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CHRONIQUE DE LA RÉVOLUTION TUNISIENNE.ACTE 1. SCÈNE 2.

par A. Benelhadj

1ère Partie

« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »(La Boétie, Discours sur la servitude volontaire.)

Désordre, mode d'emploi.

Beaucoup escomptaient et espéraient que le départ de Ben Ali allait calmer les foules, renvoyer les manifestants dans leurs foyers et mettre un terme au « désordre préjudiciable à l'image du pays et à son économie ». De tout cela, nous le savons, rien n'y a fait. La révolution tunisienne est en marche et ne semble pas vouloir s'arrêter. Aussi bizarre que cela paraisse, la question qui tenaille et préoccupe le plus les classes possédantes du pays, les observateurs internationaux et les acteurs économiques n'est peut-être pas le « désordre ».

Le désordre est affaire ordinaire pour ces gens qui sont passés maîtres dans l'art de l'organiser, de le vendre et de le rentabiliser. Il y a des théories très sophistiquées pour ça : de la cinétique des gaz aux historiens de l'anomie, une foule de têtes d'œuf labellisés.

Ce qui embarrasse ici c'est une action sans acteurs. Un mouvement sans pâtre identifié que l'on peut corrompre ou occire. Un objet sans sujet. Voire une Révolution sans religion, sans clergé, sans sacerdoce ni sacrements. Pas une pilosité suspecte à l'horizon que ce soit d'ailleurs à Tunis ou au Caire. C'est troublant. C'est inquiétant. Ne soyons pas naïfs : Dans le magma informe des masses en mouvement, dans les coulisses et les interstices des foules, les appareils toutes obédiences confondues cogitent le moment opportun de leur entrée en scène pour se saisir du gouvernail.

N'empêche, ç'eut été tellement commode, tellement conforme aux schémas habituels d'avoir un peuple qui se meut sous la conduite d'un Parti, d'un Grand Timonier, d'une clique d'agitateurs qu'on peut acheter, séduire, embastiller ou fusiller. C'est peut-être cela qui est intolérable.

Or ici, rien de tel. La foule n'est pas un interlocuteur contrôlable. Particulièrement quand elle s'improvise peuple indocile et imprévisible.

Le problème avec les dictatures et les totalitarismes est qu'en étêtant les peuples, ils se privent d'ennemis représentatifs à circonvenir.

L'urgence a donc été de répondre vite, avec une retraite en bon ordre : Ben Ali a été abandonné avec l'espoir de dégonfler le processus et se donner le temps nécessaire pour se retourner, pour anticiper le coup suivant et conforter ce qui ne peux être perdu ou menacé d'être emporté.

En vain, jusqu'au soulèvement égyptien, diversion Ô combien opportune (et tant pis pour Moubarak !)

La fin de la récréation

Ils ont obtenu la fin du « dictateur » et de sa belle famille. On a amnistié et libéré presque tous les prisonniers d'opinion. On a respecté fidèlement la Constitution en confiant le gouvernail formel au président de l'Assemblée des députés.

On a accepté de légaliser tous les partis politiques interdits. Le premier ministre a promis de quitter le pouvoir dès la fin des prochaines élections au plus tard dans six mois… On a même fermé les yeux sur les pilleurs et les pillages de magasins, de propriétés… les propriétaires ont été convaincus que c'était le prix à payer… (À solder dans les calculs économiques des bilans consolidés à venir).

Que veulent-ils donc de plus ? Qu'est-ce qu'ils attendent pour rentrer chez eux ? Irritation excédée rapportée ce vendredi 28 janvier de Tunis : « Ce n'est quand même pas une poignée de manifestants qui va décider pour le pays. Je crois que la grande majorité des Tunisiens est satisfaite maintenant et veut juste un retour à la normale ». Le cri du cœur des classes aisées de La Marsa, de Nabeul, de Hammamet, de Monastir et des milieux d'affaires étrangers. « Retour à la normale », c'est-à-dire faire comme si rien ne s'était produit…

Comment éviter la tache d'huile toujours possible, la « contamination » d'un processus dont personne n'aurait cru les Tunisiens capables d'imaginer, de concevoir et encore moins d'entreprendre ? C'est ici que le concept de « réforme » prend tout son sens, comme une habile administration symptomatique des ressentiments, sans préjudice significatifs pour l'ordre politique contesté : l'art de faire du neuf avec du vieux.

L'insurrection égyptienne a son bon revers : braquant les caméra sur les ennuis de Moubarak, elle donne le temps à Ghannouchi, ce Talleyrand talentueux, de négocier la révolution tunisienne, de lui faire les concessions de formes (changeant de hard, mais pas de soft) et surtout de préserver le système qui menaçait de suivre Ben Ali dans sa faillite. Evidemment, il n'est pas interdit de rêver… Le ministre provisoire des AE y a laissé son poste.

