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FMI, es-tu la ?

par Chérif Ali

Tous les gouvernements d'Ouyahia, Belkhadem et même Sellal n'ont eu de cesse de le dire, de l'écrire et de se prévaloir du fait que l'Algérie a remboursé sa dette au FMI, ou presque.

Cette performance a été rendue possible grâce à la manne des hydrocarbures et du baril de pétrole toujours aussi bienveillant à l'égard de notre pays. On dit aussi que c'est le Président Abdelaziz Bouteflika qui a décidé, contre l'avis de beaucoup de ses «conseillers» d'éponger, une fois pour toutes, cette dette extérieure qui telle, les fers aux pieds, empêchait toute vision économique et/ou sociale.

Souvenez-vous de cette époque, le pays était non seulement étranglé par une lourde dette extérieure, mais faisait face également à une situation interne catastrophique, tant au plan social, qu'au plan économique ou sécuritaire.

Le FMI exigeait du gouvernement algérien d'alors, le rééchelonnement de sa dette et le libéralisme de son économie, à grand renfort de réformes qui n'ont fait qu'appauvrir la population et se sont traduites notamment par:

• Le blocage des salaires et des retraites.

• Le démantèlement des entreprises.

• La compression des personnels et la suppression de nombreux emplois.

• Le départ en retraite anticipée.

• Le chômage de masse.

• les pénuries sur certains produits.

• L'introduction du crédit et le surendettement des ménages.

• L'isolement du pays au niveau international.

Depuis donc le remboursement de notre dette extérieure, nos rapports avec le FMI se sont, disons-le, apaisés à telle enseigne que cette instance nous a délivré satisfecit après satisfecit, estimant que nos gouvernants tenaient bien la barre de l'économie algérienne.

Qui l'aurait cru, il y a vingt ans, quand l'Algérie connaissait l'humiliation d'un plan de sauvetage du FMI, en bonne et due forme ?

Aujourd'hui, le FMI a été même jusqu'à trouver à nos gouvernants beaucoup de vertu, puisque année après année, le bas de laine de l'Algérie et ses réserves de change vont croissants. Ce qui n'a pas laissé indifférents les gredins et les coquins qui se sont servis, goulûment, pompant sans vergogne cette manne céleste, dont le niveau aurait été plus conséquent sinon.

Cette aisance n'a pas échappé non plus, à nos partenaires étrangers qui aimeraient, en tout bien tout honneur, faire des affaires avec l'Algérie.

Et le FMI était de ceux-là, puisqu'il a ciblé notre pays et tous les Etats qui connaissaient une aisance financière, pour leur demander de souscrire à un emprunt visant le renflouement de ses caisses.

L'Algérie répondant à cet appel a débloqué la somme de cinq milliards de dollars au bénéfice de l'institution de Breton Wood, tout comme le Japon qui a prêté au FMI 60 milliards de dollars, l'Allemagne 54,7 milliards, la chine 43 milliards de dollars et la France 41,4 milliards de dollars.

En définitive, notre pays a accepté d'apporter la même somme que la Turquie ou la Finlande et plus que la République Tchèque (2 milliards de dollars). Il s'agissait d'une opération judicieuse mais comme à l'accoutumée, nos gouvernants ont raté le coche en matière de communication, à croire qu'ils sont toujours dans une sorte d'interrogation, sur ce qu'ils doivent dire, ou taire à la population.

Pour ce cas précis, nos politiques auraient d'abord pu tirer quelques dividendes s'ils s'étaient donné la peine d'expliquer qu'il s'agissait d'un placement sûr avec un emprunteur aussi fiable que le FMI.

De plus, en agissant ainsi, le pays contribue à éviter que la crise de la zone Euro ne s'aggrave, ce qui aurait pu nuire à ses exportations énergétiques.

Enfin le FMI, se souviendra du geste de solidarité de l'Algérie lorsque les comptes de celle-ci seront moins florissants.

Ceci étant dit, les algériens pensaient en avoir fini avec le FMI, jusqu'à cette dernière visite de Madame Christine Lagarde début mars 2013 et les supputations faites autour de son déplacement à Alger, à la tête, faut-il le préciser, d'une importante délégation d'experts.

Pour l'algérien lambda, la directrice du Fonds Monétaire International vient à Alger, «pour encore une fois, nous soutirer de l'argent».

