombre aurait dépassé les 1000 ?

N.L.: Le processus de régularisation est en cours. Il reste à définir le statut de l'artiste et surtout à délivrer la carte d'artiste pour ceux qui le souhaitent. La procédure est très simple. Il faut que l'artiste puisse prouver qu'il a participé à des spectacles, qu'il a produit et enregistré. Il doit déposer son dossier pour étude au niveau de la Commission nationale des arts et des lettres qui, elle, doit lui délivrer une attestation pour avoir la carte d'artiste qui lui permet de bénéficier d'une couverture sociale conformément au décret signé à cet effet. A charge pour lui ensuite de déclarer l'ensemble de ses activités. Les artistes pourront, grâce à la carte qui va leur être délivrée, bénéficier de soins pour eux et pour leur famille.

Q.O.: La procédure est-elle en vigueur?

N.L.: Nous allons remettre les premières cartes d'artiste ce dimanche (aujourd'hui à l'hôtel El Aurassi, ndlr). Nous espérons que cette mesure va avoir une fonction d'appel pour les encourager à le faire au niveau de toutes les wilayas.

Q.O.: La carte d'artiste leur permet-elle de bénéficier d'une retraite ?

N.L.: Elle leur permet de cotiser au régime de retraite.

Q.O.: Mais il y en a beaucoup qui sont déjà vieux ?

N.L.: Le problème qui se pose concerne en effet ceux qui ont dépassé les 60 ans et encore plus, ceux qui ont dépassé les 70 ans. Pour les plus de 60 ans, nous réfléchissons, en collaboration avec le ministère du Travail, à une disposition qui permettrait le rachat de leurs années de retraite à partir de 2016. Mais pour ceux qui ont dépassé les 70 ans, ce sont des cas plus urgents en faveur desquels l'ONDA (Office national des droits d'auteur) déploie des efforts pour qu'ils soient pris en charge dans de brefs délais. Il faut qu'on leur assure une couverture sociale sans attendre 2016.

Q.O.: Ce sont les artistes eux-mêmes qui vont financer le rachat de leurs années?

N.L.: C'est l'Etat qui devra le faire pour eux. Une question importante est aussi, dans ce cadre, celle des contrats de travail des artistes. Les relations de travail de l'artiste vont à cet effet faire l'objet de concertation au niveau du ministère de la Culture parce que nous pensons que l'artiste doit être encouragé pour faire ses déclarations à chaque fois qu'il produit ou conclut un contrat. Ce qui lui permettra d'être à jour dans le paiement de ses cotisations conformément aux lois régissant le régime de la sécurité sociale.

Q.O.: On remarque que les artistes du Nord se produisent rarement au Sud. Les festivals du Sud sont toujours ceux du gnaoui et autres musiques targuies, c'est-à-dire des musiques bien locales. Ne peut-on pas interchanger les festivals du Nord et du Sud et ce pour une plus large diffusion des cultures à travers le pays ?

N.L.: Il y a tous ces aspects à prendre en considération pour qu'un festival réussisse. Son organisation doit répondre aux attentes des habitants de la région qui l'abrite. Nous avons souvent des villes qui nous contactent pour qu'on les dote de festivals. Mais souvent on se trouve confronté au manque d'infrastructures d'accueil. Les festivals devraient pour cela se faire en concertation avec le ministère du Tourisme et la ministre déléguée à l'Artisanat parce que leur organisation participe au rayonnement culturel, touristique et économique de toute une région.

Q.O.: Vous voulez récupérer les voûtes d'Alger pour en faire des espaces culturels. Avez-vous déjà un programme pour leur réhabilitation et des échéances pour qu'elles soient ouvertes aux artistes et au public ?

N.L.: La question des voûtes d'Alger s'inscrit dans une réflexion d'ensemble qui doit permettre aux artistes de disposer de lieux de travail et d'exposition. Les voûtes sont vraiment l'endroit indiqué pour permettre au monde de l'art dans toute sa diversité de produire et d'exposer ses œuvres. Ce choix a fait l'objet d'une concertation avec le wali d'Alger qui a fait part de sa volonté et pris la décision de les mettre à la disposition des artistes. Il y a cependant une étude qui doit être faite parce que ces lieux sont attenants à la Casbah. L'idée est de travailler à partir d'une vision macro, d'aménagement urbain global, parce qu'y réfléchir d'une façon fragmentée, risque de nous retarder et de donner un travail décousu. Il faut donc penser à relier le projet des voûtes à celui de la réhabilitation de toute la Casbah.

Q.O.: Vous vous donnez combien de temps pour le réaliser ?

