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A propos des hydrocarbures : un autre point de vue

par M. Bacha

Tour à tour ingénieur, chef de champ, directeur production, vice-président, dg, M. Zouiouèche est une personnalité dont nul ne contesterait les compétences dans le domaine pétrolier ; il n'y a qu'à lire ses informations sur la spécificité de chaque gisement, des réseaux de collecte ou des produits de raffinage pour mesurer l'étendue de ses connaissances techniques.

C'est justement pour toutes ces raisons que la lecture de son intervention, sur les colonnes d'El Watan dans son édition du 13 du mois courant, nous a interpelés. En effet, quand un expert de son envergure entreprend de s'exprimer dans un quotidien national, c'est qu'il est à la recherche d'une large audience pour diffuser une communication d'importance; les sujets abordés, nombreux, renfermaient une telle densité d'informations que l'intention était forcément autre qu'un étalage pédant de savoir. Aussi, nous laissa-t-il sur un sentiment indicible d'inachevé, avec la frustration qu'il arrêtât net son argumentation technique, du reste brillante, au moment où de lourdes sentences auguraient d'un second souffle.

«Il est nécessaire que Sonatrach retrouve son dynamisme d'antan en la libérant de tous les carcans dans lesquels on l'a maintenue», affirme-t-il, ajoutant «et si nous commencions par plus de transparence?». Si la première assertion est des plus triviales, et retentit comme un de ces slogans éculés du socialisme (rien ne motive en effet plus l'homme qu'un bon salaire, des conditions sereines de travail et une émulation sujette aux seuls résultats : tous à chances égales!), la seconde, plus pertinente, est émise sans suite, d'où son caractère énigmatique et l'orientation différente qu'elle imprime au texte. Expliciter les dits-carcans en situant les opacités implicites, avec la même aisance que ses explications sur le Gor, aurait puissamment complété son initiative et aidé à en pardonner le décalage dans son timing. D'où ces questions, inéluctables, qui nous ont taraudés: Quel était le sens de sa contribution, et à qui pouvait-elle s'adresser (un tel fleuve de données techniques élimine d'office le citoyen lambda) ? Pourquoi avoir tant attendu pour s'exprimer sur des points aussi sensibles, en fait le cœur même des activités de Sonatrach, qui auraient forcé l'admiration et induit des débats enrichissants s'ils avaient été portés sur la place publique en leur temps, c'est-à-dire, disons-le crûment, lorsque Mr Khellil engageait tous ces projets ? Car, c'est bien de cela qu'il s'agit in fine (fixation sur la dernière décennie avec la construction ex nihilo d'une nouvelle ville Hassi-Messaoud, la raffinerie de Tiaret, la conduite de condensats entre Haoud-el-Hamra et Skikda pour une raffinerie spécialisée, etc).

Avant de poursuivre plus loin, nous invitons les lecteurs à ne pas se méprendre sur notre objet : nos commentaires ne sont nullement destinés à défendre l'ex tout-puissant pdg de Sonatrach et ministre de l'Energie (a-t-il jamais eu besoin d'avocat, ce bonhomme!) ; nous avons tenu, néanmoins, à indiquer, par honnêteté intellectuelle, que l'état actuel de l'entreprise résulte de la somme de décisions politiques (nous parlons de pétrole, ne l'oublions pas) et des différents modes de gestion de ses dirigeants successifs, actes parfois heureux et souvent affligeants. Ainsi, nous pouvons dire que, des sujets évoqués, il en est qui sont antérieurs à l'avènement de Mr Khellil, comme par exemple, le torchage des gaz, la refonte des réseaux de collecte ( nous avons contribué à celle de Hassi-Messaoud dès 1978 avec une étude qui reprenait les recommandations de la société américaine Parsons, à laquelle nous avions intégré le séparateur OMO13), les velléités de booster inconsidérément la production( l'idée remonte au projet Valhyd des années 70), la question de la formation et, surtout, de l'utilisation rationnelle( une autre fumisterie socialiste) des ressources humaines. De la même manière, la lubie des 85 milliards de mètres-cube de gaz à l'exportation date d'avant ; sachant que le champ de Hassi-R'Mel ( dont la capacité limite de traitement des modules est connue) nécessite la dévolution d'un tiers de sa production aux fins de réinjection pour maintien de pression, et que la consommation nationale est en perpétuelle évolution, nous nous sommes toujours posé la question comment escomptait-on réussir cette performance. Il nous est également venu à l'esprit le sort que connurent les usines de réinjection d'eau de Hassi-Messaoud ; ces usines, prêtes en 1978, ont rôti au soleil des années durant ; or, la réinjection d'eau pour ce champ était vitale, comme Mr Zouiouèche l'explique si bien dans son article. On peut invoquer beaucoup de raisons à ce retard dans la mise en fonctionnement, techniques(qualité de l'eau, problèmes d'alimentation électrique ou autres), de timing, de différences de point de vue entre experts ou de qualification du personnel, le fait est que, dans un projet bien maturé, ces détails sont réglés à l'avance, car tout est coûteux dans le domaine pétrolier : une fois une usine construite, on la démarre le lendemain, question d'efficience et d'économie.