Toute la question revient à : comment se débarrasser de ce peuple après qu'il ait fait, comme lors de toutes les révolutions bourgeoises, le travail qu'on attendait de lui et qui ne veut pas s'y tenir ? Comment récupérer un mouvement dont les exigences menacent l'économie et la stabilité constitutionnelle de la nation ? Il refuse de prendre congés et projette de faire place nette. « Et puis quoi encore ?? ! »

On les entendrait tempêter ces privilégiés et les milieux d'affaires qui ont le sentiment d'avoir été piégés à Tunis, à peu près en ces termes : « Combien de temps faudra-t-il encore supporter ces enfantillages ? » « Tout cela relève de ce fourvoiement démocratique puéril, éternellement récurrent, après lequel courent en vain les peuples constitutivement immatures : la maîtrise de leur destin. » « Qu'est-ce que c'est que ce peuple qui prend au sérieux les promesses des politiques et au pied de la lettre leurs discours électoraux ? » « N'a-t-il donc pas compris que la démocratie et les démocrates, c'est juste un jeu de rôle, une hypothèse de travail pour intellectuels en quête de controverses, un théâtre pour médias férus de spectacles, une carrière pour bavards égotiques qui ne représentent qu'eux-mêmes ? Une enceinte où se hiérarchisent les contraintes, où se négocient des intérêts qui n'ont rien à voir avec ceux des peuples et où on permute les pantins offerts de temps à autres en sacrifice à la colère populaire. N'a-t-il rien retenu du sort de Socrate ? »

« Sacrés Tunisiens ! Ils acceptent en 1956 une indépendance pacifiquement négociée entre un avocat habile et ambitieux et un politicard dont le péché d'orgueil lui fait porter le nom de son pays. Et ils se réveillent plus d'un demi siècle plus tard avec l'envie et le sérieux d'un potache pour enclencher une révolution qui va jusqu'au bout… »

Tout ce beau monde est en désarrois devant l'absence de modèles de référence qui permettraient d'éclairer de ce qui se passe et de réagir aux événements.

L'entreprise quêtant le risque qui légitime a posteriori les rémunérations excessives qu'elle tire de son activité, est un mythe tenace. Intenable est la situation d'un entrepreneur incapable d'entreprendre, c'est-à-dire incapable d'anticiper, terrorisé devant le risque, le vrai !

C'est bien connu, toutes les révolutions se consument en administration ou en Restauration. La révolution est une machine à déboulonner les dictateurs pas un mode de gouvernement. Le Parti Révolutionnaire Institutionnel a gouverné le Mexique pendant 70 ans. La révolution christique a fini en Vatican depuis plus de vingt siècles, résistant à la Réforme et à la Révolution française mais avec des églises envahies par les touristes, une crise des vocations et des prêtres (aux mœurs bizarres) atteints par la limite d'âge. Et dire que le Christ avait tancé le Sanhédrin pour avoir pétrifié la Parole dans des rites dénotés. Est-il besoin de se souvenir de la glorieuse Révolution d'Octobre qui a beaucoup emprunté à l'Eglise orthodoxe ?

In fine, le soulèvement tunisien sera formalisé et intégré dans un cadre constitutionnel. Des compromis seront négociés dans des limites difficiles à discerner et à anticiper, mais le ver est dans le fruit et, pour un temps indéterminé, les « sans-culottes » tunisiens vont injecter du sang neuf dans une dynamique sociale et politique qui impactera à plus ou moins brève échéance toute la région.

Beaucoup s'étaient demandés si la situation en Egypte relevait du syndrome tunisien. Le poids géostratégique de l'Egypte donnait à réfléchir, mais la similitude des situations augurait une fin analogue. Exemple :

Le 28 décembre, Zine El Abidine Ben Ali s'en était vivement pris à « une minorité d'extrémistes et d'instigateurs mercenaires à la violence et au désordre », dont les agissements « inacceptables » « nuisent au pays et en donnent une fausse image ». « La loi sera appliquée en toute fermeté à leur égard », a-t-il dit le 28 décembre.

Le 28 janvier, jour pour jour, mot pou mot, Moubarak a tenu le même discours. Il y a là plus qu'une coïncidence.

« En Orient, on a soit des talibans, soit des Atatürk » (N. Sarkozy)

C'est en ces termes en juillet 2008 que, ainsi planté en Parangon de la realpolitik, Nicolas Sarkozy donnait des leçons de pragmatisme aux cadres de l'UMP, et justifier l'invitation faite au président syrien d'assister au défilé du 14 juillet et sa visite d'Etat en avril en Tunisie [1]. « J'ai raison ! » avait alors triomphalement lâché le président, selon un participant. Malheureusement, ce n'est pas sur une posture réaliste (et bien plus précisément sur une rupture radicale avec elle) que le candidat Sarkozy avait assis et exalté sa différence lors de sa campagne en 2007…

Laissons de côté l'« Orient » que le président français emprunte aux dérangements picturaux de Ingres, de Chassériau ou de Delacroix, notons au passage que, comme de nombreux Français qui ignorent les langues étrangères (en dehors de l'anglais, et encore !), il ne s'est pas aperçu que la Tunisie se situe au Maghreb et que Maghreb signifie « Occident » en arabe et revenons sur le « double-bind » dans lequel on veut enfermer tous ceux qui contestent la politique occidentale au Maghreb et au Proche-Orient.

Face à un dilemme cruel - du moins s'efforcent-ils de nous en convaincre - les gouvernements occidentaux avaient le choix entre une démocratie qui menacent d'accoucher de régimes intégristes et des dictatures ainsi soutenues pour les en préserver. Argument : en 1991 en Algérie, les Islamistes n'ont accepté le suffrage démocratique que dans la mesure où ils étaient convaincus – et ils n'avaient pas tort en cela – qu'il allait leur permettre d'arriver au pouvoir et leur donner ainsi l'occasion de le supprimer. Un peu comme dans un train en déplacement dont les occupants du dernier wagon enlèvent les rails.

