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Le ministre de l'Agriculture et du Développement rural, Rachid Benaïssa, au « Le Quotidien d'Oran » : Des interêts minent l'agriculture

par Ghania Oukazi



Le ministère tient aujourd'hui, dimanche, sa 18ème réunion d'évaluation trimestrielle des contrats de performance. Evaluation faite par près de 600 personnes, entre cadres et professionnels, pour savoir où va le secteur. Son ministre, Rachid Benaïssa, estime qu'il a connu «de grands bouleversements, mais aujourd'hui, il vit une véritable révolution». Dans cette interview, il tente de le démontrer.

Le Quotidien d'Oran : Qui dit agriculture, dit foncier, on en est où depuis l'adoption de la loi du 15 août 2010 régissant l'exploitation des terres agricoles du domaine privé de l'Etat ?

Rachid Benaïssa: Avec la loi de 2008 sur l'orientation agricole et celle de 2010, le statut de la terre en Algérie a bien évolué. La loi 2010, consacre que les terres du domaine privé de l'Etat doivent être gérées par la concession, pour une durée de 40 ans, renouvelable. Un droit de concession cessible, sous certaines conditions. Ces deux décisions politiques ont répondu à des questions qui étaient en suspens depuis très longtemps et qui étaient liées à la nature du statut du foncier agricole. Je rappelle qu'il y a eu d'abord beaucoup d'expériences et ensuite d'hésitation sur ce statut.

Q.O.: D'hésitation pour des raisons politiques ?

R.B.: Vous savez bien que lorsqu'on parle de la terre agricole, on parle de l'histoire, on parle des conséquences de tous les événements, avant, pendant et après la colonisation. Et pendant les 50 années d'indépendance, on est passé par plusieurs phases. Il y a eu d'abord l'autogestion, par ceux qui ont récupéré les terres des colons. Ensuite, ça a évolué en une étatisation. Il y a eu la nationalisation des terres privées. Il y a eu durant les années 90, la restitution des terres nationalisées, en même temps, les terres du domaine privé de l'Etat ont été données en gestion sous un statut de jouissance perpétuelle, conformément à la loi 87-19. Le concept même posait un problème de fond. Jouissance veut dire que c'est limité dans le temps. Or, avec cette loi, elle était perpétuelle.

Q.O.: Cette réflexion concernait combien d'hectares ?

R. B: Les terres du domaine privé de l'Etat, c'est-à-dire 2,5 millions d'hectares de terres exploitées, englobait aussi celles non exploitées. C'était des superficies très importantes. Aujourd'hui, les terres privées sont évaluées à 6 millions d'hectares et celles proposées à la mise en valeur à 500 000 ha. Les deux lois sont donc des lois de confortement, de sécurisation et qui créent les conditions de travailler plus les terres. Elles ont sécurisé l'agriculteur dans sa relation avec la terre. Depuis 2010, la loi est en cours d'exécution pour changer le statut de la terre de la jouissance perpétuelle en droit de concession. Il n'y a plus de concessions collectives mais uniquement individuelles même si l'exploitation peut être collective si les acteurs le veulent bien. Il n'y a donc plus de collectivisation imposée. Ce qui libère les initiatives. Quelques chiffres pour confirmer cela : le nombre total des exploitants concernés par la loi était estimé, au lancement de l'opération, à 219.406. Au 3 juillet 2013, 218.649 ont déposé leur dossier, cela veut dire qu'il y a eu une réponse très forte des exploitants agricoles qui ont adhéré au dispositif. On approche ainsi les 100%.

Q.O.: Pourquoi ce choix de la concession et non pas celui de la privatisation ? Est-il dicté par des considérations politiques ?

