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Le boulet de l'Éducation nationale

par Ahmed Farrah



La sinistrose semble être, définitivement, installée dans l'École qui, en fait, n'est pas dissociée du reste de la société algérienne qui vit dans ses paradoxes et ses contradictions, enracinés dans son passé et sûrement aussi, scellés à son avenir qui ne fait que s'éloigner, encore plus, des espérances attendues depuis que le peuple a commencé un jour à espérer.

Il est difficile de gommer le long passé «civilisateur» imposé par l'ordre colonial et prôné par Jules Ferry, le promoteur de l'école obligatoire et gratuite, en France, toutefois celui-ci ne croyait pas à l'égalité des races et des cultures, ce qui a fait écarter des générations d'Algériens de l'instruction et du savoir. A l'époque, la majorité des chanceux qui avaient leurs places sur les bancs de l'école des Gaulois, étaient dirigés sur la voie de garage des cours de fin d'études et à leur bout un hypothétique certificat d'études primaires élémentaires. A l'indépendance du pays, le «civilisateur» n'avait laissé que quelques médecins censés soigner leurs semblables et quelques interprètes judiciaires pour les assister devant la justice coloniale, mais quasiment aucun ingénieur. Des contingents de jeunes, à peine alphabétisés, devaient bâtir des édifices qui manquaient cruellement pour la mise aux normes de l'Administration, de la Santé, de l'Ecole… et édifier un État viable. Les nouveaux décideurs, pour parer aux urgences, ont ouvert une kyrielle de chantiers, sans aucune stratégie pensée et définie, l'Ecole en était l'un des plus importants, elle devait être la pierre angulaire du développement humain et économique de l'Algérie indépendante. Grisés par leur réussite de la mise hors du pays des colons, les nouveaux maîtres du pays, qui ont toujours baigné dans la pensée unique et populiste du mouvement nationale du PPA au FLN, ne s'étaient pas détachés des schémas réducteurs et simplistes qui ont façonné leur mode de pensée révolutionnaire et leur être. Ils faisaient semer dans le subconscient collectif de la société, le sentiment maléfique du maître seigneur, despote, chez lui, et vendeur de rêves chimériques et de promesses utopiques, quand Bourguiba louait le savoir émancipateur qui s'avère, aujourd'hui, efficace dans la protection de la Tunisie du chaos que vivent les autres pays contaminés par le ‘printemps arabe'. Dès ce moment-là, l'École s'est faite engager, malgré elle, dans la diffusion de la propagande et des slogans creux de ceux qui voulaient privatiser le pays pour asseoir leurs visions et leur désir, sans consensus ni réalisme, en faisant table rase de ce qu'ils n'ont pas pu inspirer et en installant, en vitrine, les nouvelles mentalités dociles et soumises à leur dictat. L'intelligence honnie, la médiocrité encouragée : la phobie du savoir, imprégnée dans leur culture de complot, est un mode de gouvernance qui sécurise la pérennité de leur pouvoir. Au lieu de faire une pause et prendre de l'élan pour mieux consolider les fondements de l'État embryonnaire, sacrifier deux années scolaires (Que pèsent deux années dans la vie d'un peuple?) au lendemain de l'Indépendance et mettre tous les efforts et les moyens nécessaires dans la formation des maîtres des écoles et combler le déficit d'enseignants laissé par la France coloniale, il a été fait appel à des talebs des écoles coraniques, nommés moniteurs et plus tard instructeurs des écoles élémentaires, sans anticiper les dangers et le désastre que cela pouvait causer, définitivement, à des générations d'enfants et à toute la société. Euphoriques et se targuant d'avoir levé le défit de concrétiser la rentrée scolaire en 1962, ils ignoraient qu'ils avaient donné le coup fatal, fragilisant le soubassement de l'Ecole qu'ils croyaient bâtir. L'entêtement dans des politiques populistes, sans clairvoyance, s'est poursuivi dans les années 1970 en ouvrant les instituts technologiques de l'Education (ITE) aux recalés du baccalauréat, et devaient former des professeurs de l'Enseignement moyen, encadrés par des licenciés eux-mêmes, fraîchement, sortis de l'Université sans expérience professionnelle et profanes en pédagogie ainsi que l'armada de coopérants techniques moyen-orientaux très engagés dans l'idéologie baathiste, étrangère au peuple algérien; cette décision s'est avérée une autre onde sismique venant secouer l'édifice déjà trop lézardé. Des pans entiers d'ambitieux démesurés se sont engouffrés dans les brèches des murs de «l'Enseignement scolaire», les moniteurs talebs, les instructeurs rejetons de la pensée panarabiste ont gravi, sans gène et sous l'œil complice de leurs gourous, tous les échelons de la hiérarchie, sans jamais avoir été sur les bancs des lycées et sans baccalauréat, pour se retrouver au sommet de la décision de l'Administration centrale. Cette «pseudo-élite» avait ses mentors ; les Ahmed Taleb Ibrahimi, Abdelkrim Benmahmoud, Cherif Kharroubi, Ali Benmohamed et Aboubakr Benbouzid, à chacun sa clientèle et son école : l'originelle, la progressiste, la nationaliste, la panarabiste, la «libérale», tous les courants qui traversent la société algérienne s'y sont affrontés et s'y affrontent, encore. Aujourd'hui, Me Benghebrit décomplexée et sans langue de bois (Elle met le doigt, là où il faut) propose une Ecole algérienne dans laquelle l'enfant algérien doit d'abord, bâtir sa personnalité et son imaginaire du substrat de sa terre millénaire pour ensuite s'ouvrir sur les civilisations universelles: se connaître, connaître ses origines et connaître, sans complexes et sans préjugés, le monde dont il fait partie intégrante, en imposant ses influences et en profitant du retour de ses bienfaits. L'approche de M. Benramdane Farid, inspecteur général de la Pédagogie, au ministère de l'Éducation, consiste à assainir les programmes scolaires par la base, de tel sorte que l'élève algérien s'imprègne, d'abord, de la découverte des auteurs algériens, dans ses livres de lecture. Peu d'adultes connaissent, les : Ahlam Mostaghanemi, Assia Djebar, Ouassini Laaredj, Yasmina Khadra, Azzedine Mihoubi, Rachid Mimouni, Taher Outtar, Amine Zaoui, Kamel Daoud, etc. parce que l'Algérien ne lit plus comme jadis. L'école doit redonner, aux enfants, l'amour de la lecture et de la littérature algérienne et universelle, le chemin est long et laborieux, les résistances et les conservatismes des sournois gardiens du temple et opportunistes ne devraient pas être une entrave décourageante. Pour cela, il est primordial de montrer aux parents d'élèves et à l'opinion nationale, les dérives de la mécanique et les pratiques inacceptables qui s'apparentent à des dépravations intellectuelles de l'École algérienne. Le ministère de l'Education nationale pourrait-il réaliser une évaluation de la qualité de l'Enseignement dispensé en Algérie ? Une expertise comparative internationale est nécessaire et peut servir à enrichir la réflexion que l'on peut avoir, sur son propre système, et mettre à nu les incohérences de la gestion de ce secteur depuis l'Indépendance, pour que l'Algérien sache dans quel rang il y est. Cette évaluation aura pour objectif de mesurer la pertinence des actions initiées et l'efficacité des investissements et des moyens alloués, pour une performance, qualitative et quantitative, attendue du système éducatif.

