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Le FOFA AN VII : L'urgence de passer à la vitesse supérieure

par Mohamed Bensalah



Bon gré, mal gré, Wahran El Bahia est en voie d'être consacrée cité mondiale du film arabe. Certes, les défis sont nombreux et les couacs impardonnables, mais les solutions sont évidentes si l'on veut ne pas faire mentir la légende naissante de la ville.

Il faut absolument que les améliorations promises (surtout au niveau organisationnel et sur la qualité des projections) se traduisent le plus rapidement possible dans les faits pour la prochaine édition, nous susurrait à l'oreille un jeune cinéphile. Ce sera chose faite, nous a-t-on assuré au niveau de la direction de la culture, la main sur le cœur, Inch'Allah ! Comme dans toutes les manifestations de ce genre, c'est dans les coulisses, entre les projections et lors des repas, que les échanges les plus fructueux voient le jour. Les festivals et autres rencontres cinématographiques connaissent ces derniers temps, dans notre pays, un taux de natalité galopant. Certains commencent à se faire une réputation internationale. D'autres recherchent leur vitesse de croisière. D'autres encore essaient de survivre face aux mille et une difficultés qui les guettent. Mais, de toutes ces rencontres : FCNAFA (Tizi-Ouzou), JJA (Alger), RCB (Bejaïa), RCM (Mostaganem) Films engagés (Alger)… le FOFA est sans doute celle qui porte le défi le plus absolu. Chercher un dénominateur commun à toute la production arabe n'est plus un leurre. Certes, l'œuvre de chaque cinéaste est unique. Chaque auteur ayant une origine sociale, une formation spécifique et des motivations personnelles. Certes, les films produits sporadiquement ne sont pas en nombre suffisant pour que nous puissions parler d'un mouvement ou d'une école ayant ses propres particularités. Mais, les traits distinctifs de ce cinéma dit arabe ne peuvent se dessinent en filigrane à partir de la diversité des imaginaires et de l'originalité des productions, malgré les influences diverses, les pesanteurs sociales, les mentalités et les contextes politiques, économiques, culturels et commerciales propre à chaque contrée. Comme partout dans le monde, du Machrek au Maghreb, les valeurs intrinsèques de la production filmique, ne peuvent en aucun cas, refléter un même état d'esprit et ne peuvent être mise sous dominateur commun.

Pour qui se souviennent des années 70, un cinéma arabe qui se voulait critique et qui cherchait à contribuer aux transformations que le sous-développement exigeait, avait commencé à se développer. Un cinéma qui s'efforçait de refléter la réalité du quotidien. Mais très vite, en raison d'une chape de plomb politique pesante et d'un contrôle tatillon de la bureaucratie, les réalisateurs engagés dans la création, ont baissé les bras, bien malgré eux et se mirent à réaliser des films en apparence progressistes, mais qui se révélaient être, en réalité, des films de dénonciation superficielle, sans orientation politique définie, confus, paternalistes pour ne pas dire populistes. Depuis lors, la cinématographie arabe a évolué au rythme des mutations de la société. Si nous nous félicitons de ce que des œuvres de qualité aient été produites durant cette dernière décade, nous déplorons malheureusement l'absence de solidarité et de cohésion entre pays que rien ne distingue, sinon des régimes politiques très différents et parfois aux antipodes les uns des autres.

DU MACHREK AU MAGHREB, LA PASSERELLE CINEPHILIQUE

Balbutiantes et fragiles, en comparaison à celles des voisins du Nord, les structures cinématographiques du monde arabe n'existent, pour ainsi dire, quasiment pas. Tout autant que la production, la distribution et l'exploitation se trouvent dans une situation des plus précaires. Comment pardonner cette négligence, disons plutôt cette absence totale de préoccupation des dirigeants à l'égard d'un secteur dont l'importance pour le développement, culturel, social, économique et politique est considérée comme étant stratégique ? Comment est-il possible que des cinéastes de talent qui ont réalisé des films de haute facture technique, esthétique et thématique soient réduits à l'inactivité ? La culture arabe serait-elle plus à craindre que la production parachutée qui charrie pêle-mêle, des « love stories » insipides et des dramatiques stéréotypées où se succèdent des scènes de sexe et de violence ? Loin d'être considéré comme un champ d'activité prioritaire, le cinéma dans le monde arabe est encore et toujours appréhendé comme un fardeau à risques pour les responsables politiques qui s'en délestent avec empressement. La réduction des libertés et des capacités de manœuvre des professionnels du 7ème art a grandement contribué à restreindre l'exercice du métier. Combien de cinéastes ont fini par laisser leurs ambitions se dégrader ? Combien d'autres ont opté pour l'exil intérieur ou extérieur, alors qu'ils avaient tant à dire, tant à exprimer ? Combien de Fellini, de Jancso, de Bunuel et de Bergman maghrébins ont été sacrifiés sur l'autel de la bêtise ? Microcosme des pays en voie de développement, le Maghreb, qui affronte des défis de toutes natures, politiques, économiques, culturels et sécuritaires, ne manque, ni de créateurs de talent, ni de compétences, ni de savoir faire technique. Mais, malgré tous ces atouts, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne brille pas par sa cinématographie. Faut-il pour autant s'interdire de réunir des cinéastes arabes et d'entrevoir des solutions au marasme ?

