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Les 144 années qui ont changé la face du monde ? «Fatalité ou Finalité ?»

par Medjdoub Hamed *

Nous avons vu dans la partie III les conséquences de la colonisation et l'irruption de la Première Guerre mondiale qui a bouleversé l'Europe et le monde. Cette guerre mondiale, par ses horreurs, a remis en cause les convictions du monde occidental quant à leur supériorité civilisationnelle.

A-t-elle été une fatalité ? Tout concorde à le dire. Les monarques et dirigeants européens, obnubilés par la puissance technologique de leurs armements tant dans le domaine terrestre que aérien, marin et sous-marin, qu'ils pensèrent que le monde était à leurs pieds. Mais si l'essence des formidables avancées technologiques, urbanistiques, etc. y compris dans les arts, n'étaient en fait qu'un processus immanent qui s'inscrivait dans les «Lois de la Nécessité». Une Loi que ni les Européens ni les pays soumis ne pouvait percevoir dans son essence, une essence qui ne parle pas mais agit à l'insu des Grands de ce monde.

Et c'est cela l'importance à saisir dans cette mutation qui s'opérait à la fin du XIXe siècle et allait s'accélérer dès le milieu des années 1910. Et si la Première Guerre mondiale n'était qu'un «Contingent de l'Histoire» nécessaire pour mettre de l'ordre dans un monde perturbé par l'aveuglement des monarques européens. Dans l'analyse des faits historiques, l'homme, s'il veut comprendre sa destinée, ne doit pas avoir peur des mots si ceux-ci, dans leur nudité, transcendent ce pourquoi il est, ce pourquoi il existe, ce pourquoi il est prédestiné. Car, en fait, qui est-il dans cet horizon céleste que nul ne sait exactement ce qu'il est ? Sinon ce que donne nos yeux et autres organes de nos sens du monde ? Sachant qu'en fait nous sommes qu'un point dans l'infini ? Un point qui est «suspendu» dans l'univers. Et l'homme, qui est-il ? Sinon un homme qui n'a de perception de lui-même et du monde que ce que lui donne le «miroir» de ses congénères – pas plus, même Dieu n'est qu'une pensée pour ceux qui ont la foi, et ceux qui n'ont pas la foi, l'inexistant – et des découvertes que la Nature lui a progressivement fait percevoir.

Aussi peut-on dire «fatalité et finalité» rime dans ce sursaut du genre humain au début du XXe siècle. L'humanité était désormais prête à affronter sa destinée et la Première Guerre mondiale et ses horreurs résumaient dans un certain sens les horreurs perpétrées par l'homme dans le monde. Après le Premier Conflit mondial, le monde ne pouvait plus être ce qu'il était. Les millions de morts en Europe ne pouvaient pas ne pas rappeler les millions de morts outre-mer, et avant même les colonies, les millions de morts en Europe dans les guerres des siècles passées qui ont donné aujourd'hui la civilisation occidentale. Aussi peut-on-dire que le progrès s'est inscrit dans le fer et le sang. Et même aujourd'hui, la situation reste difficile pour certaines régions, notamment le monde arabo-musulman, et dans un degré moindre pour les pays d'Asie.

Il est évident que le monde continue à muter. Et que la colonisation comme le Premier Conflit mondial ont été «nécessaires» parce qu'ils servaient à une cause. Et il n'y avait pas que la colonisation, malheureusement, et les horreurs des guerres passées, depuis le servage et les guerres de religions (Cent ans…) en Europe et en Terre Sainte, l'esclavage des noirs d'Afrique…, l'humanité ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Donc force de dire que tous les malheurs que l'humanité a connus entrent dans les «Lois de la Nécessité». Que cette Nécessité puisse être assimilé à la «fatalité» ne changera pas l'essence des choses et de l'existant. Le monde est parce qu'il a été et il est fatalement. Il ne s'est pas choisi, il a été «choisi» pour ce qu'il a été, ce qu'il est et ce qu'il doit être. Et cela va pour tous les peuples. Le peuple européen ne s'est pas choisi pour imposer sa suprématie sur le monde, sa suprématie est venue d'elle-même. Il a été parce que sa suprématie était inscrite dans l'essence et l'immanence même du monde. Et avant l'Europe, les Arabes ont rayonné durant des siècles, et avant les Arabes, les Romains, et d'autres avants les Romains… Une suite donc de peuples qui ont tous suivi la flèche du temps. Et les peuples de demain seraient-ils ce qu'ils sont aujourd'hui ?