On présente ainsi Ben Ali comme un dictateur qui n'avait été « toléré », non par choix délibéré, mais seulement dans la mesure où il représentait un front acceptable, un moindre mal face à l'islamisme.

Entre Ghannouchi et Ghannouchi, l'impasse occidentale

Mais si cette version des choses était vraie, qu'on nous explique alors ceci :

Où s'est-il donc réfugié Ben Ali, le tyran anti-islamiste, chassé de son pays par le peuple tunisien ? En France ? En Angleterre ? En Allemagne ? Aux Etats-Unis ? Dans le creuset originel des Lumières ?

Non ! En Arabie Saoudite !

La « Mecque » (pour ainsi dire) achevée, constitutionnelle, transcendantale de l'intégrisme ! L'usine wahhabite qui fabrique ce qu'il y a de plus exemplaire, le nec plus ultra en la matière. L'Arabie : le prototype même de l'ennemi civilisationnel à la Huntington qui met en transe les hordes d'intellectuels islamophobes européens qui ont pignon sur rue, ces cerveaux unanimes, qui expliquent le malheur du monde par un voile sur la tête de petites filles, oubliant le voile qu'il ont devant les yeux.

Ainsi, les Saoudiens (et saoudiennes entièrement bâchées) qui fréquentent la Place des Vosges (à Paris) et la Promenade des Anglais (à Nice) ne sont absolument pas importunés… Bien au contraire ! Le réalisme des carpettes – au plus haut niveau – est à l'épreuve des obus. Elles succombent à l'odeur entêtante du pétrole. Les entreprises, les ministères, les Académies, les Grandes Ecoles, les IEP… en débordent.

Inversement, le chef du mouvement islamiste interdit en Tunisie (pas ce Ghannouchi, l'autre, le chef de Annahdha), n'était pas hébergé en Arabie Saoudite, en Iran, aux côtés de Ben Laden en Afghanistan ou au Pakistan. Là où « normalement » il est à sa place.

Non, il était hébergé à Londres, une des principales capitales qui se posent en ennemie irréductible de l'Islamisme ! Même si le rusé Ghannouchi n'a rien d'un ayatollah, cela invite tout de même à interrogations…

Certes, le Premier ministre britannique (en compagnie de la chancelière allemande, les deux rejoints quelques jours plus tard par N. Sarkozy), a fini de prend acte des changements intervenus depuis 1991 : « Je crois qu'il est temps de tourner la page des politiques du passé qui ont échoué », a-t-il déclaré le 05 février à Munich, à propos de l'extrémisme islamique dans son pays. C'est traditionnellement la capitale bavaroise que choisissent les Anglais pour se fâcher avec l'histoire.

Pensant à Cameron (et à Chamberlain), l'on se remémore le mot de Churchill : « Un taxi vide s'est approché et Attlee en est descendu ».

Au reste, nous savions combien le modèle binaire antithétique ne tenait pas la route.

C'est Ben Ali, le dictateur « toléré » précisément pour endiguer leur influence, missionné pour réduire l'Islamisme, qui s'acharnait à en faire la promotion chez lui.

En mai dernier, il lance la première banque commerciale tunisienne spécialisée dans la finance islamique, la banque Zitouna. Une institution fondée par le gendre du président Zine El Abidine Ben Ali, l'homme d'affaires de 29 ans Mohamed Sakhr Materi qui en détient 51% via le Holding Princesse Materi, avec le concours de six grands groupes privés tunisiens. Parmi ses structures figure un comité de la « chariâa » présidé par l'ancien mufti Cheikh Mohamed Mokhtar Sellami. M. Materi, par ailleurs membre de la chambre des députés, a lancé il y a environ trois ans la première radio religieuse, « Radio Zitouna », très écoutée en Tunisie.

À peine Ghannouchi (l'islamiste) quittait la capitale britannique pour retourner chez lui, une rumeur (malveillante) y annonçait l'arrivée imminente de Moubarak et de sa famille. C'est dire à quel point l'Occident permute selon les circonstances, les deux faces opposées de l'aliénation du monde arabe dont il joue cyniquement au vu et au su de tous.

N'est-ce pas avec les Frères musulmans que le pouvoir égyptien tente de négocier la « transition » qu'américains et généraux égyptiens essaient de vendre aux insurgés ?

Enfin, Tariq Ramadan, citoyen helvète né dans la patrie d'adoption de Calvin, petit fils de Hassan El Benna (fondateur égyptien des Frères Musulmans), qui concentre sur lui une animosité d'une rare intensité dans les cercles sionistes européens les plus militants, est un honorable professeur non à Zitouna, A Damas ou à Riyad, sans doute pas à El Azhar, mais à Oxford, le temple aristocratique de la bienséance et de l'intelligentsia britannique. Au passage, on comprend mieux – à suivre le cas T. Ramadan - pourquoi les autorités coloniales n'ont jamais encouragé la scolarisation des enfants indigènes.

Qui peut croire encore au dilemme dans lequel on veut embastiller les pays arabes et musulmans ainsi que l'opinion publique occidentale : la dictature « démocratique » ou le chaos islamiste ?

30 ans de Moubarak après, les Français ayant retenus la leçon tunisienne, affirment tous d'une seule voix résumée par la déclaration des Verts (EELV) : « Ni intégrisme, ni dictature. Le peuple égyptien a droit à la démocratie »

Enfin !

Merci pour lui.

