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Implémenter la qualité à l'université algérienne ?

par Allal M. Amine *

Depuis quelques années, malgré une massification estudiantine de plus en plus prégnante, l'amélioration de la qualité est une préoccupation continuelle pour les responsables de la gestion des établissements d'enseignement supérieur.

Celle-ci, nonobstant toutes les bonnes volontés, n'est pas simple à mettre en œuvre, car l'université est un système complexe, conjuguant des faits, des acteurs et des objets ; elle est aussi animée de différentes combinaisons de processus qui, obéissent à des règles déterministes (les lois, l'état, etc.), ou sont fondés sur les principes du hasard (changement du système extérieur), ou manifestent une extrême sensibilité. Et cerise sur le gâteau, l'enseignement supérieur est le seul système où le client (apprenant) et le « produit » (apprenant formé) sont confondus. Ainsi, l'implémentation d'outils et de référentiels pour la qualité s'avère être un défi majeur pour l'université algérienne, défi dont elle doit nécessairement sortir vainqueur.

De plus, la réforme LMD, qui s'inscrit dans la mondialisation actuelle, suppose une vision nouvelle en ce qui concerne le pilotage, la gouvernance et la régulation. En effet, la diversification de l'offre de formation induite, en donnant plus d'autonomie pédagogique aux universités algériennes, suscite le besoin d'une mise en œuvre, dès sa gestation, d'outils et de standards de la qualité, pour la garantir et la perpétuer. Le LMD a ainsi cristallisé d'un coup un projet qui, tout en étant un vœux pieu, restait auparavant flou. L'université algérienne, pour faciliter l'amélioration continue, donner de la lisibilité et de la transparence au mode de gouvernance, assurer la qualité des enseignements et de la recherche, se doit d'engager effectivement sa politique de la qualité, sous tendue par les deux (2) objectifs ci-dessous :

Evaluation (interne et externe) pour l'amélioration continue ;

Accréditation, pour l'excellence.

Comment « réussir » les objectifs ci-dessus, c'est ce que je me chargerai à éclaircir dans cet article, qui sera centré sur le fait que la qualité ne peut être que totale et multidimensionnelle.

Il est toutefois nécessaire de rappeler que la garantie de la qualité relève en premier lieu de la gouvernance de l'institution (au niveau local, régional et national), et celle-ci doit aussi bien l'inscrire dans ses intentions stratégiques que dans son plan d'action.

MISE EN OEUVRE DU REFERENTIEL AQIUMED (PROJET TEMPUS, 2013)

Pour instaurer et pérenniser la qualité, et en attendant la validation et l'édition du référentiel national, on s'appuiera sur le référentiel construit dans le cadre du projet Tempus AqiUmed (Renforcement de l'assurance qualité interne dans des universités de la Méditerranée Algérie, Maroc, Tunisie - 2010-2013), qui se présente sous forme de domaines, de champs et de références, qui doivent être déclinés par la suite en critères, preuves, procédures, instructions et enregistrements.

Ce référentiel subdivise l'environnement de l'institution d'enseignement supérieur en 4 domaines :

Domaine de la formation ;

Domaine de la recherche ;

Domaine de la gouvernance ;

Domaine de la vie à l'université.

Les domaines ci-dessus, qui englobent tout l'environnement universitaire, se déclinent en champs et références comme ci-après.

DOMAINE DE LA FORMATION (7 CHAMPS ; 23 REFERENCES)

La définition de l'offre de formation et son pilotage ;

L'accompagnement de l'étudiant dans sa formation ;

L'évaluation et la révision des enseignements ;

Le contrôle des connaissances et des apprentissages des étudiants ;

L'orientation et l'insertion professionnelle ;

La formation doctorale ;

La formation tout au long de la vie.

DOMAINE DE LA RECHERCHE (3 CHAMPS ; 17 REFERENCES)

L'organisation, la structuration et le développement de la recherche ;

Les relations et les partenariats scientifiques ;

La valorisation de la recherche.

DOMAINE DE LA GOUVERNANCE (5 CHAMPS ; 27 REFERENCES)

Système d'information ;

Les conditions d'élaboration des politiques ;

L'organisation et le pilotage des composantes et des services ;

Le management des fonctions supports au service des missions ;

Les démarches qualité.