Attardons-nous encore sur la «Fatalité». Qu'a-t-elle été pour l'humanité ? Pour l'homme fataliste ou le peuple fataliste, et il y en des hommes et des peuples qui s'en remettent à la fatalité. Les peuples musulmans sont souvent taxés de fatalistes. Ils prennent le destin pour ce qu'il est, c'est écrit parce que c'est ainsi que cela devait être. Ont-ils tort de l'être ? Pour en discuter, qu'en est-il pour l'homme non fataliste, en l'occurrence les hommes et les peuples européens qui ont beaucoup avancé dans les sciences ? L'homme non fataliste peut bien entendu être européen, asiatique ou musulman (beaucoup parmi ces derniers ne sont pas fatalistes). Il dit que ce qui arrive est dû aux causes qui l'ont provoqué. Donc l'événement qui arrive est d'essence causale, contrairement à l'homme fataliste qui dit que c'est écrit, donc les causes relèvent de l'«Essence». Mais, au-delà du fataliste ou non fataliste, l'événement arrive et se réalise.

Certes, il est dû aux causes, mais il n'empêche que l'on peut se poser des questions pourquoi ces causes sont survenues et non autres qui auront pu éviter ce qui arrive. Donc l'événement s'est réalisé, qu'il soit d'ordre causal ou qu'il était écrit, d'ordre essentiel, ne changera rien à la perception de l'événement puisqu'il s'est réalisé. Non seulement, il s'est réalisé mais appelle à d'autres événements qui vont se réaliser et auxquels l'homme ne pourrait rien sinon qu'ils se réaliseront. La Deuxième Guerre mondiale n'a-t-elle pas suivie la Première ? Toutes les connaissances de l'homme ont-elles évité le Deuxième Conflit mondial ? La Deuxième Guerre mondiale est survenue parce qu'elle a été «nécessaire». Et l'homme et les peuples n'y peuvent rien, ils subissent leur destinée. Donc l'homme musulman fataliste n'est en fait qu'un préjugé. Parce qu'il est profondément croyant ne veut pas dire qu'il s'abandonne à la béatitude du fatalisme. Quand il s'agit de son intérêt personnel, il n'est pas plus fataliste qu'un autre. Ce fatalisme n'est simplement qu'une forme de soumission à ce qui est transcendant, ce qui est différent. Croire en dieu et à ce qu'il réalise (ce que l'on croit) n'implique que l'on soit fataliste, dans un sens bien entendu péjoratif.

 D'une manière générale, l'Homme pourrait-il échapper à son destin qui devient pour ainsi dire fatal. N'est-il pas voué à la mort ? La mort n'est-elle pas une fatalité ? Une finalité pour dire simplement que l'Homme doit mourir un jour, et il est certain qu'il mourra. Donc la guerre comme la mort pourrait être non seulement une fatalité mais une finalité. La mort est par son essence inscrite dans notre nature humaine, elle se révèle comme une finalité. Nous sommes crée pour mourir. Et nous sommes appelés à l'être au crépuscule de notre vie. En fin de compte, l'homme non-fataliste rejoint l'homme fataliste. Il n'y a pas de sortie pour et dans l'essence humaine, nous dépendons d'un ordre des choses qui dépassent les hommes et les peuples. Tout homme quelle que soit sa vie, son rang social, etc., n'existe que pour ce qu'il est et pour la place qu'il occupe dans la société. Cependant, au tréfonds de l'esprit humain, l'Homme est conscient et s'insurge, il refuse la fatalité. Il dit que ce n'est pas possible, même si je suis mortel, j'existe et, par mon libre-arbitre, je peux influer sur l'ordre des choses. Précisément, malgré sa prégnance ne serait-ce que parce qu'il est mortel, c'est cette rébellion contre ce qui est qui donne sens à la vie de l'homme, et à la vie humaine.

Cependant, cette rébellion est insuffisante pour les peuples «qui ont à devenir pour ce qu'ils doivent être». Précisément la «fatalité» ou la «non-fatalité» sont indissociables de la «finalité». Tous les peuples sont voués à une fin, dans le sens qu'ils sont voués à un devenir. Les philosophes, par exemple Descartes, Comte, Bergson, professent que la finalité est contraire à la causalité. Newton quand il a vu tomber une pomme a formulé la loi de la gravitation universelle. Mais cette attraction de la Terre qui s'exerce sur l'homme et sur tous les objets qui, soulevés, retombent au sol obéit à un état de nature, et cet état de nature aux causes finales. Passé à un certain degré, la causalité ne suffit pas. On ne peut expliquer la gravitation universelle dans son essence. I.e. non pas comment mais pourquoi la Terre exerce une attraction sur nous. Et, à la fin, on est obligé de dire que tout est donné, i.e. l'état de nature lui-même puisque la pomme doit tomber et l'homme, lui-même, attiré par le sol, même s'il ne sent pas la force centripète qui le retient sur la Terre, ne peut que constater que la pomme tombe. S'il tente de comprendre l'attraction terrestre, non pas d'expliquer son essence, mais d'en formuler les lois, et la formulation qu'il trouve est validée, celle-ci en appelle au devenir. Puisque c'est par elle qu'elle vient à formuler d'autres relations auxquelles elle est liée. L'univers est un tissu de relations. S'il en est ainsi et ne peut qu'être ainsi puisque nous le constatons, il en va de même pour comprendre l'histoire des peuples, et l'humanité entière.