Résipiscences françaises : À la recherche du temps perdu…

Le chapitre 1 raté, les Français comme si de rien n'était, sont passés au chapitre suivant, moyennant des contritions compassées qui ne coûtent rien, mais qui ne rapportent malheureusement pas grand-chose…

Frédéric Mitterrand : « Les Tunisiens savent que je travaille au service de la Tunisie, et notamment dans le domaine culturel, depuis trente ans. Comme beaucoup d'autres, je l'ai fait en essayant de privilégier le dialogue avec les autorités et souvent en allant jusqu'aux limites de ce qui était acceptable », a écrit le ministre français dans cette lettre publiée par l'hebdomadaire Réalités sous le titre « lettre de Frédéric Mitterrand au peuple tunisien ».

Plaçant la question à la hauteur de son ego (pathologie indigène chronique), alors que c'est la France qui y a laissé ses intérêts, il continue : « Alors que le peuple tunisien est parvenu par ses seules forces à se débarrasser de la chape de plomb qui pesait sur lui, je regrette profondément que mon attitude et les expressions qu'il m'est arrivé d'utiliser aient pu offenser des gens que j'ai toujours voulus aider et que j'admire et que j'aime » (…)

« Puissent ceux qui me connaissent bien et savent ce que j'ai accompli réellement me comprendre et accepter mes regrets », assurant partager « totalement l'enthousiasme pour l'avènement de la liberté et l'espoir en la démocratie » en Tunisie.

En Echo, le président Nicolas Sarkozy y va à son tour de ses regrets : « Derrière l'émancipation des femmes, l'effort d'éducation et de formation, le dynamisme économique, l'émergence d'une classe moyenne, il y avait une désespérance, une souffrance, un sentiment d'étouffement dont, il nous faut le reconnaître, nous n'avions pas pris la juste mesure ».

Soit. Désormais, la France pèse en Méditerranée méridionale et orientale le poids de l'insignifiance (La France a interrompu ses ventes d'armes à l'Egypte le 05 février. Qui s'en est aperçu ?). Le comble est que ses élites visibles le reconnaissent bien volontiers et semblent s'en accommoder avec un flegme de loosers convaincus.

« Quand je suis en vacances, je ne suis pas ministre des Affaires étrangères » se défend M. Alliot-Marie. À quels arguments insolites sont réduits les professionnels de la politique quand ils ont perdu le sens des réalités…

Le silence sidéral des « Hautes Consciences »

Après s'être tus sur la répression en Tunisie, les politiques français se bousculent au « crachoir ». On n'arrive plus à museler les acrobates opportunistes. La Tunisie et l'Egypte s'invitent dans une pré-campagne présidentielle meurtrière.

La confusion et la précipitation sont le lot des attardés (dans tous les sens du mot)… Ainsi, craignant de rééditer le couac tunisien, Jeannette Bougrab secrétaire d'Etat aux sports s'est crue tenue de prendre les devants et déclare samedi 29 janvier sur France Info : «Je crois qu'il faut que le président Moubarak parte, je crois qu'après 30 ans de pouvoir il y a quand même une forme d'usure et que la transition démocratique doit aussi toucher l'Égypte».

Or, toujours taraudés par l'incertitude, hésitants, dépourvus de politique internationale claire, guettant les signaux venant du Caire, de Washington, de Londres ou de Berlin, le président de la République et son premier ministre se sont gardés d'appeler au départ de Hosni Moubarak. Se contentant de propos vagues et ambivalents pour se ménager une porte de sortie improbable dans un cul-de-sac, coincés entre la défense de la démocratie et celle de leurs intérêts. Avec des Américains difficiles à suivre, qui ne partagent pas toutes leurs analyses, qui n'informent pas leurs alliés sur leurs intentions et qui font volte face selon les circonstances.

Ceci, jusqu'au 02 février après que Obama ait donné le « la » et le « top » [2].

Entre-temps, convoquée à Matignon le lendemain, la secrétaire d'Etat aux sports a pris connaissance de la position officielle de la France et des limites de ses compétences. Inutile de reprendre les termes inélégants utilisés à son endroit par les commentateurs.

Mais qu'en est-il des démocrates professionnels, qu'en est-il des spécialistes de l'indignation universelle ? Où se cachent-elles donc ces égéries ombrageuses, ces experts de l'ingérence humanitaire, prompts à pourfendre les dictatures quelle que soit la hauteur des murs derrière lesquels elles s'abritent ? « On voyait que Ben Ali avait mis son pays en coupe réglée et le pillait ? Et on attendait, pour le dire, qu'il ait perdu le pouvoir ? » (Le Point, 20 janvier 2011) L'aveu que BHL prête au gouvernement français lui va comme un gant.

Tous ses amis, comme lui, se sont tus : Pour qu'on oublie leurs compromettantes « amitiés » pour les régimes dictatoriaux locaux ?

Pour qu'on oublie leurs déclarations apologétiques en faveur des nababs maghrébins qui les reçoivent en grandes pompes dans des propriétés somptueuses en compagnie de l'élite politique française qui passe régulièrement des vacances laborieuses, à l'abri des médias européens… comme en décembre dernier au Maroc ? MAM en Tunisie et Fillon en Haute Egypte aux frais des dictateurs ?

Ne seraient pas-ils inquiets de ce qu'il pourrait advenir de leurs protégés ici et là (surtout là…) ?