R.B.: D'abord, il y a une dimension qui concerne et les terres privées et celles relevant du domaine privé de l'Etat. La terre agricole est un bien commun, un bien de la collectivité. Il faut la travailler, l'exploiter. Il y a d'ailleurs, des textes antérieurs qui obligent les propriétaires privés à exploiter leurs terres. Pour ce qui est des terres du domaine privé de l'Etat, pour des raisons multiples, politiques certes, mais aussi techniques et économiques, la concession a été choisie pour qu'elles soient justement travaillées. C'est un contrat entre la collectivité et le concessionnaire. Le statut de concessionnaire des terres agricoles, tel qu'il est, a été imaginé et traduit dans les textes, et est très sécurisant pour les agriculteurs et pour la collectivité.

Q.O.: Il l'est plus que la privatisation ?

R.B.: Il l'est pour tous les agriculteurs qui travaillent. Il leur donne toutes les garanties comme s'ils étaient sur leur propre terre.

Q.O.: Ne pensez-vous pas qu'avec ce choix, la notion de «baïlek» reste entière et pousse l'exploitant à être partisan du moindre effort ?

R.B.: Non, les choses ont évoluées et le terrain le prouve. C'est que, de plus en plus, la terre est considérée comme un outil de travail…

Q.O.: Mais avec beaucoup d'aides de l'Etat ?

R.B.: Ce ne sont pas des dispositifs contraignants. Ce sont des dispositifs de facilitation et d'accompagnement de l'Etat que ce soit pour les privés ou ceux qui bénéficient de la concession. Et la collectivité doit veiller à ce que ces terres soient travaillées. Il fallait casser tous les argumentaires pour qu'il en soit ainsi. Ceci dit, c'est une concession sur 40 années renouvelable, 40 ans c'est une vie. Ensuite, le droit de concession est transmissible et cessible, sous certaines conditions. Cela signifie qu'il faudrait être enregistré auprès de l'Office national des terres agricoles et que l'Etat veille pour que la terre concédée ne devienne pas un bien de spéculations.

Q.O.: N'est-ce pas une autre manière d'encourager l'assistanat des travailleurs en général et les agriculteurs en particulier ?

R.B.: Avec la mise en place du dispositif et depuis le lancement de la politique de renouveau agricole et rural, le soutien est corrélé à la production et aux efforts déployés dans ce sens. Ce n'est pas de l'assistanat, c'est l'atténuation des risques et l'encouragement à l'investissement. On essaie, justement, de sortir d'une logique de soutien sans contrepartie.

Q.O.: Est-ce qu'il y a un cahier des charges qui oblige les agriculteurs qui ont bénéficié de concessions, à travailler la terre ?

R.B.: Oui, très précis, des règles précises et des déclarations obligatoires précises.

Q.O.: Quels sont les mécanismes de contrôle au cas où ces règles ne sont pas respectées ?

R.B.: L'Office national des terres agricoles qui a été mis en service dès septembre 2010, a des représentations à travers le territoire national et au cas où un agriculteur ne travaille pas sa terre, il le met en demeure. Il est aidé éventuellement s'il a des difficultés pour travailler sa terre. Si ce n'est pas le cas, au bout de la 3ème demeure, la concession lui est retirée.

Il y a aussi une commission dans chaque wilaya. Nous avons étudié tous les cas d'espèces qui pourraient se présenter à nous et de là, nous avons arrêté une codification de traitement des différents contentieux qui pourraient être enregistrés. Ceci a beaucoup facilité les choses sur le terrain.

Q.O.: Les agriculteurs se plaignent de ne pas avoir de main-d'œuvre. Leur nombre commence-t-il à diminuer ?

R.B.: Avec cette sécurisation par les lois, il y a plus d'activités dans le secteur. La demande de main-d'œuvre a subitement augmenté, elle l'est plus en certaines périodes de récoltes ou de plantations. Ça dépasse parfois l'offre dans certaines régions. L'entraide entre les agriculteurs est donc la meilleure réponse. La mécanisation par l'introduction de machines modernes dans le secteur est aussi importante. Ce sont là des indices qui prouvent que l'activité agricole a augmenté en même temps que l'investissement.

Q.O.: Est-ce que le secteur a définitivement réglé le contentieux du foncier, au niveau des exploitations agricoles individuelles et collectives (EAI-EAC) ?