Pour celui qui craint pour son emploi, elle vient pour «parler de son entreprise, en butte, déjà, à des problèmes de financement, de masse salariale budgétivore et d'absence de plan de charge».

Le retraité l'appréhende lui, dans le sens où il voit les chances d'augmentation de sa pension s'évanouir, tandis que celui, plus chanceux, qui a un emploi, perd tout espoir de relèvement de son salaire.

Quant aux chômeurs et étudiants en fin de cycle, ils voient «toutes les perspectives d'ouverture de postes d'emploi renvoyées aux calendes grecques et leur rêve d'insertion dans la société s'évaporer», par la faute de Christine Lagarde et de ses conseils de rigueur et d'austérité.

Les autres citoyens, résignés pour la plupart, car pris par les vicissitudes de la vie ou monopolisés par les miracles à accomplir quotidiennement pour leur existence, s'en remettent à Dieu, croyant beaucoup plus au mektoub, qu'au genre humain.

Tout ceci pour dire, qu'en l'absence de communication sur cette visite de la directrice générale du FMI, toutes les interrogations étaient permises et les algériens échaudés par l'expérience vécue par le passé avec l'institution de Breton Wood, gardent en mémoire ces temps, aussi difficiles que douloureux.

Toutes ces réminiscences de souvenirs douloureux ont traversé l'esprit de nos compatriotes et il leur a fallu attendre, pratiquement, le jeudi 13 mars 2013, pour en savoir davantage et de découvrir dans la presse nationale, non sans étonnement, ce titre surprenant, faisant office de déclaration préliminaire de notre invitée : «je ne suis pas venue en Algérie pour un prêt !».

Remettant une couche, elle a ajouté: «je ne suis venue, ni pour solliciter un deuxième prêt, ni pour demander une rallonge sur le premier prêt accordé au FMI par l'Algérie».

Voilà qui était dit sur un ton, aussi réactif que cinglant et qui aurait pu être non seulement évité mais aussi expliqué à la population, en termes moins incisifs, par une source autorisée, comme on dit dans nos contrées d'ici-bas.

Il n'en demeure pas moins que les algériens, même les plus avertis, continuent à adopter une attitude, mi-figue mi-raisin, dans l'attente d'une suite à ce ballet politico-financier de la directrice du FMI, dont c'est la deuxième visite en Algérie, sans compter le déplacement d'experts de son institution et de se poser cette question récurrente : «si Christine Lagarde n'est pas venue pour l'argent, pourquoi s'est-elle déplacée alors avec toute une équipe de financiers ?»

C'est finalement elle-même, qui rompant le silence a affirmé que sa visite dans notre pays, s'inscrit avant tout, dans le cadre «d'un partenariat fécond et renforcé entre le FMI et l'Algérie» qui a pris une nouvelle dimension, depuis que l'Algérie «a répondu à l'appel lancé par le FMI à l'adresse de ses membres, pour renforcer les capacités financières du fonds et mettre ses ressources à la disposition des pays en difficulté».

Telles ont été donc, côté cour, les quelques paroles bienveillantes de Madame Christine Lagarde, à l'encontre de notre pays et de ses officiels.

Côté jardin, les choses ont pris une tournure beaucoup plus technique, avec tout d'abord cette annonce relative à «la demande du gouverneur de la Banque d'Algérie qui a sollicité l'expertise du FMI, pour faire une étude sur le système bancaire et financier algérien».

S'en suivront d'autres recommandations au gouvernement « pour régler, notamment, les problèmes qui empêchent l'économie nationale de créer de la croissance et de la richesse» et d'autre questions plus sérieuses, portant parait-il, sur notre réserve d'or. Nous n'en dirons pas plus.

De ce qui précède, la directrice générale du FMI a eu le mérite déjà de rappeler (à travers une feuille de route ?) à ceux qui ont la charge d'élaborer et de conduire notre économie, la voie à suivre. Idem pour nos banquiers qui vont bénéficier de ses conseils et de l'expertise de son institution.

Son intervention, peut-on l'affirmer, a été nourrie d'annonces, même si celles-ci n'ont pas surpris, outre mesure, les citoyens sachant à quoi s'en tenir avec leurs gouvernants.

A nos communicants, elle a administré ensuite, une véritable leçon sur la manière d'expliquer l'économie et les finances publiques, y compris aux nuls, sans appréhension, encore moins de suffisance.