Alternances sans alternatives

La démocratie, ceci ne peut être éludé, est un produit exportable mais à une condition (au moins) : que ceux qui en sont les promoteurs soient vertueux et appliquent chez eux les préceptes qu'ils prescrivent à autrui. La démocratie française est à cet égard édifiante : 3 exemples récents.

* Craignant le vote populaire, l'exécutif français a renoncé à soumettre à référendum le Traité de Lisbonne, un enjeu décisif de souveraineté. À une Irlande prés, qu'on a fait voter deux fois avec moult pressions et concessions, les parlements ont privé, en Europe, les peuples de leur choix pour des questions qui imposent la consultation populaire. Clamer que les peuples répondent toujours aux questions qu'on ne leur a pas posées, c'est un peu court.

Nous savons par exemple que les commissionnaires européens disposent, dans une large mesure, sans aucune légitimité populaire, de prérogatives du seul privilège des peuples et leurs directives surplombent les lois nationales pour dessiner un paysage politique auquel les nations n'ont pas explicitement, consciemment consenti.

Par ailleurs, le Parlement européen est une chambre si éloignée des citoyens, les procédures si complexes, les députés aussitôt élus s'adonnent aux transactions entre soi qui ont fait les beaux jours de la IVème République en France. Tant que l'objectif confinait à une supranationalité contractuelle afin de doter l'Europe d'une dimension planétaire, conférant au Vieux Continent un rang et une audience conforme à son histoire et à ses ambitions, beaucoup d'Européens avaient souscrit à ces procédés pour aller vite et mieux. Le pragmatisme a toujours servi de prétexte aux représentants des peuples pour justifier la trahison de leurs mandats.

* Dans les mêmes conditions, le président français a décidé que son pays rejoigne le système militaire intégré de l'OTAN. Ce qui revient de facto, quelle que soit l'amitié que partagent les peuples américain et français, à placer ses forces armées sous commandement étranger. La France est par ailleurs engagée militairement en Afghanistan où ses soldats perdent leur vie, sans qu'à aucun moment cet engagement n'ait fait l'objet d'un large débat permettant de recueillir l'avis et l'aval des Français. La guerre est une affaire grave qui suppose l'identification d'un ennemi déclaré tel et combattu au nom du peuple. Qui sait au juste la cause défendue par l'armée française en Afghanistan ? Certes, pour paraphraser Clemenceau, la guerre est une affaire trop sérieuse pour la confier aux peuples.

* Pendant de nombreux mois, les Français ont manifesté leur désapprobation au projet de réforme des retraites (auxquelles le candidat Sarkozy avait promis de ne pas toucher). Les sondages ont confirmé avec régularité et constance cette opposition. Cela n'a pas empêché le gouvernement de faire voter une loi que le peuple contestait.

Est-il alors si surprenant de constater une baisse tendancielle des taux de participation aux différents scrutins dans les pays « démocratiques » (sauf évidemment dans les pays où le vote est obligatoire, par exemple dans cette pauvre Belgique menacée de scission) où les électeurs ont perdu toute confiance dans un système qui leur renvoie immanquablement les mêmes professionnels de la politique qui alternent leur incompétence avec une régularité désespérante.

Les Etats sont dépouillés de leurs prérogatives et les citoyens se rendent compte que leurs élus sont de moins en moins des acteurs et de plus en plus des commentateurs, ce explique sans doute pourquoi les métiers de politiques et de journalistes se confondent et qu'il n'est pas étonnant d'observer que si les décisions intéressant les nations se négocient discrètement dans des espaces off shore, elles sont mises en scène dans les rédactions et exposées sur les plateaux de télévision.

C'est toujours Churchill qu'on sollicite pour apporter une pitoyable réplique (usée jusqu'à la corde) à ce constat critique. Comme s'il suffisait d'une pirouette ou une pointe d'humour (et on sait que l'occupant du 10 Downing Street n'en manquait pas – mais cela valait-il un Nobel de littérature ?) pour évacuer cette question essentielle.

C'est pourquoi - nous y revenons plus loin - les partis « démocrates » ont (dans les pays du sud comme dans les pays du nord) si peu crédibles, parades rhétoriques stériles, tenus à bout de bras par des moyens et des procédés aux limites de l'ingérence, parfois ostensiblement et ouvertement revendiquée.

« La révolution est de retour. La question n'est pas si elle viendra mais quand elle viendra chez nous. » Jean-Luc Mélenchon, JDD, 30 janvier 2011.

« La démocratie, c'est d'abord manger à sa faim. » Chirac dixit !

« Tous les hommes sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres. » Coluche.

C'est en ces termes « pragmatiques » que l'ex-président français avait décidé d'aborder la question du régime de Ben Ali dont il avait fini par admettre qu'il n'avait rien à voir avec la démocratie ou une répartition équitable des richesses…

Ce n'était pas, cela tombe sous le sens, au peuple tunisien qu'il s'adressait. Comme d'habitude, c'est en Occident, entre soi, que se décide et se débattent les problèmes et l'avenir du Sud. On y joint quelques fois un échantillon d'universitaires supplétifs exotiques avec une propriété strictement bijective : les Sénégalais parlent du Sénégal, les Gabonais du Gabon, les Algériens de l'Algérie… et les Occidentaux – comme il se doit - de tout le monde.