R.B.: C'est en train de se résorber. Sur les 219.406 des dossiers des exploitants concernés par l'application de la loi de 2010, relative à la concession, près de 39.000 sont non conformes dont une très grande partie le sont à cause de papiers non actualisés ou de cadastre. Mais près de 3.000 cas sont des contentieux réels, en raison de détournements de vocation ou d'opérations illégales. Même là, il y a une multitude de situations.

Q.O.: Beaucoup d'observateurs estiment que les nombreux discours politiques et les multiples dispositifs que le secteur entretient, ont sur politisé l'acte agricole qui semble, pourtant si simple et naturel, «zraâ yenbet» (on sème et ça pousse) ?

R.B.: On fait tout pour que cet acte devienne de plus en plus économique. Mais quand on regarde l'agriculture, on est obligé de la regarder sous plusieurs aspects. D'abord, l'activité agricole est une activité difficile, elle n'est pas aussi simple que ça. C'est aussi une activité à risques. Tous les risques du monde sont là, vous semez et vous ne savez pas si vous aurez l'eau qu'il faut au moment qu'il faut. Vous ne savez pas s'il va avoir des maladies. Une fois que vous avez produit, vous ne savez pas si votre produit va être vendu ou pas et à un prix rémunérateur. Tout ça, ce sont des risques. Face à ce travail difficile, parfois pénible, et à risques, l'activité agricole occupe, pratiquement, tout le territoire et a une dimension sociale et écologique, pour ne pas dire sécuritaire. Vue sous cet angle, cette activité qui nous nourrit, non seulement doit être accompagnée mais soutenue et préservée. C'est l'explication de tous les dispositifs. Il faut sécuriser l'acte agricole, faire en sorte que les techniques et les technologies atteignent tout le territoire et si possible tous les exploitants agricoles. L'énoncé même de cela laisse deviner l'ampleur du travail à faire et des actions qu'on doit mener. D'autant qu'on sait qu'on a un immense pays et que nous avons beaucoup d'écosystèmes et de nombreuses régions, chacune avec des spécificités.

Q.O.: A propos de risques, est-ce que les agriculteurs adhèrent facilement aux dispositifs d'assurances que le secteur leur a mis en place ?

R.B.: Ce n'est pas généralisé. Certains adhèrent mais on est en train d'encourager l'esprit d'entraide pour atténuer ces risques. Dans tous les pays du monde, les agriculteurs s'organisent pour s'entraider (cette approche existe chez nous, c'est la ‘touisa') ou alors l'entraide se traduit sous une forme plus moderne, celle des assurances mutualistes. Une forme qui répond à une demande qui existe.

Q.O.: Avec tous ces changements dans le secteur qui, selon vous, ont révolutionné l'acte agricole, le consommateur fait souvent face à des pénuries de produits agricoles ou à leur cherté excessive. Est-ce que c'est parce que le secteur est en train de s'initier à des programmes de développement moderne, ou alors ces déperditions inévitables ?

R.B.: Il y a trois réalités. La 1re est qu'il y a eu augmentation de la production du fait qu'on a sécurisé les agriculteurs, la 2ème est qu'ils sont, de plus en plus, réceptifs aux techniques nouvelles et en 3ème lieu, ils commencent à regarder loin et à s'organiser pour travailler d'une manière durable et avec plus de rentabilité. Ceci demande du temps. De 2010 à aujourd'hui, ce sont 3 campagnes, pas plus. C'est un bouleversement positif qui aura ses résultats. Il faut savoir en outre, que la production se fait d'une manière différenciée, d'une filière à une autre. Il y en a où on peut aller très vite comme les cultures maraîchères, d'autres où c'est plus long comme les céréales et les productions animales.

Q.O.: Mais ce sont les prix des fruits et légumes qui fluctuent en général vers des hausses insupportables pour les petites bourses. Est-ce que ce sont les lois du marché ?