On pourrait relever, par conséquent, dans cette action médiatique, un possible souci de tirer son épingle du jeu en se défaussant sur autrui, ce qui n'est pas très élégant de la part d'un universitaire. La presse privée existe en Algérie depuis plus de vingt ans, et rien n'empêchait d'en utiliser la ressource pour proposer des alternatives rationnelles à une politique ou des pratiques jugées préjudiciables pour l'entreprise qui nourrit le pays (n'est-ce pas ainsi que, Dieu merci, fut barrée la route à la loi sur les hydrocarbures!). Incidemment, à propos de cette loi, Mr Zouiouèche aurait dû, de notre avis, en raison de sa profonde connaissance des enjeux, être la première personne à attirer l'attention sur ses conséquences désastreuses : il ne l'a pas fait ; certains ex-responsables en ont eu le courage, à leur grand honneur.

Quant à la question des ressources humaines, Mr Zouiouèche devrait se souvenir de ces cadres qui ont fait, de son temps et dans les structures dont il avait la charge, les frais du clientélisme, du favoritisme et de grossiers préjugés au détriment des ‘'intérêts de l'entreprise'' dont il s'alarme curieusement aujourd'hui. En usant, et abusant de la PST (promotion sociale du travail), il a sciemment créé un clivage et des hostilités entre contremaîtres et ingénieurs issus des écoles nationales ou étrangères, attribuant précocement des postes de responsabilités (jusqu'à celui de chef de région) aux premiers sans leur donner le temps d'absorber mentalement leur nouveau statut d'ingénieur acquis en cycle court à l'IAP, et vouant aux gémonies ceux dont le tort était de l'être devenus de par leurs cursus universitaire.

Un faux problème qui jeta injustement l'opprobre sur ces ‘'extraterrestres venus voler le pain des anciens'', alors que la complémentarité des uns et des autres découle de soi ; bien pire encore, un embryon de rassemblement des ingénieurs, par le biais d'une antenne de la défunte ‘'union des ingénieurs algériens'', qui eut la naïve intention d'imiter l'organisation américaine SPE(society of petroleum engineers) afin d'instaurer un climat d'échanges d'expériences, de recherche de l'excellence et d'écriture d'articles techniques, se vit aussitôt taxé de syndicat de prétentieux ( pourtant, celui-ci fut à l'origine de la parution d'une revue intitulée ‘'le journal des travailleurs'') : la courte vue de certains responsables privait l'entreprise d'un puissant outil de travail. Et pour étayer nos dires, nous rapporterons le cas de ce cadre titulaire d'un master en petroleum engineering qui fut proposé à un poste de chef de région ; Mr Zouiouèche agréa en tant que vice-président et le dg entérina ; cependant, le processus d'exécution de celle-ci fut bloqué parce qu'un chef de personnel (celui-ci l'avouera plus tard à l'intéressé) susurra à l'oreille du directeur à l'origine de la démarche que l'agent en question était membre du regroupement mentionné plus haut. Mr Zouiouèche ne déjugea pas son collaborateur, et le dg ne fut même pas informé de l'entrave faite à une décision signée de sa main. Menacé de représailles, ce cadre se fit muter dans une structure sans rapport direct avec ses compétences.