Le propos de Chirac est partagé par une multitude de bien pensants qui n'ont pas de temps à perdre en considérations théoriques et humanitaristes : « Concédons que Ben Ali n'est pas un démocrate mais reconnaissons ses autres « mérites » : l'éducation, le droit des femmes, le développement économique, la paix sociale, la lutte contre… l'obscurantisme. »

Ç'eut été acceptable si c'était avéré. La réussite tunisienne n'est malheureusement pas aussi brillante que le disent les présidents français soucieux de la prospérité des entreprises françaises et abusés par la façade touristique méditerranéenne, fardée à l'intention de se clients [3]. C'est bien de former des universitaires et d'en tirer argument en faveur du soutien apporté à Ben Ali, mais seulement si on les emploie.

En décembre 2009, soit une année avant la fin de Ben Ali, le directeur général adjoint du Fonds Monétaire International, Murilo Portugal, tirait (confidentiellement) à Tunis la sonnette d'alarme : « le plus grand défi qui se pose à la Tunisie est le problème de l'emploi, surtout des diplômés de l'enseignement supérieur. » Estimé officiellement à près de 14% de la population active, le chômage touche de plein fouet les promus des établissements universitaires. Chaque année, 85.000 personnes arrivent sur le marché du travail pour seulement 60.000 à 65.000 postes supplémentaires. Il ajoute que pour que le chômage soit sérieusement résorbé les 3% de croissance du PIB en 2009 ne suffisent pas : il faudrait au moins 10%. Passons sur les 2$ par jour (moins de 50€/mois) dévolus à 40% d'Egyptiens.

Les Tunisiens eux savaient bien la différence entre la communication des politiques, les cartes postales et les posters des agences de voyages et la réalité qu'ils vivaient tous les jours. Ils ne parvenaient pas à comprendre comment la « patrie des droits de l'homme » pouvait supporter un régime aussi étranger à l'idée d'égalité, de liberté et de fraternité.

Bien que beaucoup d'« experts », incapables de le prédire, continuent à colporter l'idée que le soulèvement tunisien est du aux réseaux sociaux numériques [4], d'autres observateurs se rabattent sur l'antienne : c'est simple, la Révolution tunisienne est « une révolte de la faim ». Ce qui mis à mal le soutien réaliste apporté à Ben Ali et à ses performances. Clichés mis à part, ce n'est pas totalement faux, de nombreux miséreux comptent en effet parmi les foules qui défilent, mais cela ne permet pas d'expliquer la rupture qui vient de se produire à Tunis ni d'ailleurs dans les grandes métropoles égyptiennes (et pas seulement au Caire).

Les Tunisiens qui manifestent dans les rues de la capitale et centres urbains du pays n'ont rien de crève-la-faim !

Mohamed Bouazizi s'est immolé non parce qu'il était au bord de l'inanition, mais parce qu'il ne supportait plus l'humiliation de sa condition, lui préférant la mort.

Humilié d'être un diplômé de l'université sans emploi.

Humilié de ne pouvoir même pas pouvoir vendre des fruits et des légumes à la sauvette.

Humilié de n'être ni un universitaire officiel, ni un travailleur clandestin.

Humilié d'être un citoyen informel.

C'est probablement cette humiliation qui est aux origines d'une révolte spontanée d'un peuple qui reconnaissait sa propre déchéance dans celle de cet homme qui a préféré mettre fin à ses jours que de supporter sa condition. Devant ces femmes et ces hommes révoltés s'étalaient tous les jours des écarts considérables de richesses et de privilèges selon un gradient dont ils n'arrivaient à comprendre ni à s'expliquer la logique.

La pauvreté ou les privations, quelle qu'en soit la dureté, sont en soi tolérables par les peuples mais seulement sous conditions : qu'elle soit expliquée et justifiée, que soient indiqués les voies et moyens destinés à la réduire et surtout que les contraintes soient équitablement réparties entre tous les membres du corps social.

Il n'est pas acceptable que la « rigueur » et l'austérité soient infligées à la majorité et épargnent une minorité de nantis oisifs, singulièrement lorsque certains d'entre eux marquent ostensiblement - au su et au vu de tous – à quel point ils en sont affranchis.

Ces conditions tiennent lieu de principes universels.

Comment déposséder le peuple de ses droits d'acteur ?

« Les machines un jour pourront résoudre tous les problèmes, mais jamais aucune d'entre elles ne pourra en poser un ! » A. Einstein

Il n'est pas concevable que le peuple tunisien fût l'acteur de son destin. Sur cette question, que de pages noircies en vain : Les théories foisonnent en anthropologie politique, chez les sociologues amateurs, les politologues en vue, les psychosociologues du chaos et des foules révoltées… Les experts qui défilent sur les plateaux de télévision renseignent sur le brainstorming qui agite les politiques qui ne savent plus à quoi s'en tenir. C'est pire que les conjoncturistes et les chartistes (qui se pressent autour de la « corbeille »), impuissants à « voir » au-delà de deux séances de bourse et qui passent leur temps à prévoir le passé.

Un bon exemple : J. Attali convoque Marx et le marché pour postrationaliser son incapacité à prévoir : « on est conscient, depuis l'analyse de l'histoire anglaise par Karl Marx, que le marché crée les conditions de l'émergence de la démocratie. (…) la Tunisie, passée à l'économie de marché, ne pouvait que devenir une démocratie » écrit-il concluant : « Rien n'était plus attendu que la révolution du jasmin » (L'Express, mercredi 19/01/2011 à 17:39).

Le seul problème est qu'Attali n'avait jamais rien prévu.