R.B.: Il n'y a pas de hausses systématiques de ces prix. Ce sont des produits saisonniers qui manquent parfois. Ce qui est exige -et c'est ce qui est en train de se faire dans la même logique de développement du secteur- la mise en place d'un système de régulation. Il faut se rappeler que jusqu'en 2008, on pensait que le marché allait tout réguler tout seul, que l'Etat n'avait pas à intervenir. C'est pour cela que, pendant les années 90, il y a eu démantèlement des offices et dans la foulée démantèlement des coopératives. Je pense qu'on a été trop loin.

Q.O.: L'Etat les recrée aujourd'hui…

R.B.: Bien sûr. Dans tous les pays du monde qui avancent, l'alimentation en général et l'agriculture en particulier ont besoin de systèmes de régulation en raison de la multiplicité des risques. Ce sont des produits saisonniers, périssables, mais en raison de la hausse du pouvoir d'achat en Algérie, les citoyens veulent les avoir à longueur d'année, de bonne qualité et de préférence à des prix bas.

Q.O.: Ce qui est légitime. Comme partout dans le monde ?

R.B.: Oui, mais il faudrait s'organiser pour atteindre ces objectifs. Et ça ne se fait pas par une décision administrative. Il ne faut pas oublier que l'agriculture algérienne est une agriculture privée.

Q.O.: Elle l'est depuis très longtemps d'ailleurs.

R.B.: Non, il y a eu des moments où elle était publique.

Q.O.: Mais la production a été toujours privée, plus de 83% l'étaient durant les années 90 ?

R.B.: Oui, mais ce n'était dit, ce n'était pas conforté.

Q.O.: Pour des raisons politiques peut-être ?

R.B.: Justement, c'est toute la lourdeur du passé qu'on doit alléger. Ceci concerne la fonction production de l'agriculture qui est privée à 99, 99%. L'Etat ne gère que 174 fermes pilotes. Ce qui concerne 1.100.000 exploitations. Et pour la mise en place d'un système de régulation, il faut que tous ces acteurs en soient convaincus. Ce sont eux qui décident.

Q.O.: Ils font plus dans la spéculation ?

R.B.: Pas forcément.

Q.O.: Si les prix s'envolent ou les pénuries s'installent, c'est de la spéculation.

R.B.: C'est facile à dire. C'est facile d'étiqueter comme ça. C'est un peu plus compliqué que cela.

Q.O.: Pourriez-vous alors nous expliquer ce qu'il en est ?

R.B.: Nous tentons de mettre en place -filière par filière et parfois zone par zone- des systèmes de régulation dont le principe est de pousser les agriculteurs à travailler, à produire plus, mieux et à ne pas avoir peur du marché. Nous sommes en pleine évolution, le marché est demandeur et en parallèle, les pouvoirs publics ont mis en place des dispositifs pour prendre éventuellement les surplus.

Q.O.: Règle basique, tout se vend, tout s'achète sur le marché. Ce qu'on appelait les mandataires dans le temps, savaient que quand les agriculteurs produisaient, ils vendaient sans problème. Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui pour que les institutions politiques doivent d'abord rassurer les privés pour qu'ils produisent ?

R.B.: Les mandataires ont perdu beaucoup de champ depuis, ils n'existent presque plus. C'est pourtant une fonction utile qui doit jouer son rôle dans cette révolution que vit l'agriculture. C'est en train de revenir. Les dernières dispositions légales encouragent cette dimension évidente. On recrée ces fonctions. On doit rassurer l'agriculteur, parce que c'est lui qui met son argent et sa sueur pour investir. Pendant longtemps, il s'est contenté du peu. Aujourd'hui, après la régularisation du foncier ainsi que la mise en place des dispositifs d'accompagnement et de facilitation, il est tenté d'aller plus loin. Mais sa hantise est de produire et qu'il ne puisse pas vendre, peut-être parce que les quantités de son produit seraient plus importantes que la demande, en raison de l'existence de concurrents sur le terrain. Il faudrait alors une organisation pour réguler. C'est en train de se mettre en place. On doit donc le rassurer pour qu'il sache que le marché est libre et qu'il n'est pas tenu de passer par des circuits pour vendre son produit.