L'autre aspect, non moins négligeable est celui de l'accès aux films. Si nous prenons le seul cas de l'Algérie, il est frappant d'observer que ce pays, qui disposait de 450 salles en 1962, en plus du cinéma itinérant très actif, se retrouve en fin 2012 avec un parc réduit à sa portion congrue. Quelques salles, plus ou moins correctes, alors que la population a plus que triplé entre temps. Ajoutons à ces considérations le fait que, très souvent, les films du Maghreb, comme ceux du Machreq, qui ne bénéficient d'aucune campagne publicitaire, et qui ne circulent pour ainsi dire pas d'une ville à l'autre, sont mal connus et même méconnus par ceux là même à qui ils se destinent. Par ailleurs, la jeunesse, qui constitue le public privilégié des salles, et dont le goût a été façonné par des années de consommation de navets, boude les films arabes, et leur préfère le monde de simulacre et de leurres que lui procurent les films d'évasion occidentaux. Enfin, à constater, l'absence de véritables structures cinématographiques, la rareté des institutions de formation de professionnels aux métiers des arts du spectacle, et enfin l'absence d'investissements financiers conséquents, il n'y a pas lieu de s'étonner, outre mesure, du sous développement endémique qui gangrène tout l'espace cinématographique arabe. Une industrie cinématographique ne peut résoudre à elle seule. Sans le concours des Etats, aucune solution n'est envisageable. Mais ce concours ne doit pas être synonyme d'allégeance, de muselage de l'inspiration et de contrôle de la production des œuvres.

L'émergence stupéfiante du cinéma au Maroc ces dernières années, après une longue période de silence, redonne de l'espoir. Nous a permis d'apprécier les œuvres nouvelles et de grande qualité. En Tunisie, par contre, nous assistons au phénomène inverse. Les cinéastes pugnaces se sont faits rares sous le régime Bénali. Le cinéma libanais émerge à son tour au grand jour, alors que l'Egyptien cherche encore ses repères. Nous ne ferons pas ici l'inventaire de toute cette production filmique, pour éviter de frustrer le public qui n'a quasiment aucune chance de voir et d'apprécier ses films sur grand écran. Ce que nous pouvons globalement constater au vu de la production actuelle, c'est qu'après un bon départ la cinématographie arabe semble accuser un net ralentissement en quantité et aussi en qualité : ostracisme bureaucratique ? Pressions des politiques ? Eclipse des pourvoyeurs de capitaux ? Ou tout simplement essoufflement des créateurs ? Quel que soit le handicap, il n'est pas facile à surmonter, sans l'implication totale et le concours direct et effectif des institutions. Sans le soutien financier des Etats (réaffectation d'une partie des taxes sur l'exploitation cinématographique, incitation à la constitution de structures industrielles…), rien ne sera possible. En l'absence d'un état d'esprit favorable au développement de la création en général et cinématographique en particulier, et sans la coopération interarabe, toute entreprise demeure vaine.

Convaincu de ce que la vitalité d'un cinéma ne dépend pas exclusivement des créateurs et de l'esprit d'initiative des producteurs, mais aussi et surtout des pouvoirs publics, le Fofa en organisant sa 6e édition, unique en son genre dans le monde arabe, lance le défi qui en fait est double : reconnaissance et promotion du film arabe et, tout en évitant les mondanités et les paillettes, privilégier la jeune génération qui a du mal à se placer sous les feux de la rampe. Excepté quelques invités-vedettes et quelques cinéastes confirmés, le Fofa a, cette année, si l'on en juge par le flux massif de cinéastes, l'imposante couverture médiatique, la qualité des œuvres programmées et par la fidélité du public qui a suivi avec un débordement d'enthousiasme les projections, on peut d'ores et déjà dire, que même en absence de tambour et de trompette, l'entreprise n'a pas été vaine. Il faut bien sur renforcer la création et la production de biens et services culturels dans chaque pays. Il faut enfin renforcer les capacités des professionnels des secteurs de la culture et améliorer l'environnement réglementaire au sein de chaque pays. Que la passerelle cinéphilique devienne un véritable pont qui relie les créateurs des pays arabe !