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Constantine revisitée

par Ghania Oukazi



«Constantine, Ksantina, Cirta, la Cité des Ponts, le Rocher…

autant de noms qui chantent la cité adulée et blessée, symbole d'une Algérie meurtrie par des années de guerre et le tragique échec des idéaux révolutionnaires de l'Indépendance».

C'est une description assez juste que fait Ahlam Mosteghanemi de sa ville natale dans son roman «Mémoires de la chair», publié l'année dernière. En évoquant Constantine, la romancière a tenté de recomposer son passé, son amour et jusqu'à son existence dans une ville qui a quelque peu perdu son âme.

Dans ces notes de voyage, il n'est pas question de revenir sur les séquelles de la guerre de libération nationale mais sur «le tragique échec des idéaux révolutionnaires de l'Indépendance» dont les conséquences marqueront le pays pour longtemps.

Il n'est pas nécessaire de convoquer l'histoire ou de revisiter les mémoires pour le constater. Un saut de quelques heures à Constantine vous laisse en proie à de terribles ressentiments tant «la cité adulée» a perdu de son charme ancestral. Elle a très mal grandi, très mal évolué. Elle n'est pas la seule à crouler sous le poids des problèmes sociaux et supporter des extensions urbanistiques sans âme et sans esprit.

«Regardez ! Ils sont en train de boucher la trémie qu'ils ont construite en 2008 à 25 milliards parce qu'ils ont un problème d'espace», nous explique un chauffeur. De grosses machines procédaient, à cet instant, au dépôt de quantités considérables de remblais pour niveler la trémie avec le niveau du passage routier qui jouxte la mosquée Emir Abdelkader du centre-ville constantinois. En fait, selon des responsables locaux, il était question de grignoter de l'esplanade de la mosquée pour arracher quelques centimètres de route devant aider à fluidifier le trafic. N'était-ce la contestation des citoyens, les autorités auraient commis l'irréparable erreur de priver la mosquée -une belle œuvre- de ses aisances architecturales. Paradoxe des temps, construite pour être un exutoire, la trémie est en train d'être bouchée pour résoudre un problème de circulation routière. Ce sont alors 25 milliards qui sont écrasés par les bulldozers. Constantine n'est pas la seule wilaya à revoir ses plans de construction en l'absence de schéma urbanistique précis et approprié.

LA GHETTOÏSATION, UN MODELE URBANISTIQUE «A LA MODE»

Nous continuons notre randonnée en traversant quartiers et rues pour atteindre les chantiers que le ministre des Ressources en eau avait prévu de visiter. Le plus gros de son programme concernait la nouvelle ville Ali Mendjli. Une concentration de constructions étouffante, sans espaces verts et sans structures de bien-être. Bien qu'elle semble se protéger contre les agressions du béton en étant perchée sur un rocher, Constantine n'a pas échappé au poids de ces hideuses cités-dortoirs qui l'ont vite ceinturée sous le prétexte de l'urgence pour pallier le problème du logement. Alger et beaucoup d'autres régions le sont tout autant pour les mêmes raisons. Pour résoudre le problème du logement et pallier le manque d'assiettes foncières, les gouvernants ont choisi de construire sous le sceau de l'urgence, ces innombrables immeubles pointant vers le haut sans en évaluer les fâcheuses conséquences sociales qu'ils peuvent couver. Ils ont ainsi érigé la ghettoïsation en un schéma d'aménagement national qui a pris en otage la santé morale et physique des populations actuelles et à venir.

En ces temps de pluies et de neige, les visiteurs de ces quartiers pataugent dans la boue et crèvent de froid tant les cités sont implantées sur des plateaux, dont celui de Aïn El Bey, rocailleux et nus de végétation. A ce niveau, des travaux sont menés pour la construction d'un pôle universitaire incluant 1.500 logements pour les personnels d'encadrement. En attendant que les travaux soient achevés, les alentours, où ont été plantés des immeubles, attendent d'être dotés de commodités susceptibles de donner de la vie à ces espaces bétonnés sans égards esthétiques. Ce sont des programmes de construction que Chinois, Japonais, Turcs et autres Italiens exécutent sans réfléchir. «Il y a même des travailleurs qui ont été ramenés de la Malaisie pour faire vite », nous dit notre «guide». Pourtant, la wilaya a aussi son taux de chômage. Mais «les jeunes ne veulent pas travailler, d'ailleurs, les sociétés étrangères de construction ne veulent pas trop avoir des employés algériens parce qu'ils ne travaillent pas beaucoup. Le groupe qui a été recruté par une société chinoise a fait trois grèves consécutives alors que les étrangers travaillent sans bruit », dit le chauffeur. Au loin, un bel édifice à l'aspect régulier et moderne. «C'est l'hôpital militaire qui a été construit par les Américains, c'est pour ça qu'il est beau à voir », ajoute-t-il. Vers les quatre chemins Aïn Mlila, Aïn Smara, l'aéroport, à la sortie de la commune d'El-Khroub, une étendue verdoyante mais parsemée de sachets en plastique rappelle que mêmes les espaces non habités sont pourris.

