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Une interview exclusive de Gilles Jacob, président du festival de Cannes, au « Le Quotidien d'Oran » : Dans les coulisses de la grand-messe cannoise

par Tewfik Hakem



Son nom est associé au festival de Cannes depuis des lustres. D'abord comme délégué général (programmateur), de 1977 à 2001, puis comme président du festival. Né en 1930, Gilles Jacob prendra sa retraite fin 2013. En attendant, il est toujours là. C'est-à-dire en haut des marches, pour recevoir, en compagnie de Thierry Frémaux, le délégué général, les équipes des films en compétition. Depuis quelques années, comme pour soigner sa sortie, Gilles Jacob publie des livres de souvenirs et tourne des films documentaires sur l'histoire du festival de Cannes. L'arpenteur (ou le plénipotentiaire) de la Croisette a réussi à transformer une manifestation cinématographique parmi tant d'autres en festival de référence, c'est avec lui que le Festival de Cannes devient le plus prestigieux et le plus médiatisé des festivals de cinéma. Avant l'arrivée de Gilles Jacob, les pays étaient libres de choisir et d'envoyer le film qui devait les représenter à Cannes. C'est lui qui a imposé l'idée d'une sélection propre au festival et indépendante des autorités politiques des pays ou des relations diplomatiques de la France. Gilles Jacob le prouve dès son premier Cannes en projetant «L'home de marbre» d'Andrzej Wajda, censuré dans son pays. L'année d'après, en 1979, il aligne des films maudits et risqués qui, depuis, sont devenus des classiques : «Apocalypse Now» de Francis Ford Coppola, «Le Tambour» de Volker Schlöndorff, «Hair» de Milos Forman, «Prova d'orchestra» de Fédérico Fellini…

Sous la houlette de cet homme tout à la fois calme et ferme, le festival de Cannes va cultiver sa spécificité et imposer son exception culturelle : défendre les films d'auteurs venus du monde entier sans faire fuir le grand public. Tapis rouge, starlettes et, en même temps, cinémas iranien et kazakh, Cannes tente et réussi le mélange entre cinéma expérimental et glamour populaire.

Cette année, Gilles Jacob présente - en hors compétition, est-ce nécessaire de le préciser - son dernier film «Une journée particulière» (titre en hommage au film d'Ettore Scola), où il nous dévoile quelques coulisses du festival de Cannes. Les images du film ont été tournées il y a 5 ans. Pour le 60e anniversaire du festival, Gilles Jacob a demandé à quelques grands cinéastes habitués de la Croisette de tourner un petit film sur le thème de la salle du cinéma. Cela donnera un film fait de petits moments intenses ou pas, amusants ou émouvants, étonnants ou décevants. «Chacun son cinéma» est une série de 35 courts films réalisés par les grands cinéastes du monde (dont une seule femme, Jane Campion). Le documentaire de Gilles Jacob «Une journée particulière» raconte ce jour-là où les 35 cinéastes furent conviés à se retrouver ensemble sur la Croisette pour présenter le film.

Autours de la présentation d'un film particulier, le documentaire nous dévoile le fonctionnement du festival de Cannes. Il faut voir «Une journée particulière» pour se rendre compte que ce n'est pas seulement un jeu de mots judéo-chrétien : Cannes est une vraie messe et ses rituels sont sacrés : l'arrivée des cinéastes, le dîner organisé en leur honneur, la conférence de presse, le photocall sur une terrasse au-dessus du port, le bal des limousines et la fameuse montée des marches…, jusqu'au dîner de gala qui s'achève par un feu d'artifice. Tout est expliqué et montré à partir des coulisses. L'affiche est impressionnante : Aki Kaurismaki, Les frères Dardenne, Wim Wenders, Elia Suleiman, Takeshi Kitano, Atom Egoyan, Raoul Ruiz, Les Coen Brothers, Michael Cimino, Theo Angelopoulos, Gus Van Sant, Nanni Moretti, Roman Polanski… Mais stop, la liste est trop longue et le temps accordé par Gilles Jacob à l'envoyé spécial du Quotidien d'Oran très court.

- Le Quotidien d'Oran : Avant d'être nommé délégué général du festival de Cannes en 1977, étiez-vous un habitué de la croisette ?

- Gilles Jacob : Mon premier festival de Cannes remonte à 1964 ; ça fait déjà beaucoup d'années. Je venais de publier un livre sur le cinéma intitulé «Le cinéma moderne» et Pierre Billard, qui était rédacteur en chef de la revue Cinéma 64, m'a demandé d'aller couvrir le festival de Cannes. Il y avait beaucoup moins de monde, beaucoup moins de journalistes, mais quand même je me souviens qu'à l'époque la responsable du service de presse, Louisette Fargette, m'a demandé de ne pas me présenter dans les séances dites séances crise, les séances importantes. Elle devait considérer que «Cinéma 64» était un petit journal sans grande importance. Les années suivantes, en passant par «Les Nouvelles littéraires» puis par «L'Express», je pouvais progressivement assister à toutes les séances. Le plus drôle, c'était quand je fus nommé délégué du festival de Cannes. Je tenais ma revanche, mais Louisette Fargette, qui était une femme charmante, est restée jusqu'à sa retraite à la tête du service de presse.

- Q.O. : Depuis quelques années, vous publiez des livres de souvenirs et de photos et vous réalisez des films documentaires sur le festival de Cannes. Est-ce un besoin de faire le bilan de votre carrière ou une envie d'incarner la mémoire du festival ?

- G.J. : Ni l'un ni l'autre. Mais mon grand âge, mon expérience, le fait que j'ai vécu des anecdotes souvent périlleuses, des fois cocasses, font que je suis devenu, bon an mal an, bon gré mal gré, l'historien du festival de Cannes. On a constitué des archives, on a des milliers de petits bouts de films, et «Une journée particulière» est mon quatrième film. Nous avons une équipe de jeunes futurs réalisateurs qui filment les évènements côté cour et côté jardin, les représentations sur scène et les coulisses. L'idée est de constituer des archives pour que dans le futur on sache à quoi ressemblait le festival de Cannes. Il faut évidemment tout filmer, tout dire, tout montrer mais pas tout de suite, il faut laisser un laps de temps. Le temps pour que l'événement à chaud et les anecdotes deviennent des archives, des informations. On n'a pas encore pu filmer une délibération de jury car les présidents du jury et les jurés ont toujours été réticents. Je peux les comprendre, on n'est pas libre de dire ce que l'on veut d'un film quand une caméra vous filme. Mais je ne désespère pas de trouver une solution pour filmer une délibération ; peut-être que Nanni Moretti cette année sera disposé à accepter le principe.

- Q.O. : Il y a cinq ans, vous avez demandé à 35 réalisateurs de faire des petits films autour des salles de cinéma. Quelle est votre salle préférée ?

- J.G. : Mes plus belles salles de cinéma sont surtout à l'étranger. En Inde, en Indonésie par exemple, ou encore à Alexandrie, comme le montre Raymond Depardon dans «Chacun son cinéma», cette belle salle dont le toit s'ouvre. Souvent, en allant dans ces pays à l'époque où je sillonnais le monde pour visionner des films, je tombais sur des salles extraordinaires. Je parle de l'architecture des salles, mais aussi leur intégration dans la ville.

• «Une journée particulière», film de Gilles Jacob, projeté hier à Cannes, sera diffusé dimanche 27 mai sur Arte à 15 h 20.