Donc la colonisation et la Première Guerre mondiale appartiennent à un mouvement qui transcende les peuples. Et que l'homme n'a en fin de compte que suivi ses instincts aussi bien dans la colonisation qu'au Premier Conflit mondial. Prenons, par exemple, le Premier Conflit mondial. Si on en appelle aux événements historiques, la Guerre allait être déclarée non pas le 1er août 1914 mais en septembre 1911. L'affaire d'Agadir (Maroc), en juillet 1911, était sur le point de précipiter le conflit armé. Tous les pays d'Europe se préparaient à la guerre. Une année avant, en août 1910, une grève générale contre la guerre a été décidée par les délégués sociaux-démocrates, au VIIIe Congrès international de la social-démocratie à Copenhague. Socialistes français et travaillistes anglais justifiaient cette motion que la grève générale est susceptible de bloquer la production d'armements et que, devant les menaces de guerre, elle constitue la seule arme efficace. Mais on peut s'interroger sur l'efficacité de cette motion, tout au plus une mesure pour ne pas désespérer devant la montée des menaces.

En réalité, la guerre était dans l'air. Pour l'Allemagne, «Agadir, c'est la porte du Sous, la région du Sud marocain la plus riche en minerais et la plus productive du point de vue agricole.» (Déclaration du ministre des affaires étrangères allemand à l'époque) En Angleterre, lors d'une réception donnée par la Banque d'Angleterre à la Mansion House, le chancelier de l'Echiquier, David Lloyd George, fait clairement comprendre aux banquiers qui l'écoutent : «Nous autres Anglais, nous sommes les banquiers du monde, nous sommes la compagnie d'assurance du monde. Or, en ce moment, une seule circonstance pourrait freiner le développement de la prospérité : ce serait un événement susceptible de compromettre la paix internationale… mais d'un autre côté, une paix obtenue à n'importe quel prix équivaudrait pour nous à une humiliation que notre pays ne serait pas en état de supporter». En France, «l'Eclair» conservateur annonce qu'après le coup d'Agadir, le gouvernement français n'est pas prêt de faire des concessions. «L'Allemagne entend s'implanter sur les rives de l'Atlantique et donc de se donner les moyens de nous causer des difficultés et de réduire notre influence».

Dans le problème d'Agadir qui oppose les puissances, où sont les Marocains ? Les principaux intéressés en tant que «autochtones» du pays, comptent-ils dans le bras de fer européen ? Evidemment, ces autochtones n'existent pas pour l'Europe sinon un peuple domestiqué par la force des armes. On ne doit pas perdre de vue que nous ne sommes pas en 2014, mais en 1911. Le Maroc d'alors n'est pas le Maroc d'aujourd'hui. Les rumeurs de guerre allaient bon train. Il aura fallu la «haute finance internationale» pour déjouer les plans allemands. En effet, des considérations financières ont freiné les ardeurs belliqueuses de l'Allemagne. Des particuliers inquiets soldent leurs comptes d'épargne en Allemagne et l'investissement étranger diminue. Le 9 septembre 2011, c'est un «samedi noir» pour la Bourse de Berlin. Les cours des valeurs allemandes chutent en raison de la faiblesse de la demande. La haute finance presse désormais l'empereur d'Allemagne de tout mettre en œuvre pour aboutir au Maroc, à une solution négociée, pour éviter un krach encore plus dramatique du samedi noir du 9 septembre. Il est vrai que la haute finance a eu le dernier mot depuis le discours du chancelier de l'Echiquier, mais la guerre ne fut que reportée d'autant plus que, souvent, c'est la haute finance qui provoque les guerres. Et cela va évidemment avec ce que la guerre peut lui reporter.

