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Baisse des cours du pétrole : La situation est sérieuse

par Bouchan Hadj-Chikh

Date fatidique. Depuis ce jour-là, le monde, en termes de ressources, vit à crédit. Le monde court à sa ruine et ça ne fait pas les « une » des média. Il est vrai que peu de pays pourraient dire quoique ce soit. Quant aux peuples, qui s'en soucie ? les Américains, avec leur dette publique qui est de l'ordre de 59.400 milliards au 31 mars de cette année, contre 2.200 milliards il y a 40 ans, tandis que la France qui accuse 2014 milliards, ne pensent pas à un autre type de développement. Allègrement, ils foncent vers le précipice, siphonnant, au passage, les Japonais, les Britanniques et les Belges qui ne peuvent rien refuser à Washington. Tous ces chiffres sont publics, mais ne mobilisent pas les foules.

Nous, c'est différent, ou différé. Nous ne connaitrons les joies de la dette publique que dans 4 ans, tout au plus, et dans le meilleur des cas, à moins que le baril de pétrole ne s'obstine à demeurer dans les eaux de la baisse où il semble se complaire. Les autorités en place, après avoir tenté de dédramatiser la chute vertigineuse des prix de cette matière fossile qui s'épuise sous nos yeux – viennent de changer de braquet en vue de la côte, pour utiliser un terme de cycliste. Il a suffi d'un conseil ministériel et une prise de parole du chef de l'État pour faire apprécier différemment la situation. Bien sûr, aucun ministre ne pouvait ignorer la situation qui sera la nôtre à présent et, plus gravement, dans un proche avenir. Ou alors c'est à désespérer de leurs capacités intellectuelles, de gestion et des informations dont ils disposent pour gérer le pays. Donc, la parole du président a valu son pesant d'or.

Le Premier ministre, M. Sellal, a annoncé, ce samedi 27 décembre un certain nombre de mesures. Pourquoi pas avant ? Pourquoi fallait-il attendre le tsunami quand les balises d'alerte sonnaient ? Donc, il a demandé la révision des lignes de crédit, des économies, notamment, le gel des recrutements dans les administrations. Mais s'imposent-elles vraiment ? À moins que, avec ce que l'on a, nous répondions aux exigences d'un service public à la hauteur de la demande des administrés. Et dans ce cas, pourquoi l'avoir planifié ? Troublant.

Quand il a avancé cette solution, qui n'en est pas une, un pansement sur une jambe de bois, personne ne lui a demandé sur quels critères une telle décision a été prise. Puis on a ajouté : nous importerons moins. Quoi ? Les fruits exotiques. Joli programme. Rassurant, grincerait-on. Les bananes, les Kiwis et autres légumes hors saison disparaîtront de nos étales. Ce qui n'affolera pas l'Algérien lambda. Mais obligera, en revanche - comme ce fut le cas il y a un temps - les voyageurs à passer par les super marchés au-delà de nos frontières avant d'embarquer à destination du pays. Du coup, bananes et kiwis deviendront les indicateurs, des signes extérieurs de richesse. Triste d'en arriver là.

J'exagère, je le sais. Mais à peine.

Le pays subit une attaque frontale. Elle était prévisible. Si elle ne l'était pas, si elle nous avait surpris, c'est que nous avons été inconscients. Or, des économistes respectables, du cru, avaient lancé des mises en garde. Peine perdue. Parlant à un ancien ministre, il y a quelques semaines, je prétendais alors que les beaux jours ne vont pas durer et qu'un baril à ce niveau-là était une hypothèse de planification fragile, pour le moins. Il soutenait que nous avions les reins solides. Des dirigeants clairvoyants. Il est vrai que la Pythie, la déesse qui prévoyait le pire et le meilleur, ne lui avait pas fait de confidence.

 Comme les leçons de l'histoire n'ont aucune incidence sur les comportements des tenants du pouvoir, nous allons donc élever des lignes Maginot, des économies de bouts de chandelles, pour tout dire, oubliant que, de nos jours, les possibilités de contourner l'attaque sont multiples. Bon gré mal gré, les pays producteurs de pétrole vont participer, malgré eux et à leurs dépens, à la relance de l'économie mondiale. Celle des pays industrialisés. Et qui pensent à nous ?

