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Un 24 février à Tiguentourine

par Notre Envoyé Spécial A In Amenas : Z. Mehdaoui



 In Amenas est tout sauf une commune où il fait bon vivre. En dépit des complexes gaziers implantés dans la région, les populations de ce «grand bourg», au sens péjoratif du terme, vivent une situation extrêmement difficile.

Il n'est nullement exagéré d'affirmer ici que cette commune n'était qu'un point sur la carte géographique du pays pour le commun des Algériens jusqu'au jour où les terroristes d'Aqmi ont frappé l'un des poumons économiques de l'Algérie ; le complexe gazier de Tiguentourine. Les Algériens n'auraient jamais entendu parler de ce «point» sur la carte géographique n'était-ce la prise d'otages sanglante.

Il est 7 heures du matin quand nous prenons place à l'intérieur d'un Boeing de Tassili Airlines, dimanche dernier, en compagnie d'une délégation qui devait accompagner le Premier ministre Abdelmalek Sellal, composée par le secrétaire général de l'UGTA, Abdelmadjid Sidi Saïd, le patron de Sonatach Zerguine et plusieurs membres du gouvernement, dont Daho Ould Kabilia, Youcef Yousfi et Tayeb Louh. Moins de deux après le décollage de l'aéroport d'Alger, l'avion atterrit sur le tarmac de l'aéroport d'In Amenas.

Le choix du 24 février pour procéder au redémarrage de la production de gaz du complexe de Tiguentourine n'est pas fortuit. Le gouvernement, en ce 43ème anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures, veut, semble t-il, adresser un message clair aux «ennemis» de l'Algérie et qui consiste à faire savoir que notre pays va défendre de toutes ses forces sa souveraineté. Le Premier ministre, connu pourtant pour sa retenue, dira même, lors de sa rencontre avec la société civile d'In Amenas, que «l'Etat écrasera tous ceux qui attaqueront notre pays».

Bref, pour aller au complexe de Tiguentourine, première escale du Premier ministre, il faut parcourir plus de 50 km. De la terre rocailleuse et du sable, voilà en deux mots à quoi ressemble le trajet entre In Amenas le complexe gazier. Le seul indice qui renseigne qu'au bout du chemin il existe des hommes, des femmes et une civilisation c'est les pylônes électriques plantés l'un derrière l'autre. Du sable, de l'air, du soleil… et du gaz, globalement c'est tout ce qui semble exister à In Amenas qui ne dispose d'aucune infrastructure sur des centaines de km à la ronde. Malgré des richesses incommensurables enfouies sous terre, In Amenas est encore à l'âge de pierre et ce n'est pas une vue de l'esprit.

UN TERRORISTE ABATTU A PLUS DE 1.500 METRES

Pour accéder au complexe gazier de Tiguentourine, il faut passer par plusieurs barrages de la gendarmerie et de l'armée. Des militaires armes au poing veillent au grain. La sécurité du site a été confiée, après l'attaque terroriste, aux commandos des troupes spéciales de la célèbre caserne de Biskra, avons-nous appris sur place. Ce sont ces «commandos», portant sur la tête des casques pour les uns et des bérets verts pour les autres, qui sont venus à bout du groupe terroriste et qui ont déjoué la tentative de faire exploser le complexe gazier.

Paradoxalement, en dépit de l'attaque terroriste qui remonte à peine à un mois nous n'avons ressenti aucune tension à l'intérieur du complexe gazier même si les mesures d'accès ont été rigoureusement renforcées, y compris pour les travailleurs.

Les témoignages sur l'attaque terroriste sont nombreux et les employés du site que nous avons rencontrés sur place sont unanimes pour dire que les militaires ont agi avec un professionnalisme hors pair. Certains, qui ont sévèrement critiqué le traitement par la presse de l'événement, rapportent des témoignages précis. C'est le cas notamment de Amine D., un traducteur technique qui était sur les lieux le jour de l'attaque. Contrairement à ce qui a été rapporté par nombre de médias, les hélicoptères de l'armée n'ont jamais tiré sur les véhicules des terroristes qui avaient pris avec eux des otages.

«L'hélicoptère de l'armée qui a pourchassé les 4x4 lors de leur tentative de fuite tirait sur le chemin emprunté par les véhicules dans le but de les immobiliser ou de les renverser», a déclaré ce témoin oculaire qui affirme que ce sont les terroristes qui ont fait sauter les véhicules en voyant qu'ils n'avaient aucune chance de fuir. Amine D. raconte également que l'une des unités de production située au centre du complexe était complètement minée par les terroristes quand l'armée est arrivée sur les lieux.

«L'armée est arrivée, il faut tout faire exploser», criait dans la langue égyptienne un terroriste, raconte encore Amine qui ajoute qu'un terroriste qui a pris position sur les hauteurs du complexe a été abattu par un sniper de l'armée à plus de 1.500 mètres. «Même si les Algériens n'ont pas été maltraités, nous avons vécu un véritable calvaire», affirme encore notre témoin qui assure que ses camardes ont aidé plusieurs expatriés à les rejoindre pour passer inaperçus devant les terroristes qui étaient, selon lui, déterminés.