Bien au contraire, il participait – avec beaucoup d'autres (ses amis « socialistes » aux commandes du FMI ou de l'OMC par exemple) - à entretenir la dictature clanique des Ben Ali.

Au reste, l'économie tunisienne n'est pas plus une économie de marché que l'économie américaine ou l'agriculture européenne, subventionnées et encadrées par des protections qui échappent depuis longtemps aux lois de l'offre et de la demande. Microsoft « habite » plus de 90% des ordinateurs de la planète sans que la loi antitrust ne songe à le casser ou à le nationaliser. Clinton a essayé très modestement. Des pans entiers de l'économie sont concédés aux magnats privés. Bush a immédiatement mis dès 2000 un terme à ce projet pourtant fidèle à la doctrine libérale.

Les grandes entreprises industrielles américaines, un pied dans le civil un pied dans le militaire, profitent grassement des subventions de l'Etat américain. Des lobbies puissants y veillent. L'Europe verte (à laquelle près de 50% du budget européen est consacré) ne connaît pas les lois du marché, pour le malheur de l'agriculture des pays pauvres étouffées par les exportations européennes.

Evidemment, les lois du marché sont prescrites aux pays dominés et gouvernés par des hommes de paille.

Le marché qui accouche de la démocratie ? Attali en a de bonnes ! La lecture critique qu'en fait le tunisien Dahmani Fathallah (www.leaders.com.tn, J. 10 février 2011) renvoie courtoisement ce visionnaire de génie à des considérations élémentaires.

Attali fait comme tout le monde, il commente et vend du papier dans un monde amnésique. Aussitôt lu, aussitôt oublié.

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Après les réseaux sociaux et les internautes « révolutionnaires » (ces victimes d'une addiction solipsiste chronique – surtout chez nous où les écrans sont, après le foot, le seul loisir bon marché), après les jacqueries des affamés, on se plaît aussi à expliquer la Révolution tunisienne par un complot américain ourdi pour chasser les Français du Maghreb afin d'occuper leur place.

Ce serait même Washington qui aurait fait pression sur l'Arabie pour qu'elle accepte d'héberger Ben Ali et dissuadé le malheureux dictateur en fuite d'aller en France. Cette dernière n'aurait pas été informée de cette combine secrète dont les Américains ont tiré comme ils savent le faire, toutes les ficelles. De coupable d'avoir omis de secourir ses voisins, la France s'improvise victime.

On trouve trace d'un tel scénario susurré il y a quelques jours dans Le Figaro, sous la plume imaginative de G. Malbrunot, un ancien otage expérimenté qui n'a pas succombé au « syndrome de Stockholm » (Irak 2004) et qui se lance dans le « nation-building » très en vogue à Hollywood et dans les rédactions après la fin du conflit « Est-Ouest ».

Cette thèse n'en est pas une et sollicite abusivement les faits. Tout le monde sait depuis le XIXème siècle que l'Amérique s'applique à se débarrasser de toutes les anciennes puissances coloniales sur les trois continents où elle aménage des régimes favorables à leurs intérêts.

Cela commence par l'Amérique Latine où la Doctrine Monroe (énoncée en 1823 et tenue pour doctrinalement officielle en 1854) déclare le continent comme une « chasse gardée » exclusivement yankee. [5]

Les Etats-Unis ont donné, comme chacun sait, un coup de pouce circonstanciel à l'indépendance de l'Algérie, notamment aux Nations Unies. Mais les Algériens n'ont jamais mis cela sur le compte de l'expression d'une inclination romantique irrépressible des Américains pour la libération des peuples.

Il en fut de même après le « 24 février » de l'époque où l'Algérie tenait encore debout et savait tirer parti des contradictions américano-hexagonales. On continue encore à ânonner en Occident que le « choc pétrolier » de 1973 a été un complot ourdi par les enturbannés du Golfe.

Que les Etats-Unis se réjouissent des difficultés françaises, il n'y a là rien de bizarre, surtout lorsque les Français accumulent maladresses et incompétences dans des formats historiquement inconnues. Mettre en porte à faux les « grenouilles » ne déplaît pas toujours aux Yankees, particulièrement quand ils peuvent en tirer profit.

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Les hauts fonctionnaires du Quai d'Orsay et le corps diplomatique signalent régulièrement les ratés de la politique internationale de Paris. Jusqu'à contester en aparté la décision de relever des ses fonctions l'ambassadeur en Tunisie, Pierre Ménat, qui fait les frais des erreurs d'appréciations de Paris sur un mouvement qui a emporté le régime tunisien [6].

Prenant sa défense dans Libération du 25 janvier, Yves Aubin de la Messuzière, ancien ambassadeur à Tunis de 2002 à 2005 révèle que « Les autorités politiques françaises étaient parfaitement informées des dérives du système Ben Ali.» Ce ne serait pas chez les diplomates qu'il faudrait chercher la cause des déboires français. On ne peut mettre toutes les défaites sur le compte des artilleurs. Il y a la machine et il y a les pilotes…

Cela ne date pas de 2007 : le passage de Douste-Blazy (le « Cond'Orsay », sobriquet forgé par ses collaborateurs) aux Affaires Etrangères avait atteint un summum dans ce domaine. Et celui de Monsieur « K », dans un autre registre, a réussi à le faire oublié (cf. Pierre Péan : « Le monde selon K », Fayard, 2009). Le french-doctor, apôtre du « devoir d'ingérence humanitaire », après son éviction du dernier gouvernement Fillon, a complètement disparu du devant de la scène. Sans doute, le brocardeur militant du droit-de-l'hommisme eut été plutôt encombrant aujourd'hui dans la gestion des relation avec la Tunisie insurgée.

