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L'histoire universelle revisitee a travers Oswald Spengler De babylone a l'esprit gothique ou le rayonnement «magique» de la culture arabe

par Kamel Behidji *

«Le rôle de l'historien est de chasser les impostures à travers l'analyse par trace» (M.Bloch)

L'histoire, cette « fabrique des historiens » où se conçoivent et se construisent les mémoires et les sens des peuples, a toujours été, c'est une évidence, un enjeu politique et social crucial. Et aujourd'hui plus que jamais, tant les moyens de manipulation et de falsification de la réalité en général et de « la réalité historique » en particulier, ont atteint une côte dangereuse grâce à la multiplication d'historiens « spin doctors », au degré de sophistication illimité des NTIC et à des auditoires généralement passifs. Ce danger est d'autant plus réel qu'on assiste, depuis quelques années, à de nombreuses entreprises, aussi insidieuses que systématiques, de reconstruction de la réalité historique à partir des textes sacrés de religions « rabaissés » au niveau de programmes de travail et d'action par des formations politiques extrémistes institutionnalisées comme la grande majorité des partis et des organisations sionistes, néoconservateurs et islamiques. C'est pourquoi, il peut s'avérer utile sinon nécessaire de s'intéresser aux travaux ardus mais originaux d'OSWALD SPENGLER sur l'histoire universelle d'autant qu'ils sont inexplicablement frappés d'ostracisme.

UN SAVANT COMME SEULE L'ALLEMAGNE PEUT PRODUIRE OSWALD SPENGLER

(1880-1936) est un philosophe, un historien et un érudit comme seule l'Allemagne peut produire. Fortement influencé par GOETHE, NIETZSCHE ET LEIBNIZ dont il revendique explicitement l'héritage, SPENGLER, que d'aucuns considèrent comme « la figure phare de la révolution conservatrice », est l'auteur d'une monumentale étude historique intitulée « Le déclin de l'Occident, esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle » qui, bien que fortement controversée pour être, semble-t-il, une œuvre de référence autant pour les idéologues de l'Allemagne nazie que pour les penseurs « occidentalistes » comme Samuel Huntington et les idéologues du « choc des civilisations », n'en demeure pas moins considérée comme une rupture épistémologique de la science historique. Que dit en substance Oswald Spengler ?

UNE CRITIQUE RADICALE DE L'HISTORIOGRAPHIE DOMINANTE

A partir d'une critique radicale du modèle consacré- Antiquité-Moyen Âge-Temps Modernes- de l'historiographie dominante et dont il souligne « l'incroyable indigence qui exerce sur nôtre pensée un pouvoir absolu », SPENGLER propose « une doctrine destinée à remplacer celle de Copernic et qui ne donne, en aucune manière à l'Occident, une place privilégiée à côté de celle de l'Inde, de Babylone, de la Chine, de l'Egypte, de la culture arabe et mexicaine.. ». Comme le soulignera dans sa préface, son disciple et traducteur attitré MOHAND TAZEROUT, philosophe et polyglotte algérien (1893-1973) pratiquement inconnu en Algérie mais inspirateur de MALEK BENNABI et de MOULOUD NAIT BELKACEM, « Pour la première fois dans l'histoire, le mot Occident ne s'oppose plus, chez Spengler, à l'Asie ou à l'Allemagne, mais à l'antiquité gréco-romaine, d'une part, et, d'autre part aux autres cultures de nôtre planète …». L'idée centrale de SPENGLER repose sur le postulat de «la non-continuité, seule hypothèse viable pour une connaissance scientifique de l'histoire ».

UNE ANALYSE MORPHOLOGIQUE DE L'HISTOIRE

SPENGLER, pour qui les antithèses « Occident-Orient » et « Culture-Civilisation » sont fondées sur des démarches historiographiques plus politiques que scientifiques, va, en rupture totale avec ces démarches, développer une analyse novatrice dite « morphologique » de l'histoire universelle où, pour chaque époque considérée, la culture est « l'origine historique » et la civilisation, à la fois la « réalisation logique » et la disparition comme « sens suprême ». L'auteur qui considère, à la suite de Goethe, que l'histoire est « une nature vivante en mouvement», va étudier chaque époque historique entant que telle, c'est-à-dire selon un processus « fini » de naissance, de maturité et de déclin, « un destin inéluctable » constitutif de l'époque en question, un cycle de vie et de mort inhérent en somme. L'analyse spenglerienne de l'histoire est d'autant plus originale et intéressante que, comme IBN KHALDOUN mais avec des explications sensiblement différentes, SPENGLER oppose le monde rural où nait la culture au monde citadin où cette culture se transforme en civilisation pour ensuite disparaître.