Q.O.: L'agriculture doit savoir, quand même, que le marché est libre ? Doit-on alors penser que la tutelle veut encadrer une profession qui est d'essence libre ?

R.B.: On lui dit juste que s'il a des problèmes, il doit savoir qu'il y a des organismes publics et privés conventionnés qui sont là pour prendre ses produits à des prix de référence qui ne lui permettent pas de perdre. Parce que le danger, si un agriculteur perd, la saison d'après, il ne cultivera plus le même produit. Vous tombez alors dans la pénurie. Vous pouvez aussi aller vers l'abondance.

Q.O.: L'abondance pose le problème des capacités de stockage qui ne sont pas disponibles ?

R.B.: L'évolution de l'activité a mis en exergue ces évidences. Il n'y a pas longtemps, on disait que les capacités de stockage publiques et privées suffisaient. Dès que la production a bougé, on se rend compte qu'il y a un manque. Le ministère a toujours soutenu la réalisation d'entrepôts froids. Quelques entreprises publiques se sont déjà lancées dans ce créneau.

Q.O.: Où sont passés les chambres froides et entrepôts de l'ONAPSA, l'OFLA, l'ENAFROID ?

R.B.: Ils ont été récupérés, du moins ce qu'il en restait. Ils sont en cours de réhabilitation.

Q.O.: Etaient-ils abandonnés?

R.B.: Oui… Ils étaient proposés à la privatisation.

Q.O.: N'ont-ils pas trouvé preneurs ?

R.B.: C'est bien ça. On les a donc repris. Mais quand on parle de régulation, il ne faut pas penser qu'au stockage, bien qu'il soit très important dans un pays comme le nôtre. Il y a la transformation du produit. Nous l'avons impulsé, ça évolue mais nous voulons que ça soit à une vitesse plus grande. Cette activité intéresse des centaines, si ce n'est des milliers de personnes, parce que ce sont des petites unités qui peuvent se faire facilement. On a un peu plus d'unités qui font l'huile ou le lait. C'est encore insuffisant par rapport aux potentialités agricoles mais la demande est de plus en plus forte. Il faut compter avec le temps de la réalisation et de la gestion.

Q.O.: La référence au stockage nous ramène un peu vers la crise ou les crises de la pomme de terre. Pourquoi ce produit a-t-il tant manqué ou est-il aussi cher ?

R.B.: Il fallait lever plusieurs contraintes, les unes visibles, d'autres non. Un grand état d'esprit (privé) était persuadé que les Algériens ont besoin de 50 kg par habitant et par an. Pourquoi pas 100 kg ? On nous disait que ce n'était pas possible de les produire. Il fallait donc commencer par lever ce type de contrainte invisible qui était dans la tête des gens et convaincre qu'on pouvait produire de la pomme de terre partout en Algérie et au moins 11 mois sur 12. On nous répondait encore que ce n'était pas possible. Il fallait absolument que toutes ces idées subjectives changent et il fallait redonner confiance aux producteurs. On doit avouer qu'à chaque fois qu'une initiative est mise en route, on nous dit que ce n'est pas possible.

Q.O.: C'est donc un problème de mentalité ?

R.B.: Pas uniquement. On peut dire qu'on est bien «encadré» par ceux qui ne veulent pas que l'agriculture bouge.

Q.O.: Pensez-vous qu'il y a des blocages exprès à cet effet ?

R.B.: On se pose la question. Sinon, pourquoi cette inertie alors que les potentialités sont là et que le marché est là et que c'est possible ? On nous disait la même chose pour les céréales, c'est-à-dire qu'on ne pouvait pas faire plus. Mais quand on a créé le ‘club 50' (les agriculteurs qui produisent 50 quintaux à l'hectare et plus), le nombre est en train d'augmenter, année après année.

Q.O.: La tutelle disait qu'on était un pays de pluies mais aujourd'hui, elle reconnaît qu'on est un pays semi-aride voire aride. L'inertie constatée ne serait-elle pas la conséquence de lacunes ou de faux aiguillages politiques ?