DOMAINE DE LA VIE A L'UNIVERSITE (4 CHAMPS ; 15 REFERENCES)

L'accueil et la prise en charge des étudiants et des personnels ;

Les activités culturelles et sportives ;

Les conditions de vie, de travail et d'études des acteurs de l'université (santé, hygiène, sécurité, etc.) ;

Responsabilité sociétale (éthique, citoyenneté, égalité des chances, développement durable, etc.)

Ce référentiel a l'avantage de prendre en charge tout l'environnement interne universitaire, avec des ouvertures sur l'environnement externe. Il est conçu dans le but d'améliorer la gouvernance des universités à partir d'actions continues d'auto-évaluation, tout en étant harmonisé avec les évolutions internationales les plus récentes. Son application permettra de soutenir les pratiques nationales, souvent éparses, et de pérenniser l'amélioration continue.

MISE EN ŒUVRE D'UN SYSTEME DE MANAGEMENT DE LA QUALITE CONFORMEMENT A LA NORME ISO 9001

Pour offrir un cadre structurant et sûr, permettant d'améliorer les processus d'acquisition des connaissances, d'analyse des données et de valorisation des résultats, il est judicieux de mettre en œuvre (en plus du référentiel cité ci-dessus) la norme ISO 9001 (qui est une norme générique) au niveau de la direction, de l'administration, des services communs et des laboratoires de recherche (autres que les laboratoires techniques, pour lesquels la norme ISO 17025 est mieux adaptée). Cette norme, d'utilisation volontaire, est très bien adaptée à toutes les organisations et à tous les métiers. Elle est aussi un fil conducteur pour une démarche de progrès, très pratique et elle n'est pas contraignante. Elle s'appuie sur les principes suivants, que toute université algérienne se doit de mettre en œuvre :

Engagement de la direction ;

Implication du personnel ;

Approche processus ;

Ecoute client ;

Relation mutuellement bénéfique avec les fournisseurs ;

Approche factuelle pour la prise de décision ;

Approche systémique ;

Amélioration continue.

Cette norme, aujourd'hui synonyme d'amélioration, est centrée sur des exigences générales concernant l'engagement de la direction (objectifs, stratégie et politique qualité dans le manuel qualité) et le management des ressources, et d'exigences relatives à la documentation (procédures, instruction et enregistrements) pour tout ce qui concerne la réalisation du service (ou du produit) ainsi que les mesures, analyses et actions d'amélioration. Ceci dit, il faut la mettre en œuvre avec intelligence et parcimonie, parce que le système universitaire n'est pas fait, par essence et encore plus aujourd'hui, pour conditionner et « sortir » des produits identiques, et aussi parce que les « inputs » que sont les étudiants ne sont jamais les mêmes.

MISE EN ŒUVRE DE LA NORME ISO 17025 POUR LES LABORATOIRES TECHNIQUES (D'ESSAIS)

Face aux incertitudes et aux risques, autant de défis qui exigent vigilance, rigueur et surveillance, le besoin de garantir les résultats devient une nécessité pour les laboratoires universitaires qui doivent attester de la qualité des mesures et la fiabilité des essais, aussi bien pour leur recherche que pour leurs éventuelles opérations d'expertise pour un organisme tiers. Pour arriver à cette garantie, il faudra mettre en œuvre la norme ISO 17025 : 2005 (qui est une norme sectorielle).

La norme ISO 17025, intitulée « Exigences générales concernant la compétence des laboratoires d'étalonnages et d'essais », est destinée à être utilisée par les laboratoires qui élaborent leur système de management pour la qualité et les activités administratives et techniques. Elle est applicable à tous les laboratoires qui procèdent à des essais (et/ou étalonnages), quels que soient leurs effectifs et l'étendue du domaine de leurs activités, et particulièrement les laboratoires de recherche « techniques ». Elle permet :

D'assurer la fiabilité des essais ;

D'assurer la qualité des méthodes d'analyse (justesse, répétabilité, précision, robustesse, etc.) ;

D'assurer la qualité de la mesure ;

D'orienter l'organisme en matière de qualité ;

De contrôler l'organisme en matière de qualité ;

De pérenniser la qualité.