LES HUIT GRANDES CULTURES HISTORIQUES

A partir de ce paradigme qui rompt avec celui de l'historiographie dominante, SPENGLER identifie ce qu'il considère comme les principales grandes cultures « historiquement connues » c'est-à-dire des cultures maîtrisant l'écriture, dotées de calendriers, réalisant des découvertes scientifiques et techniques, possédant un « sens historique » et ayant exercé, à ce titre, une influence « mondiale » notable. Cette rupture est d'autant plus importante qu'elle introduit des différences fondamentales avec la théorie standard que d'aucuns considèrent comme « une audace épistémologique » qui va marquer la science historique. Et pour cause. SPENGLER va d''abord substituer au modèle consacré des trois époques (Antiquité-Moyen Âge-Temps Modernes), son propre modèle au moyen duquel il va mettre en lumière pas moins de huit cultures historiques des époques égyptienne, sumérienne-akkadienne, indienne, chinoise, mexicaine (une autre nouveauté), arabe et occidentale. Cependant, ce sont sans aucun doute, ses analyses de la culture arabe et de celle de l'Occident ainsi que leur périodisation historique respective qui vont établir sa notoriété d'historien iconoclaste.

LES JUDEO-CHRETIENS, CES ARABES QUI S'IGNORENT

Tout au long de son immense travail et particulièrement dans un important chapitre qu'il intitule « Problèmes de la culture arabe », Spengler parle d'une « culture magique » qui « géographiquement et historiquement est la plus centrale du groupe de hautes cultures, la seule qui touche presque toutes les autres dans l'espace et dans le temps ». Si cette « aire culturelle arabe » couvre, spatialement, l'Asie mineure, l'Iran, la péninsule arabique, la Méditerranée et des régions importantes de l'Europe actuelle, ses « balbutiements » historiques remontent à la fin de la civilisation babylonienne et va transcender aussi bien l'Antiquité gréco-romaine que les époques chrétiennes (romaine et byzantine) pour au final, se réaliser pleinement dans l'Islam en facilitant son expansion fulgurante à travers des conversions aussi rapides que spectaculaires. Par ailleurs, SPENGLER, pour qui le déclin de la civilisation arabo-musulmane a commencé à partir du 11ème siècle, affirme que la culture arabe va influencer la formation de « l'esprit gothique » qui va marquer les arts et la littérature et caractériser la culture occidentale.

L'OCCIDENT, UNE CULTURE ESSENTIELLEMENT FAUSTIENNE

L'esprit gothique, la réforme luthérienne et la Renaissance, voilà le creuset au sein duquel va se former la culture occidentale. Une culture nouvelle, ni gréco-romaine, ni judéo-chrétienne mais essentiellement construite autour de Faust, un personnage mythique populaire qui vend son âme au Diable pour jouir de pouvoirs surnaturels et qui sera « transformé » par GOETHE en « génie d'une nation nouvelle » que SPENGLER appelle « Occident faustien ». Dans l'œuvre de GOETHE, Faust est tour à tour, un être égocentrique, dominateur et sans morale, un savant avide de connaissance pour finir comme un homme vieilli et déclinant aspirant à une vie paisible. Un destin proprement humain que SPENGLER transpose au destin des époques historiques dont celle de l'Occident qui, après une civilisation où les sciences et les techniques vont se substituer à la spiritualité dans la quête de ce salut désormais au progrès, pour finalement décliner et peut être disparaitre.

UNE ŒUVRE D'UNE ACTUALITE ETONNANTE

Même si sa rédaction finale remonte aux années 30, l'œuvre de SPENGLER est d'une actualité pour le moins étonnante tant les questions qu'il soulève redeviennent cruciales autant sinon plus qu'au début du siècle dernier. En effet, on peut noter les nombreux travaux sur les problèmes « d'identités » nationales et religieuses et leur banalisation dans les discours et les pratiques politiques et sociales de la plupart des partis et des gouvernements. Si on ne s'étonne pas de cela dans des pays nationalistes récemment indépendants ou dont la constitution s'inspire de la religion, on ne peut que s'alarmer lorsqu'il s'agit de ceux-là mêmes où la laïcité et la modernité sont érigées en principes immuables. A ce sujet et au delà des néoconservateurs américains et européens dont on n'a pas fini d'évaluer les ravages politiques et sociaux, on citera le récent discours de Benyamin Netanyahou devant l'Assemblée générale de l'ONU. Un discours pathétique sinon puéril où, Ancien Testament à l'appui, il expliquait à une assistance plus amusée qu'impressionnée qu'il descendait directement de la tribu de Jacob et de David. Rien que pour que pour avoir mis fin à plusieurs autres impostures similaires et malgré un certain germano-centrisme caractéristique de l'école allemande, le travail de SPENGLER mérite d'être connu.

* Enseignant universitaire

Bibliographie :

- O.Spengler : Le déclin de l'Occident, Gallimard-NRF, 1981 ( 2 tomes)

- M.Bloch : Apologie pour l'Histoire ou métier d'historien, A.Colin, 1952

- A.Bossert : Le « Faust de Goethe, Hachette, 1904

- http://fr.wikipedia.org/wiki/Oswald_Spengler