Ce n'est pas être anxiogène que de dire cela. En termes d'échec, nous voyions le « mat » venir, mais il n'y avait ni Reine, ni fou pour protéger notre Roi. D'autres sont excellents à ce jeu. Il aurait suffit de les observer. Cuba a résisté à 52 ans d'embargo en se trouvant des alliés sûrs pour tenir. Après l'Union Soviétique, ce fut le Venezuela. Et une volonté de fer qui lui a permis de reprendre langue avec les Etats-Unis en position de force. La Chine, de son côté, investit dans toutes les sources d'énergie dans le monde pour assurer son développement, sur la base de donnant-donnant. Elle a aussi acheté des terres, pour nourrir les générations futures. Ainsi, pendant que les provocations prennent de l'ampleur autour de l'Ukraine, la Chine, elle, a fait « l'acquisition de près de 30.000 km² de terres arable » dans ce pays, « soit un domaine cultivable aussi grand que la Belgique toute entière », nous précise-t-on. Rien que ça.

La Russie du Président Poutine, elle, pour contenir les attaques agressives de l'OTAN destinées à affaiblir son pays, s'y est préparé. À l'intérieur de son pays et vers l'extérieur. À l'extérieur, parce que les points d'impact sur l'économie russe étaient aussi évidents que l'était la baisse du baril, les alliances que le chef de l'État russe a scellées à travers les pays dits du Brics tels l'Inde, le Brésil, la Chine, et l'Afrique du Sud, et la décision commune de se passer des dollars dans leurs échanges est en soi une première réponse adéquate. En outre, il a changé le tracé de l'oléoduc vers le sud, tournant ainsi dos à l'Europe, momentanément, alliée des Etats-Unis. Enfin, en se rapprochant de la Chine, pour laquelle la Russie est la première ligne de défense d'un nouvel ordre mondial dont ils ne veulent pas. Un nouvel ordre où elle se voit tenir le premier rôle avec le creusement du nouveau canal à travers le Nicaragua capable de permettre le passage de cargo de 400.000 tonnes - contre 120.000 au canal de Panama - pour relier les Océans Atlantique et Pacifique.

Prolongement naturel, l'accord de « défense aérienne collective » avec les six pays qui firent partie de l'ex- Union Soviétique, signé le 22 décembre, conséquence de la création de la toute nouvelle Organisation du Traité de Sécurité Collective – l'OTSC – dont font partie, outre la Russie, l'Arménie, la Biélorussie, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Tadjikistan, assurent la sécurité de son flanc sud. Le ministre russe des affaires étrangères, M. Sergueï Lavrov, a déclaré : « Nous avons abordé la question des relations au sein de l'organisation, y compris d'une prochaine amélioration du système de sécurité collective, des actions pour le maintien de la paix, des perspectives de renforcement de la coopération militaire et de coordination des actions en matière de politique étrangère ». Déclaration d'une grande clarté.

Tout cela pour dire que la politique, c'est du sérieux. C'est l'art de prévoir. Ce n'est pas prendre son couffin, à la fin du mois, et aller faire ses courses à l'étranger. Quand on a en charge, le destin d'un peuple, les intérêts d'une nation, on ne va pas demander à ceux qui défendent les intérêts de leur pays comment contre carrer ces derniers sur le plan énergétique et des dépenses quand, ici, chez nous, on a du pétrole – pour peu de temps encore – mais, également - par la grâce d'une politique de l'éducation volontariste, même si elle est imparfaite –des experts du cru capables de proposer des solutions. Qui les ont proposées d'ailleurs, il y a deux ans - précisaient les participants aux « cafés presses de Maghreb Emergeant » durant l'émission de jeudi 25 décembre - par le « think- tank » algérien Nabni.

Il fut un temps où, pour nationaliser les hydrocarbures, un 24 février, des mesures identiques de préventions des retours de bâton avaient été prises. Un chef d'état voisin était un allié. Le roi Fayçal d'Arabie Saoudite souscrivait au projet de vendre un baril de pétrole plus cher qu'un baril de Coca-Cola. Il ne nous restait qu'à foncer droit parce que longtemps avant, des cadres capables d'assurer la relève avaient été formés. Durant des années. Qui ont fait ce que fut Sonatrach. Notre fierté d'alors.

Conclusion : la situation est sérieuse. Difficile, sans courir de risque, de reconduire des responsables qui prennent un passage en eau profonde pour un gué. Qui n'ont pas ou pu ou pas osé identifier les risques pour ne pas commettre un crime de lèse- majesté en proposant des solutions nationales. Ou leurs démissions. Parce que si ces femmes et ces hommes, ce gouvernement, ces députés et ces sénateurs, n'ont pas enfilé des pataugas pour nous guider dans la jungle, comment pourraient ils se convertir en maîtres- nageurs pour nous éviter la noyade qui a pour nom : le Fonds Monétaire International. Et les « il faut que ... » ne suffisent pas. Tout cela pour dire que notre 19 août est en vue. Au nez et à la barbe des jeunes générations. Et ça, ça ne pardonne pas.