Les points essentiels dont il faut disposer pour mettre en œuvre et maitriser cette norme, qui permet d'aboutir à l'accréditation (reconnaissance de compétence du laboratoire, de fiabilité des essais, de la qualité et de la justesse des mesures), sont les suivants :

Méthodes d'essai normalisées ;

Méthodes d'essai non normalisées ;

Méthodes élaborées par le laboratoire (validées) ;

Procédures ;

Instructions ;

Enregistrements ;

Manuel qualité.

La norme internationale ISO 17025 établit les exigences générales de compétence pour effectuer des essais (et/ou des étalonnages). Elle constitue une reconnaissance de l'aptitude des laboratoires et elle est utilisée comme critère pour leur accréditation. Il est donc important de mesurer le travail à réaliser pour évaluer les compétences techniques et management en se lançant dans une démarche qualité. Cette dernière doit être clairement définie, comprise, partagée et acceptée par l'ensemble du personnel pour la pérennité et le développement du laboratoire, et permettra de réduire autant que possible le niveau d'inexactitude, ce qui donnera un avantage compétitif certain à nos laboratoires de recherche.

MISE EN ŒUVRE DE LA QUALITE TOTALE DANS L'ENSEIGNEMENT

Aujourd'hui, nous assistons à des changements très rapides dans les apprentissages, sous tendus par la technologie, et qui impliquent de nouveaux paradigmes. Ainsi, c'est la manière de former les apprenants qui compte et qui comptera, bien plus que ce que nous leurs inculquons et ce que nous leurs inculquerons.

Pour aboutir à une qualité totale des enseignements et à une efficacité des apprentissages dans l'université algérienne, il est utile de mettre en œuvre les concepts suivants :

pour apprendre à apprendre, mettre l'étudiant dans un environnement agréable avec l'existence de facteurs moteurs de satisfaction parce que tout est une question de motivation ;

susciter la curiosité et la passion chez l'apprenant, parce que les curieux et les passionnés s'auto-éduquent et s'auto-motivent ;

impliquer les apprenants par des approches participatives et actives ;

le choix des formations ne devrait pas enfermer, et aucune orientation ne doit-être définitive ; on doit laisser la possibilité à l'apprenant de trouver sa voie ;

il faut travailler en équipes pédagogiques et éducatives ;

l'évaluation des enseignants et des enseignements doit être « acceptée » et devenir culturelle ;

former et développer l'esprit critique, le sens de la réflexion et les aptitudes à traiter les grandes questions conceptuelles ;

développer le sens de l'observation ;

initier à l'esprit de groupe et former au travail en équipe ;

développer le bon sens (pouvoir d'aborder et de traiter des problèmes en dehors de son domaine de compétences) ;

former à la communication et a l'argumentaire ;

former, développer, susciter créativité et esprit d'innovation ;

apprendre à créer des relations plutôt qu'exécuter ;

apprendre à affronter de nouveaux défis plutôt que de résoudre les problèmes habituels ;

former des étudiants pour qu'ils puissent avoir une pensée transversale à travers les disciplines ;

la formation est un bagage pour toute la vie et pas seulement pour les premiers emplois ; elle doit aider à être capable de progresser et de changer ; cette dualité doit être le socle de base de la réflexion.

Les critères de qualité qui découlent de ces concepts permettront d'assurer la qualité de l'ensemble du processus de formation, moyennent qu'ils soient cohérents, conformes, pertinents, efficients et suscitent l'adhésion des différents acteurs, particulièrement les enseignants et les étudiants.

Ainsi, l'ensemble des conditions à réunir pour obtenir la qualité au niveau de l'interface pédagogique, en vue de contribuer à l'amélioration de ce qui est produit par l'enseignement supérieur et pas seulement à l'amélioration de son fonctionnement, devraient s'inspirer des idées développées par Le Boterf (2006), et qui sont comme suit :