UNE HISTOIRE DE FAMILLE…

Après quelques heures de travail, nous traversons dans le désordre Bab El-Kantra, le pont panoramique jusqu'à Ziyadia en passant par Djebel Louahch. «Dans ses environs, plus de 4.000 arbres ont été arrachés pour dégager un terrain d'assiette pour la construction de logements », continue de dire notre interlocuteur. Au loin, la Cité de Roumanie qu'on dit un quartier construit à la hâte, dans les années 90, pour loger les familles qui ont fui le terrorisme. Ailleurs, d'autres quartiers de constructions illicites épaulent un nombre imprécis d'antennes paraboliques. Un moyen comme un autre de fuir la triste réalité d'un pays qui efface ses repères sans regrets.

Virée vers l'autre versant du Rocher. Plus loin, dans la commune de Beni-Hmidène où il était question pour Abdelmalek Sellal d'inspecter les travaux d'une retenue collinaire. Le chantier est implanté sur un beau bassin laitier. «Construisez-nous d'autres retenues, nous avons tellement besoin pour nos travaux agricoles et nos vaches ! », lance le propriétaire foncier au ministre. «Vous ne nous avez donné même pas un verre de lait et vous voulez d'autres retenues ? », interroge Sellal et demande : «On t'a pris ta terre ?» «Oui !», répond le propriétaire. Du coup, le ministre se retrouve face à des doléances relevant du ministère de l'Agriculture. «Oukel Ilihoum Rabi !», répond-il pour baisser la tension. «Vous vendez le litre de lait à combien ? Vous avez un vétérinaire ? Vous travaillez votre terre sans problèmes ?», continue d'interroger Sellal. Le propriétaire se plaint d'avoir été délesté de 30 hectares de ses terres pour «utilité publique». «Pardonnez-moi, M. le ministre, mais on ne m'a rien donné à ce jour », répond le propriétaire. «Tu es pardonné d'ici à la Mecque mais il faut discuter avec les autorités locales », lui dit le ministre. Le wali intervient : «Ça fait 60 ans que ces familles habitent sur ces terres, on leur a construit des habitations commodes, on a ramené l'électricité, le gaz, l'eau, je ne détruirais jamais ces constructions mais je t'indemniserai». «En terres ?», demande l'agriculteur. «Oui, en terres !», répond le wali. «Moi aussi, c'est la terre de mon grand-père, je ne la quitterai pas ! », s'exclame un autre agriculteur habitant les alentours. «C'est donc un problème de famille ?», demande Sellal en conseillant : «Alors, embrassez-vous et réglez vos problèmes sans rancune».

L'INCULTURE QUI DEFIE L'HISTOIRE

De retour sur Constantine, la vue est attirée par les 6 immeubles Siliac. Construits au temps de la colonisation dans le cadre du plan de Constantine, cette cité est très haute de par les nombreux étages de ses bâtiments dont les vide-ordures ont été bouchés par les habitants. Ce sont des familles entières qui évoluent avec leurs enfants sur ces espaces froids et sales. Au bas des immeubles, penchés sur un des versants du Rocher, un immense dépotoir qui prend, d'année en année, des dimensions désastreuses et destructrices pour la santé humaine et pour l'environnement.

Constantine ne semble pas s'en plaindre. Elle doit se ficher comme de son premier casino qu'elle a vu être détruit à la fin des années 60 sur décision de responsables incultes. «Ce jour-là, les Constantinois ont pleuré. On n'a jamais compris pourquoi ce casino a-t-il été détruit ? Il était beau et réunissait un monde d'intellectuels, de poètes et d'artistes, le temps de siroter un bon café ou un bon thé et, surtout, échanger des idées émancipatrices», nous dit un enfant de la ville. C'est peut-être ces idées qu'on voulait étouffer…

A la place, les autorités locales de l'époque ont fait ériger une stèle aux couleurs tristes et incertaines. Les responsables ont aussi accepté de loger les bureaux d'une banque publique dans un hôtel d'époque construit au temps de la colonisation. N'en déplaise à ceux qui veulent effacer les traces du temps, l'entrée en montée de ce qui est devenu une banque garde intactes les empreintes de la construction d'origine.

Tout autant que le reste du pays, Constantine reste silencieuse face à ces actes d'agressions. Elle doit pourtant savoir qu'elle a été rendue au silence pour qu'elle ne puisse pas avoir la force de combattre l'inculture de ceux qui veulent dompter son histoire.