Le programme PISA « Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves» est le plus approprié et, est basé sur la mesure d'un socle minimum de compétences pour ce que les élèves de 15 ans savent et ce qu'ils peuvent faire avec ce qu'ils savent. Lors de son passage sur le plateau de Canal Algérie, M. Benramdane Farid, a illustré, avec des statistiques, la situation catastrophique de son secteur. D'après ces statistiques, 33% des élèves décrochent avant l'âge de 16 ans, mais restent muettes sur le pourcentage des enfants d'une même génération qui réussissent au baccalauréat : si le taux de réussite est actuellement de 42% (inclus ceux qui doublent et triplent), la proportion des enfants d'une même génération, reçus au baccalauréat, serait beaucoup plus inférieure à 28% (simple calcul mathématique). Certes, les objectifs de l'Ecole ne se limiteraient pas seulement à pourvoir les universités en étudiants, mais aussi à l'Education de l'Homme utile (Donner à son pays avant de prendre) à sa société est primordial pour y semer l'esprit de finesse, d'analyse et surtout l'esprit critique dans une société, qui veut avancer, sans complexe. L'enseignant reste encore le maillon faible de la chaîne de l'Éducation nationale, mais aussi le plus influant sur la qualité de l'Enseignement et sur l'avenir de toute la société. Quels que soient les programmes enseignés et les moyens alloués, si celui qui devrait transmettre le savoir, n'a pas les compétences requises et la volonté de le faire, au-delà de tout dogme et idéologie, les résultats resteraient en deçà des attentes ; pour cela, il est impératif que les efforts, les plus importants, soient concentrés sur la formation des enseignants. La mission de l'Ecole normale supérieure est une garantie de l'amélioration du niveau et des compétences des enseignants, mais ne peut pas répondre aux besoins très importants, il serait judicieux de créer des pôles d'excellence, très sélectifs, pour former des professeurs es- qualités des trois cycles scolaires. Comme il est urgent de créer une Ecole supérieure des cadres de l'Éducation nationale pour former des managers et des inspecteurs des établissements scolaires, aussi il est important de rouvrir les ex ITE, redéfinir leur statut en établissement supérieur avec un encadrement doctorant et spécifier leurs missions, dans le cadre la formation continue du personnel enseignant, de tous les cycles scolaires. L'entreprise est titanesque mais pas utopique, si la synergie de la volonté et les moyens sont au rendez-vous.