«Nous avons tous cru que notre dernière heure était arrivée. La seule chose que je voulais c'est de parler une dernière fois avec mes enfants», raconte Amine dont les camardes continuent de faire tourner le complexe malgré le départ des cadres étrangers. A ce sujet, justement nous avons appris que les responsables et cadres de Statoil, partenaire avec BP et Sonatrach, dans le complexe de Tiguentourine, refusent catégoriquement de revenir sur les lieux. Statoil aurait exigé plus de sécurité pour regagner le complexe, nous confie un cadre algérien qui voulait rester dans l'anonymat. «Cela ne nous empêche pas à travailler comme avant puisque 99% du travail était effectué par des ingénieurs, techniciens et ouvriers algériens», indique par ailleurs notre interlocuteur.

Il faut savoir par ailleurs que dimanche dernier, il a été procédé symboliquement au redémarrage d'une seule unité parmi les trois qui composent le complexe gazier. La deuxième unité sera fonctionnelle au mois d'avril prochain, la troisième sera opérationnelle bien après. Les dégâts subis par cette dernière, qui a été piégée par des explosifs, seraient importants. La complexité de la technologie dans ce type d'installation est telle qu'il faudrait réparer minutieusement les dégâts occasionnés, atteste un cadre.

En tous les cas, comme pour témoigner de la gratitude de tout le pays, la médaille de l'ordre du mérite à titre posthume a été remise, lors d'une cérémonie émouvante, aux deux parents de la première victime de l'attaque terroriste, Mohamed Lamine Lahmar. Ce dernier qui avait actionné l'alarme qui avait permis l'arrêt total de la production lors de l'attaque terroriste est sur toutes les lèvres. C'est grâce à son action que le complexe a pu être préservé. Abdelmalek Sellal a révélé que si le complexe avait explosé, le souffle de la déflagration aurait détruit tout dans un rayon de 50 km.

CHOMAGE, ABSENCE DE TOUT… SECESSIONNISME

Retour vers In Amenas. Au programme, une rencontre avec les élus et la société civile. Sur le chemin du retour, le même décor aride et inhospitalier s'offre aux yeux.

Le chef-lieu de la commune d'In Amenas est composé de seulement quelques maisons en préfabriqué. Elles se comptent même sur les doigts. Les constructions en parpaings ou en béton sont rares dans cette région. 80% des habitations d'In Amenas sont en préfabriqué et certaines d'entre elles, comble de l'ironie, ne disposent pas de gaz naturel. La réponse est simple. Le plus proche point de vente de matériaux de construction (ciment, brique, fer, etc.) se situe à plus de 1.000 km.

Ce problème a été soulevé justement par les représentants de la société civile et le wali d'Illizi a clairement reconnu son impuissance. En effet, selon le chef de l'exécutif de la wilaya, In Amenas (qui fait partie de la wilaya d'Illizi) a bénéficié de programmes importants, en matière de logements et d'infrastructures de base, mais l'absence d'entreprises et de matériaux de construction pour réaliser ces projets bloque tout. Abdelmalek Sellal devant cet état de fait promet d'y remédier quite dit-il à ramener des Chinois dans cette région désertique.

Le chômage est un autre fléau qu'ont tenu à soulever absolument certains jeunes qui ont assisté à la rencontre organisée au siège régional de Sonatrach. Cette dernière, en matière de recrutement, est pointée du doigt par les intervenants mais le ministre de l'Energie et des Mines, Youcef Yousfi, invité par Sellal à s'expliquer a déclaré qu'il faut d'abord être formé pour accéder à un poste au sein de la compagnie nationale. Youcef Yousfi invitera tous les jeunes de la région à venir à Sonatrach pour être formés dans la soudure car la compagnie, lance-t-il, a énormément besoin de soudeurs pour installer des pipelines. Le ministre a assuré par ailleurs qu'un centre de formation sera réalisé incessamment pour former tous ces jeunes en insistant que sans formation aucune entreprise ne pourra aujourd'hui recruter.

En réalité, In Amenas ne souffre pas seulement de chômage, comme c'est le cas d'ailleurs à un degré moindre dans le nord du pays, mais manque réellement de tout. Mis à part les grands complexes gaziers et pétroliers présents dans la région et qui recrutent sur la base de diplômes, de formation et de tests draconiens, il n'existe réellement aucune raison de s'attarder dans ce «bourg» qui est resté tel qu'il a été créé, à savoir un grand désert dans tous les sens du terme. Mais ce qui inquiète le gouvernement c'est, semble-t-il, les quelques personnes (une dizaine environ selon Sellal) qui ont pris les armes pour rejoindre les maquis terroristes.

Le Premier ministre ira encore plus loin en évoquant que ce «groupuscule» dont un élément n'est autre qu'un ancien candidat à la députation dans cette région, veut semer la division entre le Nord et le Sud. «De telles tentatives sont vaines», a déclaré Abdelmalek Sellal qui appellera les notables de la région à tout faire pour ramener à la raison ces gens sans donner de plus amples précisions. Le Premier ministre a exhorté les habitants à rester vigilants en particulier après les événements qui se déroulent au Mali et qui sont ressentis, dit-il, comme un tremblement dans notre pays.