objectifs pédagogiques

- formulation opératoire

- communication aux apprenants

- explication de la raison d'être des objectifs

- adhésion des apprenants

stratégies pédagogiques

- prise en compte des caractéristiques des apprenants/prérequis

- prise en compte des objectifs

- alternance des méthodes et moyens, activités

- progressivité des situations d'apprentissage

- alternance théorie/pratique

traitement du contenu

d'apprentissage

- définition claire des concepts

- progressivité de l'apprentissage des concepts

- illustration par des exemples et contre-exemples

processus personnel

d'apprentissage

- projet personnel de l'apprenant

- prise de distance sur sa manière d'apprendre

- feed-back sur les résultats d'apprentissage

- explication des représentations et de leur évolution

- exercice de son mode personnel d'apprentissage

gestion du temps

- durée adéquate

- rythme adapte

- moment propice à l'apprentissage

- ratio études/travail personnel

environnement

- locaux fonctionnels

- attractivité des sites et locaux

- matériel adapté

- climat social et psychologique propice

les apprenants

- sélection adéquate, motivations et compétences

- image positive de soi

- soutien du groupe des apprenants

les enseignants

- animateur, créatif, facilitateur, évaluateur, régulateur

- cohérence du profil avec les objectifs et les apprenants

- maitrise du contenu

- maitrise pédagogique

- expérience professionnelle pertinente

évaluation et régulation

- mise en œuvre d'une évaluation

- critères d'auto-évaluation

- communication des résultats de l'évaluation

- mise en œuvre d'une évaluation-régulation

Dans ce cadre, Il faut une politique pour la qualité, qui engage la direction de l'institution, pour aboutir à un enseignement de qualité qui doit, en plus de l'instruction qu'il transmet, de la rigueur qu'il doit véhiculer, apporter un état d'esprit, de la méthode et un socle complet de concepts de bases qui permettront aux diplômés de s'insérer le plus rapidement et le plus efficacement dans le monde professionnel et social en tant que citoyens conscients des grands enjeux actuels, avec une curiosité et un sens critique toujours en éveil. Si on veut des résultats et des avancées notables, c'est à ce niveau-là (pédagogie et didactique) qu'il faut mettre le paquet, en améliorant continuellement la performance des enseignants, avec des méthodes novatrices et en intégrant les technologies de l'information et de la communication.

Seule une volonté de changement par la qualité, dans laquelle la formation des enseignants en pédagogie et didactique sera continue, l'évaluation des enseignements deviendra culturelle, intégrée dans une stratégie globale dans laquelle la gouvernance sera démocratique, les besoins et les attentes des parties prenantes seront bien pris en compte, en inculquant aux futurs diplômés la liberté de penser et l'esprit critique, avec des objectifs spécifiques, mesurables, réalisables et temporels, pourrait mettre l'université algérienne sur les rails pour l'atteinte de l'excellence dans l'enseignement, qui sera le lit de la qualité totale dans un environnement favorisant l'épanouissement de tous les acteurs, étudiants, enseignants, chercheurs et tout le personnel de soutien, administratif et technique.

N'est-ce pas Marcel Proust qui disait : « Les véritables voyages de la découverte ne consistent pas à chercher de nouvelles terres, mais à regarder avec de nouveaux yeux.»

Bibliographie

Haddam A., (2013), «Conduite et mise en œuvre de la norme iso 17025 au laboratoire de mécanique des sols de la faculté de technologie pour trois périmètres d'essais (granulométrie, sédimentation et essai au bleu de méthylène)», Mémoire de fin d'études de Master en Génie Civil, 145 p., Faculté de technologie, Université de Tlemcen, Algérie.

Heldenbergh A. (sous la direction de.) (2007), «Les démarches qualités dans l'enseignement supérieur en Europe», éd. L'Harmattan, 273 p., France.

Le Boterf G., (2006), «Ingénierie et évaluation des compétences», éd. d'Organisation, 5° édition, 605 p., France.

NF EN ISO/CEI 17025, (2005), «Exigences générales concernant la compétence des laboratoires d'étalonnages et d'essais», Norme française, AFNOR, (France).

Norme ISO 9001, (2000/2008), «Système de management de la qualité ; exigences», AFNOR, France.

Projet Tempus (2013), «Le projet AqiUmed : objectifs, mise en œuvre, résultats et diffusion ; Renforcement de l'assurance qualité interne dans les universités de la méditerranée : Algérie, Maroc, Tunisie», European Commission Tempus, 2010-2013.

* Université de Tlemcen