Par contre, on a vu un diplômé de sciences-po mis à la tête de la direction juridique de l'entreprise, puis passer sans encombre au rang de dga parce qu'il possédait un nom ; on a vu être installé aux commandes d'une direction technique de la structure exploration quelqu'un, fraîchement recruté, qui n'avait pas passé un seul jour dans les dunes ; on a vu des postes de haut rang managérial créés de toutes pièces pour accommoder des protégés, et même, dans un cas, pour offrir à un responsable arrivé au terme de sa mission à l'étranger(huit années) et de sa carrière, les avantages inhérents à la fonction afin d'améliorer substantiellement ses conditions de départ à la retraite. On a su que des responsables, au lendemain même de leur mise à la retraite, étaient allégrement embauchés outre-mer par des compagnies étrangères ayant pied en Algérie. La liste est longue de douceurs du même goût que le fleuve Sonatrach a charrié tout au long de son histoire.

Aussi, quand Mr Zouiouèche s'étonne de l'arrêt de certaines formations et écrit : «ces cadres, semble-il, auraient quitté Sonatrach souvent pour des problèmes matériels qui auraient pu être résolus avec un peu de bonne volonté…On sent, en ce moment, une espèce de lassitude, de désaffection qui est loin d'être bénéfique pour le secteur», on croit rêver; le plus paradoxal, c'est que, précisément, jamais le secteur ne regorgea autant d'ingénieurs rentrés de formation que durant sa présence aux commandes; un éventail de spécialités du réservoir engineering à la sécurité industrielle, une période faste qui venait récompenser les gigantesques efforts d'investissements consentis. Une scandaleuse étroitesse de vue confina cette élite dans des bureaux jusqu'au découragement qui poussa à l'expatriation : beaucoup de ces gens ne demandaient que la considération. Bien des enthousiasmes ont été réprimés, des ambitions refroidies dans l'isolement, des carrières saccagées quand d'autres, sélectionnées sur la base de critères subjectifs criards, étaient outrageusement portées aux nues.

Il faut, néanmoins, garder présent à l'esprit le caractère si particulier de cette entreprise sous contrôle direct de l'Etat (et sujette à des influences occultes), et subodorer que tout son mal provient du seul souci des autorités d'assurer la rente pétrolière au pays ; tous ceux qui ont présidé aux destinées de cette compagnie ont sans nul doute été contraints de souscrire aux directives «venant d'en haut», même si comportant des actions pouvant éventuellement porter préjudice aux gisements( c'est-à-dire aux générations futures), ou économiquement inintéressantes (ah, le Pérou !) ; en échange, on ne fut pas regardant à l'endroit de leur mégalomanie. Aussi, ne parler que de la dernière décennie escamote la réalité que chaque dg a fait la pluie et le beau temps à son époque sans trop se préoccuper d'établir des plans de carrières pour les anonymes de l'entreprise.

Alors, «pour éviter que la raison s'emporte, faut-il parler au lieu de se taire, ou se taire au lieu de parler», nous dirons que chacun est juge de ses choix selon sa conscience. On peut aller à la Mecque et en revenir blanchi de ses péchés (tentant, non ?) ; certains pérorent en pensant parler, d'autres admettent qu'ils ont été les harkis du système (mais seulement après sevrage de la mamelle nourricière), d'autres encore se taisent en espérant rémunération contre silence rendu, pendant que certains donnent des cours de management en oubliant que le leur fut médiocre. Tous se sont gardés de démissionner aux moments où l'orthodoxie de la profession était malmenée, sourds à l'exhortation de la mère à son fils «ya Ali, mout ouaguef !». A l'église, avant de sceller une union par le mariage, le prêtre s'adresse d'abord à l'assistance et dit «si quelqu'un parmi vous s'oppose à ce mariage, qu'il parle maintenant ou se taise à jamais !». Tous devraient méditer cette sagesse chrétienne, ou adopter le célèbre adage de Mr Chevènement : un ministre, ça ferme sa gueule, ou ça claque la porte!

* Ex cadre supérieur Sonatrach