N.L.: La réhabilitation de la Casbah ne peut être une opération immédiate ni de courte durée. On va en fait avoir deux axes dans l'échelle du temps et de l'espace, celui de la réhabilitation à partir de la Citadelle, c'est-à-dire du haut de la Casbah et un autre en bas, au niveau des voûtes, pour au fur et à mesure avancer dans le cœur ou les îlots qui ont été identifiés dans ce haut lieu historique et culturel. Il faut d'ailleurs revoir le plan de l'aménagement de la Casbah qui a été adopté en 2005 même s'il reste le référent pour engager cette réhabilitation. C'est important d'inscrire ce projet dans cet ensemble parce que nous pourrons disposer de budgets conséquents. La réhabilitation de la Casbah va se faire avec le mouvement associatif. Nous prévoyons de tenir une rencontre avant la fin de février pour examiner cette question.

Q.O.: Classée patrimoine mondial par l'Unesco, la Casbah ne pourrait-elle pas bénéficier de financements d'institutions internationales pour sa réhabilitation et la préservation de ce titre ?

N.L.: Là n'est pas le plus important. Mais le fait de classer un site patrimoine mondial lui donne une place universelle prestigieuse. Pour le reste, c'est à nous d'organiser sa réhabilitation. Les Turcs vont être associés à ce projet sur décision de Monsieur le Président de la République. D'ailleurs, ils ont offert à l'Algérie la réhabilitation de la mosquée Kechaoua. Lors de sa visite d'Etat en Algérie, le Président Erdogan a passé plus d'une heure à visiter ces lieux. Il a montré un immense intérêt à ce projet. Une action commune sera aussi entreprise pour le Palais du Dey, situé vers le haut de la Casbah, ainsi que pour un certain nombre d'autres édifices historiques.

Q.O.: Le cinéma reste le parent pauvre du secteur en matière d'infrastructures. Pourquoi les salles ne lui sont-elles pas toutes ouvertes ? Pourquoi par exemple la mythique salle Douniazed reste fermée alors qu'elle a fait les beaux jours, entre autres, de Omar Gatlatou et de Janitou ?

N.L.: Il y a une partie des salles qui relèvent de la cinémathèque, qui ont déjà été réhabilitées et d'autres sont en voie de l'être. Ce qui nous donne déjà un réseau de salles pour la projection de films. Elles doivent toutes être équipées en appareils numériques tout en conservant pour certaines d'entre elles le 35 millimètres qui nous permet de projeter le patrimoine de films prestigieux que nous avons et dont la cinémathèque détient un fond extraordinaire. Il n'y a pas que Douniazed qui est fermée, il y en a beaucoup d'autres à travers le pays. On sait que les Algériens voient souvent des films sur DVD. Or, un spectacle cinématographique qu'on regarde sur un écran chez soi n'a rien à voir avec un film qu'on voit sur le grand écran d'une salle de cinéma. Il reste que nos salles, même si elles sont ouvertes, ne sont pas équipées. La réflexion est lancée pour créer des lieux où les gens pourront profiter de plusieurs espaces de loisirs en même temps. Il s'agit de multiplexes, cinémas, restaurants, cafés, etc. C'est-à-dire un ensemble où les gens pourront se restaurer, se détendre après avoir regardé un film afin qu'aller au cinéma soit une sortie de loisirs. Cette formule a joué un grand rôle ailleurs pour relancer les salles de cinéma en les adaptant à de nouvelles exigences Les salles des quartiers devront être équipées, elles, pour assurer une culture de proximité à leurs habitants qui devront avoir du plaisir à descendre de leur immeuble pour y aller regarder un film. Il faut en parallèle penser à lutter contre le piratage et le meilleur moyen de le faire est que le film récent doit être dans les salles de cinéma au moment où il sort dans les plus grandes villes du monde. Je dois préciser au passage que si le festival du film arabe qu'Oran abrite depuis sept ans, n'a pas tenu sa 8ème édition l'année dernière, c'est parce qu'il m'a semblé nécessaire, d'abord, de réhabiliter les salles de cinéma d'Oran, en coordination avec les autorités de la ville, pour qu'elles soient mises aux normes requises.

Q.O.: Vous avez parlé de piratage de films mais il y a aussi les CD de musique qui sont contrefaits. Pensez-vous que détruire par le feu des milliers de CD durant des opérations très conjoncturelles puisse mettre fin à ces pratiques qui, faut-il le rappeler, continuent de sévir à une échelle très large ?

N.L.: C'est une façon de donner un signal fort à la lutte contre la contrefaçon. Il y a un grand travail qui est fait par l'ONDA pour protéger le travail des auteurs.

Q.O.: Mais si on continue à trouver sur le marché des CD et DVD contrefaits, c'est que la fameuse histoire du vrai-faux timbre fiscal qui est apposé sur ces supports au vu et au su des services de contrôle, ne semble toujours pas avoir trouvé son épilogue conformément à la loi et à la réglementation ?

N.L.: L'ONDA est lié par des conventions internationales pour la défense des droits d'auteur dans le monde entier. Nous devons être au diapason de tout ce qui se fait dans le monde que ce soit en matière de protection des auteurs, de leur production comme de leur qualité.