Très lucide comme à son habitude, la directrice du FMI, n'a pas oublié, pour autant, lors de son séjour, les intérêts de son pays d'origine, pour rappeler aux nôtres, en quête d'I.D.E, la nécessité de réviser la règle des 51-49% , l'assouplir pour le moins et ne l'appliquer que pour les secteurs stratégiques.

C'est ce qui s'appelle, ne jamais perdre le nord, même dans un pays du sud.

Résumons-nous, si vous le voulez bien et posons-nous cette question.

Bien après le départ de Madame Christine Lagarde, directrice générale du FMI, que reste-t-il de sa visite dans l'esprit de nos concitoyens ?

Un goût d'inachevé d'abord, un manque de visibilité économique ensuite et enfin, beaucoup d'appréhensions.

1. Un goût d'inachevé car en termes de (non) communication officielle, on peut dire que l'impact de cette visite a été négatif dans le sens où la population n'a retenu du déplacement de la directrice générale du FMI que son fameux «je ne suis pas venue pour un prêt» dit sur un ton, à la limite des règles de la bienséance.

Le gouvernement, quant à lui, a laissé passer une opportunité de communiquer sérieusement avec les algériens et même d'engranger des points, pour«dédiaboliser» le FMI, en nous expliquant, par exemple, que cette institution n'est pas «qu'usurière», puisqu'elle propose, aux pays qui en font la demande, une assistance technique apportée par ses experts en matière financière et budgétaire.

2. Pour le manque de visibilité économique, franchement, les algériens les plus avertis, n'avaient pas besoin d'attendre la visite de Madame Christine Lagarde, pour faire le constat de ce qui empêche «un réel décollage de notre économie» et «le manque d'engagement des IDE» qui prennent l'allure de l'arlésienne, pour le moment, pour causes :

• d'économie dépendante des hydrocarbures.

• de méthodes de gestion à revoir.

• du manque d'attractivité des affaires et du climat à revoir.

• d'inflation et de chômage des jeunes.

• de bureaucratie et de corruption.

• de pléthore de textes réglementaires.

• d'absence chronique de foncier qui décourage plus d'un investisseur.

3. Pour les appréhensions, il y a de quoi se mettre martel en tête à cause de notre système de subvention des produits de base et de première nécessité, longtemps critiqué par le FMI ce qui a priori, fait réagir nos responsables qui planchent sur le sujet, qui prend aujourd'hui, l'aspect d'un dilemme cornélien :

• Les subventions qu'elles soient budgétisées (lait, céréales, pain) implicites (eau, électricité, carburants) qu'elles prennent l'aspect d'aides (logement, santé) d'exonération de droits et taxes (sucre, huile) bénéficient tant aux ménages, qu'aux importateurs qui réalisent des bénéfices monumentaux.

• Réduire ou abandonner ces subventions n'est pas sans risques sur la paix sociale.

Et la question qui taraude nos gouvernants, pressés par le FMI et l'OMC, est celle-ci: un retour vers la vérité des prix sera-t-il bien perçu par la population, même s'il doit s'accompagner d'une augmentation des salaires ?

En tout état de cause, nos rapports avec cette institution seront toujours entachés de crainte, tant elle symbolise la crise et nous renvoie à la face, notre mauvaise gestion, la faillite de nos politiques et la limite des compétences de nos gouvernants.

Il faut l'admettre aussi, les thérapies du FMI ne sont pas sans douleur pour les populations.

Regardez la Grèce par exemple, qui n'en finit pas de manger son pain noir, allant de P.A.S à P.A.S (Plan d'Ajustement Social) et de prêt en prêt, avec, planant sur sa tête, la menace d'une exclusion de la zone euro et l'appauvrissement de ses couches sociales.

Prenez également l'exemple de l'Argentine, où le «désamour» se confirme entre ce pays et le FMI, le premier accusant l'institution extra-financière, d'être responsable de sa faillite, même si, depuis 2006, il est parvenu à rembourser sa dette de 95 milliards de dollars, déjouant ainsi toutes les recommandations de cette instance et renvoyant, au passage, les experts de l'institution à leurs chères études.

A ce jour, d'ailleurs les relations FMI/Argentine sont réduites à l'échange de convenances, imposé pour la nécessité de coopération avec l'institution.

Et le troisième exemple se trouve à Chypre, cette ile qui défraie actuellement la chronique financière suite au tsunami qui a frappé, durement, ses banques.