R.B.: Il fallait juste se mettre à travailler. Nous avons défendu l'utilisation de techniques d'appoint pour intensifier les productions, le temps nous a donné raison. Il y a un agriculteur à Saïda qui plante 17 ha par jour, c'est une véritable révolution !

Q.O.: C'est peut-être une exception qui confirmerait éventuellement la règle et qui ne pourrait être élargie à tous les agriculteurs et à tout le secteur ?

R.B.: Pourquoi pas ? Peut-être pas à tout le monde mais à chaque situation, il y a des solutions. Il faut être assez intelligent et assez persévérant collectivement pour avancer sur plusieurs fronts, en même temps.

Q.O.: La pomme de terre est vendue à combien aujourd'hui ?

R.B.: A 20 dinars. Il ne faut pas que ça descende plus bas parce que l'agriculteur perdra.

Q.O.: Mais il a des aides de l'Etat. C'est comme un produit subventionné, non ?

R.B.: Non, pas du tout. Les entrepôts que nous avons ne doivent pas acheter à moins de 20 DA de peur de mettre en danger les revenus des agriculteurs.

Q.O.: Vous avez déclaré, en réaction à ce qui a été dit par le SG de l'UNPA à savoir que «la chkara» a pénétré le secteur, que vous souhaitez «la bienvenue» à cette «chkara» pourvu que cet argent travaille le secteur. Savez-vous que le terme fait allusion à l'argent sale ?

R.B.: Je ne sais pas si «chkara», c'est sale ou pas. Ce que je sais, c'est que pour accéder à la terre, il y a des lois et des règles. Quand on vient investir dans l'agriculture dans le but de produire et de construire le secteur, je me dois de souhaiter la bienvenue aux investisseurs. L'investissement est d'ailleurs, en train d'augmenter, mois après mois, alors qu'avant, on prenait de l'agriculture pour investir ailleurs. On perdait des forces. Aujourd'hui, elles sont en train de se reconstituer et de s'organiser. On découvre aussi qu'avec l'agriculture, on tire toute l'industrie agroalimentaire. C'est le 3ème volet de la politique de renouveau agricole et rural dont l'un des objectifs est que cette industrie y joue le rôle de moteur. Après avoir diagnostiqué le secteur, un expert étranger a constaté que l'Algérie avait tous les atouts pour avoir, dans les prochaines années, une agriculture moderne. On a juste à faire un petit recentrage parce qu'il a estimé qu'on a fait un développement dans le désordre et qu'il fallait le mettre en ordre. Il a expliqué qu'au moment où on avait mis en place une industrie agroalimentaire, notre agriculture était dans une situation difficile et ne produisait pas. L'industrie s'est alors extravertie en devenant l'aval de productions d'ailleurs. Aujourd'hui, l'agriculture produit, il faut alors que l'industrie se tourne vers elle pour jouer un rôle de développement et de modernisation de la production locale. C'est ce qui explique tout ce que nous sommes en train de faire dans le domaine des interprofessions, des différents métiers et des services multiples.

Q.O.: Vous vous donnez combien de temps ou de campagnes pour voir que ce que vous avez mis en place, a bien pris?

R.B.: Nous notons déjà, un taux de croissance de 13,8% en moyenne durant les quatre dernières années. C'est très encourageant parce qu'au moment où nous avons arrêté les contrats de performance, nos objectifs ne dépassaient pas les 8,3%. Nous découvrons collectivement, filière par filière, que la marge de progrès est énorme. Les problèmes de fond sont plus ou moins résolus et la dynamique s'est enclenchée. On demandera toujours plus de production et de qualité. Pour certains produits, on pourra même exporter. La pomme de terre d'El Oued est en train d'être vendue à travers tout le pays, il y a eu même quelques petites exportations. L'enjeu est de créer la durabilité de la dynamique. Et le plus grand défi est de savoir comment utiliser toutes les techniques et technologies modernes pour augmenter la production, tout en gardant la saveur de nos produits. C'est ce qui doit se faire d'une manière collective en s'appuyant sur les capacités humaines à tous les niveaux.