Dominique de Villepin ne manque pas d'arguments (ni de raisons personnelles) à pointer : la France n'a pas été très heureuse dans le choix de ses ministres des Affaires Etrangères dit-il… Plus sévère, il déplore « l'humiliation de ne pas avoir une diplomatie à la hauteur ».

Washington n'a pas besoin de fournir des efforts à souligner l'indigence française : l'exécutif français se débrouille très bien tout seul. Les confusions dans la gestion médiatique de ses échecs s'ajoutent aux gaucheries de Mme Alliot-Marie et donnent de la France une image qui peut que porter préjudices à ses intérêts. Les entreprises le manifestent de moins en mois discrètement.

Nicolas Sarkozy à propos des vacances de son premier ministre en Egypte payées par Moubarak : « Pas un centime français n'a été dépensé pour ce voyage » a-t-il répondu. Le même argument a été repris au mot près le lendemain sur une chaîne de télévision publique par un journaliste d'époque – l'inénarrable Eric Zemmour -. Un vrai symptôme !

Les Français consentiraient donc cyniquement à ce que le contribuable égyptien (et on sait par quels démocrates son pays – pauvre au demeurant - est dirigé) prennent en charge les loisirs de ses hommes d'Etat ? Comment dans ces conditions peut-on espérer, à défaut d'être morale, avoir une politique internationale claire et efficace ?

Certes, nos amis Français savent faire naufrage avec panache et, comme on le voit, avec impudence. Ce faisant, les Algériens qui se réjouissent peu ou prou des malheurs de notre voisin du nord, quelles que soient ses responsabilités historiques à l'égard de leur pays, seraient avisés de voir que les maladresses françaises ne sauraient cacher les (plus) graves insuffisances européennes. Le cynisme est chose ordinaire dans ces démocraties à morale variable.

Il en est de même du cafouillage de Washington qui ne sait plus au juste sur quelles lignes stratégiques ajuster ses décisions, tant la Maison Blanche a maladroitement tergiversé au point qu'on ne savait plus très bien au vrai qui dirigeait, quels lobbys agissaient dans l'ombre et si tout compte fait Moubarak n'était pas le pantin que certains décrivaient.

Jamais les armadas – et cette conviction est tenace outre-atlantique - ne suffisent à dispenser du discernement et de la sagesse comme intelligence opérationnelle des limites. La politique mortifère de GW Bush est encore dans toutes les mémoires.

Ce dont l'Amérique ne peut se croire quitte.

Obama a été excessivement modeste dans la réception qu'il a fait au prix Nobel de la Paix dont le Jury de Stockholm en 2009 l'a gratifié, l'acceptant comme gage stimulant de résultats futurs. Cette modestie est opportune, car à ce jour on se demande par quels succès sa politique étrangère pourrait après coup se prévaloir et le justifier.

La grandeur n'est pas une question de taille

« Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple. » B. Brecht.

Quoi qu'il en soit, à l'étranger, on n'arrive pas décidemment à se faire à l'idée que le peuple tunisien (et d'une manière générale les peuples du sud) soit capable de se libérer tout seul.

Les Tunisiens ont réussi à le faire (cela n'a pas été assez souligné) sans que le moindre slogan hostile n'ait pris pour cible un quelconque ennemi étranger. Et chacun sait combien il est tentant (vieux procédé de régimes aux aboies) de fonder une cohésion interne sur une adversité externe… Alors que le sang coulait à flots au Caire ce vendredi 28 janvier, un journaliste de BFM-TV intervenait en direct sur sa chaîne et vaquait paisiblement parmi les insurgés en toute quiétude. C'est en revanche par la police de Moubarak que quatre journalistes français ont été interpellés, violentés puis enfin relâchés.

Dans les coulisses (ici et ailleurs), parmi les manifestants, au cœur d'un gouvernement tunisien illisible, dans les dédales tortueux de la société politique du pays… s'entrecroisent des projets, des idées, des hypothèses, des coups bas, des coups tordus, des plans sur la comète… et tout cela avec son lot d'illusions et de rêves.

Tous les observatoires sont braqués sur le « laboratoire » tunisien (avant de l'être sur le cas égyptien), les scenarii et toutes sortes de simulations sont mises à l'épreuve en temps réel des Spin Doctor et des Think-Tank qui attendent la fin des agitations pour se prononcer définitivement : ange ou monstre ?

En attendant, les sous-fifres et les sous-fifres ne baissent pas les bras et très tôt, les agences de notations ont montré les dents en relevant les taux de refinancement de la Tunisie, pour bien montrer qu'elles ne plaisantent pas. Les créanciers internationaux pèsent toujours sur la Grèce, l'Islande, l'Irlande, le Portugal ou l'Espagne. De même, l'Egypte a vu sa note dégradée à son tour.

N'est-ce pas cela le destin d'une nation qui grandit ? La « petite » Tunisie qui concentre toute l'attention des « grandes » nations et des plus modestes d'entre elles.

Du baril égyptien, on écrira un jour peut-être que la Tunisie en fut la mèche.

Quelle magistrale revanche sur l'histoire et… la géographie !

A suivre