Pour le Premier Conflit mondial, en réalité, les dés étaient déjà jetés. La guerre, si elle était dans l'air, et si les hommes et gouvernants s'y préparaient, c'est qu'il n'y avait plus d'alternatives. Aucune lucarne d'espoir ! Tout était fermé. Des peuples et continents entiers étaient colonisés par la «minuscule Europe». Une situation qui a existé pour l'Europe et devait se terminer comme le furent les empires avant elles. Elle avait plus que rempli son rôle historique, plus fait que n'importe quel empire. Elle doit passer à son tour par l'histoire. Elle ne pouvait plus continuer à dominer les peuples sinon l'existence de l'humanité serait sans sens. Tout est en devenir. Le monde ne pourrait jamais rester lui-même, il doit en permanence muter. La Première Guerre mondiale n'était pas «fatale» mais l'a été fatale par l'Homme. Dès, lors il reste aux causes transcendantes de corriger la trajectoire de l'histoire, faisant de la guerre une «nécessité» en vue de ce qu'elle devait servir. Ce qui revient à dire que les souverains d'Autriche et d'Allemagne, en fait, n'ont été que des instruments de l'Histoire. Et l'Histoire se répète, ce sont toujours les crises et les guerres, que l'on décrit et développé dans les cycles Kondratieff reformulés, qui font avancer l'Histoire. Toutes les analyses précédentes (1 et 2) montrent que le développement du monde a été le résultat de terribles épreuves pour l'humanité.

Et encore aujourd'hui, le monde n'est pas très beau lorsque l'on constate qu'à chaque passation de pouvoir entre les Grands de ce monde (États-Unis, Russie, Chine), à chaque prise de fonction, on assiste à ce rituel : le candidat élu à la présidence se voit remettre la valise contenant le dispositif de communication pour déclencher une guerre nucléaire, i.e. une troisième guerre mondiale mettant en danger latent l'humanité. Ce dispositif est-il une «nécessité» pour garantir la paix dans le monde ? Et servira-t-il un jour ?

Le monde est complexe et l'Homme doit se poser des questions sur sa destinée. Il doit se poser des questions sur son histoire et ne pas se contenter de «narrer» comment il est arrivé à ce stade. Il doit chercher à comprendre comment l'humanité est arrivée à ce stade d'évolution. Comment l'Occident même après avoir perdu ses colonies a continué à rayonner sur le monde. Même l'Allemagne et le Japon qui ont été les plus touchés par les guerres mondiales se trouvent aujourd'hui à l'avant-garde du progrès. L'Allemagne, par exemple, a recommencé à dicter la «voie» à l'Europe. Le rayonnement du Japon a «rayonné» sur l'Asie depuis les années 1960. La Chine, il y a soixante dix ans était encore féodale, et avec elle toute l'Asie, encore sous tutelle occidentale, se trouve brusquement propulsée en plein dans la modernité. Des transformations qu'on ne peut qualifier de considérables mais d'incroyables en si peu de temps par rapport à quatre ou cinq cent ans de régime féodal des temps modernes. L'Asie a presque tiré un trait sur son passé. Même les guerres ne sont plus qu'un lointain souvenir. Ni la Chine, ni le Japon, ni l'Occident ne peuvent faire la guerre, tout au plus des guerres économiques et encore obligatoirement négociée.

Que reste-t-il ? L'Afrique et le monde arabo-musulman ? Et encore ces deux régions sont aussi condamnées à se transformer dans un temps qui ne pourrait être long. Ni le problème de l'Iran, ni de la Palestine, ni d'Israël, ni du Printemps arabe n'échapperont aux «Nécessités de l'Histoire». L'islamisme qui n'a fait son apparition que depuis une quarantaine d'années, depuis les chocs pétroliers, et qui a été une «nécessité dans la transformation du monde», est à la croisée des chemins. De même, l'Occident a été ébranlé dans son ensemble, pour la première fois, par la crise financière de 2008 et ne doit son sauvetage qu'au pouvoir financier et monétaire qu'il a sur le monde. Qu'en sera-t-il lorsque ce pouvoir financier et monétaire sera partagé avec l'Asie et l'Amérique du Sud. Continuera-t-il à rayonner sur le monde ? Ne sera-t-il pas obligé de faire bloc à l'instar des pays émergents ? De plus en plus, le concept de «gouvernement mondial» est avancé, relève-t-il d'une utopie ou d'une réalité ? Signifie-t-il, s'il vient à être, la fin des Etats-nations ? D'autant plus, qu'avec le Conseil de Sécurité, nous avons déjà un «pseudo gouvernement mondial». Et quelle sera sa composition s'il vient à être ? Un gouvernement à Cinq, à Dix… membres de sécurité avec un droit de veto ? Et un droit de veto qui serait redéfini et non uniforme pour les membres du «Directoire mondial»? I.e. à double vitesse.

C'est précisément par une nouvelle étude de l'Histoire, en saisissant les points saillants du devenir historique, i.e. des «points qui peuvent divulguer leur herméneutique», que l'homme pourrait espérer influer sur son destin, pourrait apporter ce à quoi aspirent les peuples.

* Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

www.sens-du-monde.com

Note :

1. Les approches menées par Kondratieff dans l'explication de la crise financière mondiale ? par Medjdoub Hamed. www.agoravox.fr

2. Les 144 années qui ont changé la face du monde ? (Partie I, II, III), par Medjdoub Hamed. www.agoravox.fr