Q.O.: Le challenge peut-il aussi être lancé dans le Sud ?

R.B.: Surtout au Sud parce qu'il est prometteur à plus d'un titre. En 2012, la valeur de la production agricole au Sud a été de 18, 3% par rapport à la valeur de la production totale et la marge de progrès est encore énorme. D'ailleurs, la carte agricole est en train de changer.

Q.O.: Il y a pourtant des investisseurs qui se plaignent de ne pas pouvoir avoir des terres dans le Sud ?

R.B.: Au sud, on est dans une logique de mise en valeur des terres en vue de leur exploitation. Nous avons lancé des appels à manifestation d'intérêt au niveau communal, à la faveur desquels nous avons généralement trois types de réponses. Il y a des exploitants qui ont besoin de formation et on la leur assure, en plus d'un crédit sans intérêt pour commencer. On intervient aussi dans la réalisation de l'aménagement du périmètre dont il bénéficie. D'autres viennent avec des projets d'investissements ficelés et demandent jusqu'à 200, 250 ha. On vient de signer avec 75 d'entre eux, dans la wilaya d'Ouargla. Et il y a ceux qui réclament des superficies bien plus supérieures. Là, il y a des limites en fonction de la ressource existante. S'il y a quelqu'un qui demande 50.000 ha, il faut d'abord faire des études.

Q.O.: Mais le Sud est immensément grand.

R.B.: Oui, mais il y a le problème de l'eau. On devrait parler en mètres cubes d'eau et non en hectares.

Q.O.: Si vous ne donnez pas c'est parce qu'il y a des problèmes d'eau ?

R.B.: Oui, ou alors, ce n'est pas d'un seul tenant… En plus, on ne peut pas hypothéquer toute une région dans l'espoir de voir réaliser des investissements qui ne le seront, peut-être, pas pour des raisons multiples.

Q.O.: Mais l'investissement ou l'acte économique comporte le risque ?

R.B.: Oui, mais il faut faire en sorte que ce risque soit le moindre possible pour l'investisseur et pour la collectivité.

Q.O.: Qu'en est-il de l'agriculture des montagnes dont on parle peu ?

R.B.: C'est 16% de la production nationale. Il y a les huiles, les amandes, les cerises…

Q.O.: Pour des amandes à 1.600 DA et des cerises à 800 DA le kg ?

R.B.: Parce qu'il faudra planter plus et c'est en train de se faire. Ce n'est pas une décision administrative mais il faut trouver l'acteur de base.

Q.O.: Les éleveurs se plaignent toujours du manque de parcours, de la cherté de l'aliment du bétail. Avez-vous régler ces problèmes ?

R.B.: Ce dossier est aussi important que les autres. Cette filière est en train de se structurer, le processus est engagé mais il est plus long parce que les structures de régulation et d'appui manquent. Il faut en créer et aider les éleveurs à s'organiser. On est en train de mettre en place des complexes d'abattage moderne dans les grandes régions de production (Bougtob, El Bayadh, Djelfa et Ain Mlila), de renforcer les petites unités d'abattage et de congélation, de rapprocher l'aliment d'appoint (son et orge) de toutes ces zones y compris le grand Sud pour les camelins.

Q.O.: Pourquoi la viande rouge est-elle toujours à 1300 ou 1400 DA ?

R.B.: Parce que la demande est énorme. Nous avons 24 millions de têtes d'ovins, ils produisent près de 10 millions à abattre, ça ne suffit pas.

Q.O.: Les Algériens aiment-ils à ce point la viande ?

