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L'avenir n'est plus dans les hydrocarbures

par Kamel Behidji *

«Après avoir perdu de vue nos objectifs, nous redoublâmes d'efforts» Auteur anonyme

La problématique du développement industriel du pays s'est toujours résumée à la question de savoir quelle était l'organisation de l'économie la moins coûteuse et la plus rapide à mettre en œuvre pour être dans les meilleures dispositions possibles pour négocier au mieux une insertion dynamique et positive du pays dans l'économie mondiale. L'analyse sérieuse des textes fondamentaux et des études qui ont marqué la réflexion politique et économique du pays permet d'affirmer que cette question a toujours été un objectif permanent et stratégique. Au moment où il semble que les pouvoirs publics s'apprêtent à lancer une nouvelle réflexion sur ce sujet, il peut s'avérer utile de procéder une brève rétrospective des principales politiques qui ont marquées le développement industriel du pays afin d'en tirer au moins les leçons qui s'imposent d'autant que les conditions actuelles sont autrement plus complexes et les éventuelles erreurs quasiment irréversibles.

DES CONCEPTS DE BASE ET DE LEUR EVOLUTION

Depuis l'indépendance, et jusqu'à la chute vertigineuse des revenus pétroliers en 1986, toute la problématique de la création, de l'organisation et de la gestion des entreprises publiques industrielles a tourné autour de quatre concepts-clés intimement liés entre eux, à savoir, l'industrialisation intégrée comme base du développement économique et social, la propriété collective des moyens de production comme outil, le marché intérieur comme débouché et la réinsertion autodéterminée de l'économie nationale dans l'économie mondiale comme objectif ultime. Comme on peut le constater à travers la nature et la périodisation des différents ajustements structurels qu'a connus l'économie nationale, c'est à partir de 1988, et de manière plus évidente à partir de 1993, que les concepts de base ci-dessus vont connaître une transformation radicale notamment dans leur appréhension par les décideurs. En effet, si la politique générale reste marquée par la volonté de mener un développement économique et social global et une intégration du pays dans la société mondiale, on peut noter que l'industrialisation ne constitue plus la panacée du développement, le marché intérieur ne constitue qu'une partie du marché mondial, et surtout que la propriété collective des moyens de production n'est plus exclusive et devrait se limiter à des secteurs dits « d'utilité publique ».

DE L'AJUSTEMENT AUTONOME AUX CONDITIONNALITES EXTERNES

Globalement et en fonction de l'importance de la marge de manœuvre dont jouissaient les décideurs sur le plan économique, on peut considérer que depuis son indépendance, l'Algérie a connu deux grandes périodes qui ont marqué le processus d'édification de l'économie, et durant lesquelles vont avoir lieu des événements internes et surtout externes qui auront des incidences à la fois directes et indirectes sur le processus d'édification. En effet et après une période dite de « décision autonome » qui va de 1962 à 1992, durant laquelle existaient aussi bien les moyens financiers que les conditions politiques internes et externes permettant une autonomie de décision relativement importante en matière économique et sociale, va suivre une période dite de « décision non autonome » à partir de 1993 à 1996, qui coïncide avec une chute drastique des moyens financiers, chute qui va imposer le recours aux institutions monétaires internationales et entraîner des turbulences politiques et sociales importantes aussi bien au niveau interne que sur le plan international. On remarquera également qu'autant la première période que la seconde, le secteur public alors dominant, constituait le moyen principal de la politique industrielle, le secteur privé dont la contribution avait été sollicitée dés le début des années 80, continuant d'évoluer dans des conditions relativement opaques malgré les ouvertures importantes décidées avec les réformes économiques de 1988.