Q.O.: Mais l'ONDA ne serait-il pas un peu dépassé par le rythme des évolutions mondiales dans ce domaine? Est-ce que cet office est équipé pour être cet instrument de lutte efficace contre la contrefaçon ?

N.L.: L'ONDA fait un grand travail dans ce sens. Le plus important est que la société algérienne donne à la culture et à l'art la place qui leur sied et qui les protège de toute infraction, c'est de les généraliser en premier, au niveau de tous les secteurs de l'éducation. Ceci, pour que la culture devienne une pratique citoyenne. Nous avons convenu avec la ministre de l'Education de poursuivre le travail de concertation qui est déjà engagé par nos directions respectives pour que l'éducation artistique soit généralisée dans le système scolaire et ce, en agissant dans ce domaine sur la formation des formateurs. Nous avons aussi convenu avec la ministre de la Solidarité d'introduire l'éducation artistique dans les établissements d'éducation spécialisés car l'art peut vraiment être une thérapie. Il y a par exemple une merveilleuse association, l'Association Shems, qui utilise la musicothérapie pour des enfants autistes et trisomiques.

Q.O.: Est-ce qu'on reverra un jour le festival panafricain qui n'a vécu pour le moment que deux éditions, celle de 1969 et celle de 2009 ?

N.L.: Parler du festival panafricain nous fait évoquer le rôle de l'Algérie par rapport au continent africain dont elle fait partie ainsi que le rôle extrêmement actif de notre diplomatie en Afrique. Effectivement, la question mérite une réflexion de façon à permettre à l'Algérie de développer ses liens avec les autres pays africains. Il faut savoir qu'il y a des choses intéressantes qui se font en matière d'activités culturelles algéro-africaines, biennales, participation aux festivals africains du cinéma, littérature puisqu'il y a des coéditions de livres. Effectivement, l'Algérie pourrait devenir un pôle culturel africain, et pas seulement le temps d'un festival.

Q.O.: D'importantes et nombreuses réflexions, de grandes ambitions, une forte et ferme volonté d'aller de l'avant dans le domaine de la culture au sens large et profond du domaine, mais le budget du secteur ne représente que 0,5% de celui global de l'Etat. Comment comptez-vous réaliser toutes ces belles choses qui coûtent cher en ces temps de chute du prix du baril de pétrole ?

N.L.: Il s'agit de 0,5% du budget de fonctionnement de l'Etat et non de son budget global. Ce qui relativise les propos bien exagérés qu'on entend parfois «sur des dépenses faramineuses» qui se seraient faites dans le domaine de la culture. Mais avec le budget d'équipement, la part globale du budget du secteur de la culture dans celui de l'Etat est proche de 1% pour l'année 2015. Le budget de fonctionnement est de près de 26 milliards de DA pour 2015 et a été multiplié par 6 par rapport à 2001. Le secteur de la culture emploie plus de 14 000 travailleurs, dispose de 48 directions de wilaya. Un bon objectif serait peut-être d'atteindre dans l'avenir l'objectif international fixé par l'Unesco, à savoir que le budget de fonctionnement du département de la culture représente lui-même 1% de celui de fonctionnement de l'Etat. Mais les choses sont plus compliquées, car il ne s'agit pas seulement d'augmenter les budgets mais d'avoir la capacité de les utiliser efficacement, les capacités de réalisation, etc.

Q.O.: Quel est le coût global de «Constantine, capitale de la culture arabe» ?

N.L.: Il y a un fonds exceptionnel qui a été créé pour la préparation et l'organisation de la manifestation «Constantine, capitale de la culture arabe». Ce fonds sera clôturé une année après la fin de la manifestation. Il est doté de 7 milliards de DA au titre de l'activité culturelle (géré par le ministère de la Culture) et de 11 milliards de DA au titre des infrastructures et du patrimoine (géré par la wilaya)

Q.O.: 2015 semble être par excellence «l'année de la Culture» dans toutes ses dimensions?

N.L.: «Constantine, capitale de la culture arabe 2015» coïncide, en effet, avec la célébration par l'Unesco de «l'année de la lumière». Cette manifestation qui est pilotée par le ministère de l'Enseignement supérieur sera célébrée dans tout le pays et durant toute l'année 2015. Elle valorisera l'apport des Arabes aux sciences et leur prolongement aujourd'hui dans les domaines de l'optique et de l'énergie. Constantine sera associée à cet événement, elle sera ainsi, «Madinet Ennour oua El Ilm». Appellation méritée à plus d'un titre, d'abord par son apport civilisationnel à travers la lumière savante de ses oulémas, de tous ses penseurs avérés et de ses illustres créateurs. Elle le sera aussi réellement, pratiquement, grâce à l'illumination de la ville, de ses merveilles architecturales, de ses ponts et monuments, bref un véritable festival lumière à la dimension poétique, une véritable création artistique, une expression en lumière de toute l'histoire et de toute la majesté de la cité.