R.B.: Si la demande est énorme, cela ne veut pas dire qu'il y a réponse à tous les besoins. On se rend compte que la disponibilité des légumes sur le marché a été multipliée par 3 en termes d'abondance, idem pour ce qui est de la disponibilité des céréales sur le marché. Mais pour les viandes rouges, on est en déficit. Ce qui signifie que les habitudes alimentaires sont en train d'évoluer, qu'il y a, de plus en plus, de demande en protéines animales. Il faut donc que la réponse soit plus rapide. C'est un équilibre à trouver. Il faut rappeler que le prix de la viande rouge va de 450 DA (congelée) à 1400 DA (fraîche).

Q.O.: Vous dites que le marché est bien approvisionné en céréales, laits, légumes et fruits, pourquoi alors la facture alimentaire reste-t-elle toujours élevée ?

R.B.: Le comportement du consommateur doit changer. Le consommateur ne doit plus craindre les pénuries. Il ne faut donc pas qu'il se rue sur les produits. Il contribuera à stabiliser leur disponibilité et leurs prix.

Q.O.: Les prix ont augmenté à l'odeur de Ramadhan…

R.B.: «Les analystes» commencent toujours par dire que les prix vont augmenter. C'est une sorte de «spéculation anticipative» qui pousse à se poser des questions, entre autres, pourquoi pensent-ils que les prix vont systématiquement augmenter, à la veille de chaque Ramadhan ? Est-ce que ce n'est pas un appel pour que ça se produise ?

Q.O.: Et si on inversait les choses : pourquoi les tutelles politiques du marché comme le commerce et l'agriculture, se mettent-elles à parler systématiquement d'approvisionnements et de disponibilités de produits à l'approche de chaque Ramadhan, comme si les autres mois, les Algériens ne mangeaient pas?

R.B.: Dites d'abord aux analystes et aux journalistes de ne pas en parler.

Q.O.: Pourquoi répondez-vous à la provocation ?

R.B.: c'est une idée… (Rires.)

Q.O.: Des questions agricoles ont été posées, récemment, à Genève, aux cadres de votre secteur, dans le cadre de l'OMC. Les subventions aux produits gênent-elles toujours les négociations ?

R.B.: On nous demande que nos subventions ou nos soutiens ne doivent pas perturber le marché. (Dumping). Il ne faut pas non plus que le soutien dépasse 10% de la valeur de la production du produit. On fera tout -et c'est déjà admis- pour que le soutien à l'agriculture se maintienne surtout qu'on est dans une phase de renouveau et de (re)construction de filières avec leurs contraintes, leurs difficultés et aussi leurs atouts. C'est d'ailleurs ce qui a été présenté à Genève par nos cadres. Les experts de l'OMC ont qualifié cette politique de très cohérente et ont estimé qu'elle est basée sur une grande visibilité. Le taux des subventions directes aux produits alimentaires agricoles est de 1,3% du PIB alors que pour l'eau, l'électricité, les carburants, il est de 12%. L'essentiel n'est pas dans le niveau de ce taux mais que le mode de gestion de ces subventions ne doit pas perturber le développement national. Subventions qui seront maintenues par le gouvernement mais devront être corrigées et recentrées en fonction des niveaux de production de chaque produit.

Le débat sur l'agriculture intéresse le monde entier. Le cycle de Doha est d'ailleurs bloqué. La notion de sécurité alimentaire est inscrite dans toutes les rencontres internationales. C'est une préoccupation majeure et fondamentale parce qu'elle peut déstabiliser des zones entières. Chaque pays veut orienter l'avenir en fonction de ses intérêts. Lorsqu'il y a eu la crise alimentaire mondiale (2007, 2008), la perception de la sécurité alimentaire a changé. A cette époque, des pays producteurs de riz, contrairement à toutes les règles de l'OMC, ont décidé de ne pas vendre leur produit. Les acheteurs se sont trouvés dans des situations difficiles alors qu'ils pensaient qu'ils étaient assurés par ces mêmes règles. Seulement, ces règles n'ont pas fonctionné. C'est une grande leçon.

Q.O.: Moralité ?

R.B.: Il faut avoir un minimum de production chez soi.

Q.O.: Est-ce que ce n'est pas l'OMC qui devrait revoir ses règles ?

R.B.: Ça se discute…