LES DERNIERES TENTATIVES D'AJUSTEMENT AUTONOME

L'année 1996 va marquer un tournant radical de la politique nationale en matière de développement industriel. D'une part et contre toute attente, les pouvoirs publics suspendent unilatéralement les accords d'ajustement structurel avec le FMI la Banque Mondiale ; d'autre part et à la suite de la tenue des Assises Nationales de l'Industrie à Alger en juillet 1995, un schéma directeur portant stratégie industrielle est élaboré et retenu pour la période 1996-2010. D'une manière générale, cette stratégie, définie par les experts du Ministère de l'Industrie et de la Restructuration, se proposait comme objectif ultime de transformer de manière radicale sur la période, la configuration d'alors de l'industrie nationale en une nouvelle configuration. Cette nouvelle configuration va d'abord privilégier le secteur privé et les petites et moyennes entreprises au dépend de secteur public et de la grande entreprise à travers la privatisation et la restructuration organique. Elle va ensuite retenir des branches industrielles prioritaires sur la base des objectifs de valorisation des ressources minières par la transformation sur place et le développement des exportations hors hydrocarbures notamment la pétrochimie et la chimie de base, l'agro-alimentaire, les biens d'équipement et les industries liées aux nouvelles technologies (biotechnologies, nouveaux matériaux, technologies de l'information et nouvelles énergies). En termes de performance, les impacts attendus seront, à l'horizon 2010, d'arriver à un équilibre de la balance commerciale, et surtout, à l'érection de l'économie nationale au niveau du peloton de tête des pays à revenus intermédiaires.

LES ANNEES 2000 OU L'AJUSTEMENT PAR LE LAISSER-FAIRE

Il faut signaler que cette nouvelle dynamique sera enclenchée au lendemain de la fin de la première phase du programme d'ajustement encadré par le FMI et la Banque Mondiale qui avait permis de rétablir les grands équilibres macroéconomiques. Alors qu'une certaine forme de rigueur de la gestion des affaires économiques commençait à s'établir, l'économie va connaitre à partir des années 2000, un nouvel emballement facilité par une augmentation rapide et jamais égalée des revenus pétroliers. Les nouveaux dirigeants de la politique industrielle, complètement convertis « aux vertus » du libéralisme, vont brutalement dévier de la ligne établie en 1996 pour privilégier une ouverture quasi-totale de l'économie tournée vers la consommation interne, l'investissement public massif et l'investissement direct étranger perçu comme la panacée du développement. En matière de réflexions stratégiques, ils vont, comme dans les années 70, se tourner vers les grands bureaux d'études internationaux principalement américains et français pour réaliser des études chèrement payées mais dont les recommandations largement médiatisées, resteront néanmoins sans suite si ce ne sont des incantations stériles (champions industriels, Algérie 2025…). Mais la grande déception viendra autant des investissements directs étrangers largement concentrés dans le secteur de l'exploitation des hydrocarbures et dérivés que de l'investissement national privé en grande partie tourné vers la grande distribution et l'import-export plutôt que l'industrie, le tout aggravé par des institutions de régulation littéralement dépassées par l'ampleur des flux économiques et financiers et une bureaucratie aussi répressive qu'incompétente.

IL EST DONC SI DIFFICILE DE TIRER DES LEÇONS DU PASSE ?

Comme on peut le constater à travers cette rétrospective générale, les principales visions qui ont caractérisées la question du développement industriel de nôtre pays ne manquaient ni d'ambition ni de cohérence. On remarquera par ailleurs que toutes ces réflexions ont été élaborées à des moments où le pays traversait des moments difficiles en tout point de vue qu'il s'agisse des surlendemains de l'indépendance pour les premiers plans de développement, de l'après 1988 pour les réformes économiques, de la décennie «noire» pour la restructuration industrielle de 1996. On notera enfin que toutes ces tentatives de construction d'une base industrielle combien nécessaire à l'effet de dynamique interne de développement économique et social ont toutes été bloquées sinon déviées par une série de décisions incohérentes souvent inexplicables mais directement ou indirectement liées à des périodes courtes de conjoncture favorable en matière de revenus pétroliers. Il en fût ainsi en 1973 pour les plans quadriennaux, en 1980 pour la restructuration du secteur public économique, en 1990 pour les réformes économiques, en 2000 pour la dernière restructuration industrielle.. A chaque fois, on privilégiera le court terme au long terme, la consommation au détriment de la production, le produit importé à la place du produit local. Le tout pour arriver en 2012 à un taux ridicule de contribution de 5% en moyenne de la production industrielle hors hydrocarbure au produit intérieur brut. Comment peut-on ignorer à ce point les enseignements du passé ? Est-il possible d'espérer que cette fois-ci les responsables politiques et les acteurs économiques auront la lucidité et le courage nécessaires pour tirer les leçons du passé et engager les réformes incontournables notamment la « dé-pétrolisation » de l'économie, une rénovation industrielle pour un développement durable ? Ce qui est sûr, c'est que l'avenir n'est plus dans les hydrocarbures et en prendre réellement conscience fait partie de cette lucidité et de ce courage dont le pays a tellement besoin.

* Enseignant-Chercheur