Dans ce pays en effet, l'Europe des riches, a fait un pas de plus dans l'expérimentation des mesures dures, visant à tester les réactions internes, celles des populations locales, notamment.

Dans l'ile donc, les gens sont affolés, car le sauvetage des banques a été décidé au prix d'une taxe, à effet immédiat, de 6.75% sur les dépôts bancaires pour les sommes inférieures à 100.000 euros et de 9.9%, au-delà.

Les petites gens se sont précités pour retirer leurs maigres économies, craignant d'autres mesures plus drastiques, voire même, une faillite du système banquier chypriote, ce qui signifierait, à terme, la ruine des petits déposants, le chômage à grande échelle et la précarité, tant sociale que politique.

Pendant ce temps là, on peut imaginer que les hauts responsables du FMI et de l'Euro-groupe, n'ont eu aucune gêne ou scrupules, à ponctionner les avoirs des dépositaires, même si parmi ces derniers il se trouve des spéculateurs ou des transnationaux, aux fortunes douteuses qui, bien évidemment, s'en remettront.

Business is business, affirme-t-on, en sourdine, du côté de Breton Wood et d'autres places financières où règnent la spéculation, les affaires et la politique faite, par et pour les riches.

Plus près de nous, il y a le cas de la Tunisie ou le FMI, s'est engagé à débloquer un prêt de 1,75 milliards de dollars assorti de réformes difficiles à satisfaire : réduction des dépenses courantes (salaires, compensations, subventions), un nouveau code de l'investissement, une visibilité plus claire sur le plan politique, constitutionnel et institutionnel, une justice équitable et une réhabilitation du secteur privé. Autant dire qu'il s'agit de travaux titanesques pour ce pays qui recherche sa stabilité et qui, quelque part, risque de perdre aussi sa souveraineté pour un bout de temps.

Revenons chez nous avec cette interrogation : FMI es-tu là ?

Oui, l'institution est toujours là pour rappeler à nos dirigeants qu'il est temps de réfléchir sur le cap à prendre, aujourd'hui plus que jamais.

Car en définitive, il n'est pas besoin qu'un pays soit endetté pour qu'il coure le risque d'une crise financière.

Et ce qui nous est demandé aujourd'hui par le FMI et même l'OMC n'est plus ni moins, que l'abandon de la politique sociale du soutien des prix.

Rappelons que le pays, grâce aux recettes pétrolières, réinjecte tous les ans 10 milliards de dollars en transferts sociaux: logements gratuits, assurance chômage, dépenses de santé etc…

Il est connu que la sortie d'une politique de subvention des prix est toujours problématique, surtout que l'on a ni le loisir d'en fixer les termes, encore moins les délais dont on dispose pour le faire.

La politique des soutiens des prix piège d'ores et déjà le candidat à la Présidentielle 2014 et constituera l'un des thèmes majeurs sur lequel il devra s'engager dans sa campagne.

Cette thématique s'invite aussi dans les débats de la prochaine révision constitutionnelle :

-Faut-il opter pour un régime présidentiel?

-Ou alors, aller vers un régime parlementaire?

Dans l'un ou l'autre cas, celui qui sera aux commandes du pays, président fut-il ou chef de la majorité parlementaire à la tête du gouvernement, il devra trancher entre :

1. Le social à prendre en charge, la rue à apaiser et une opinion interne à satisfaire.

2. Une inflation endogène incontrôlable et des moyens financiers qui tendent à se limiter, baisse du prix du baril de pétrole oblige.

3. Et les injonctions du binôme FMI-OMC appelant à l'abandon des subventions.

Sacré dilemme n'est-ce pas pour celui qui sera aux commandes du pays ? il ne pourrait alors ni rouler des mécaniques encore moins se prévaloir du fait que notre pays a remboursé sa dette extérieure, ni esquiver la question.

Et le président qui sera élu (ou réélu) en 2014 ou son chef de gouvernement (si on devait se projeter dans une configuration d'un régime parlementaire) seront obligés, l'un ou l'autre :

• d'aller vers un deuxième tour avec le FMI.

• Ou d'affronter la rue qui ne se laissera pas compter !

Comme quoi, on a beau faire ou défaire, le FMI, on ne s'en débarrasse pas comme ça! Et pour cela, on n'a pas besoin de faire tourner la table pour le voir réapparaitre.