Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Le livre et ses circuits en Algérie après octobre 1988

par Mohamed Ghriss*

2ème Partie

Ce qui n'a pas manqué de se répercuter bénéfiquement dans le contexte de l'édition nationale où l'on dénombre, actuellement, pas moins de 200 maisons d'éditions. Les éditeurs algériens, connaissant un accroissement qui promet de ne pas s'en arrêter là, surtout que de plus en plus des auteurs s'improvisent éditeurs - libraires. Dès lors, il n' y a qu'à espérer que cette situation serve davantage le monde du livre en Algérie, où les écrivains, pour le rappeler au passage, n'ont pas encore de statut propre, et encore moins un Centre National du Livre disposant, à l'intention des chercheurs et étudiants, des fichiers et références de tous les auteurs algériens, toutes langues confondues.

 En attendant, ces éditeurs sont perpétuellement en bute à des problèmes entravant la libre- production et distribution sans contraintes bureaucratiques, et surtout avec la crainte justifiée de la résurgence du spectre redouté de la censure et autocensure, qui joue en défaveur des exigences d'un lectorat national,de plus en plus sensible aux questions vitales de promotion de la lecture publique et de l'accès au livre dès la tendre enfance…en dépit d'un milieu socioéducatif environnemental contraignant, très peu pourvu en matière d'infrastructures culturelles de base, (grand manque de bibliothèques municipales, centres culturels ou clubs d'animations publiques de quartiers, etc.).

 Ce qui constitue assurément un handicap dans la voie d'encouragement d'une politique saine et transparente du livre et évolution souhaitée du lectorat national que l'initiative officielle des biblio-bus passagers, comme tentative de remédier apparemment à la situation, pourrait contribuer à en favoriser sensiblement l'accroissement, en attendant la concrétisation progressive du projet ambitieux du ministère de la Culture de 1541 bibliothèques municipales au niveau des communes de l'Algérie profonde. Mais toujours est-il que la question demanderait auparavant une étude du terrain, car les données relatives à cette dernière requièrent un examen approprié de fond afin d'éviter, par exemple, d'inutiles implantations de palais du livre que très peu de personnes fréquenteraient, ce qui n'est pas le cas pour des centres polyvalents, genre médiathèques, incluant livres, films, vidéothèques, ciné-clubs, salle de lectures et de conférences, bref la culture au pluriel, où le livre, partie prenante, est mieux consulté pour renforcer les connaissances multiples justement.

Côté presse, cette dernière qui est censée sensibiliser son lectorat sur les questions d'ordre littéraire et artistique, ne compte qu'exceptionnellement des suppléments culturels hebdomadaires : mis à part le quotidien national francophone El Watan qui programme régulièrement chaque fin de semaine, et depuis un bon bout de temps, un supplément «Arts et Lettres» d'assez bonne facture coordonné par son timonier Ameziane Ferhani, ou encore les rubriques intermittentes de La tribune et de Le Jeune Indépendant, etc., tout comme celles des journaux arabophones El Khabar, Djazair News (et Algéria news en français gérés par l'écrivain Hamida Layachi), on ne connaît pas d'autres journaux consacrant régulièrement ou de temps à autre des suppléments littéraires,ou vouant un intérêt particulier à la littérature et aux arts, en général. Inutile de dire qu'il n'existe pratiquement aucune revue littéraire périodique spécialisée, ou du moins, quand elle voit le jour, c'est à titre éphémère ou exceptionnel, comme par exemple ces magazines spécialisés de groupes d'intellectuels, généralement sans moyens et perspectives de lendemains, ou ces revues de maisons d'éditions ou de sociétés nationales d'obédience internationale, telle qu'une compagnie d'aviation ou autre, soucieuses de la publicité promotionnelle de leurs activités commerciales ou produit de marque locale concurrentielle, etc. Certaines exceptions se sont faites récemment jour, avec ces rares magazines littéraires de haute facture, «Passerelles» (sous la direction de l'universitaire Rachid Mokhtari) ou «Livresq» (initiée par l'auteure et journaliste culturelle Nacera Belloula), mais pour combien de temps ?

Côté radio - télévision, les émissions réservées à la littérature sont également assez rares. Cependant, à l'inverse de l'unique chaîne-TV du pays et ses très irrégulières et éphémères émissions «Foussoul» (Parenthèses, animée par Abderrezak Boukeba); «Lika «(Rencontre, animée par Nadia), ou «Ahl El Kitab» (Les Gens du Livre, animée par Wacinny Laredj), les radios publiques algériennes qui se sont multipliées à travers le territoire national (les stations -radios ou chaînes de télévision privées n'existant pas encore en Algérie qui reste ainsi à la traîne mondiale sur ce plan) consacrent davantage de plages horaires que l'ENTV aux activités et productions artistiques dans ce domaine.

 Ainsi,par exemple, ces émissions culturelles-littéraires de grande écoute de la chaîne III «Papier bavard» (de Youcef Sayeh); «Des gens qui nous ressemblent» (de Aicha Kassoul); «Biblioportrait» de Lilia Benkhaled qui fait découvrir aux auditeurs (trices) les trésors surprenants des bibliothèques des particuliers; comme on pourrait citer les apports de la Chaîne II,de radio Bahdja, et de certaines stations régionales qui émergent du lot, comme celles de Tlemcen, Bejaia, Souk Ahras, sans omettre ces émission méritoires de la Chaîne I suscitant un intérêt populaire manifeste pour la littérature universelle et la vulgarisation de la lecture publique, d'une manière générale, (émissions «café de la une», ou celle d'un certain Dr et écrivain bilingue Amin Zaoui, clôturant toujours ses interventions par cette belle maxime :» Un peuple qui lit est un peuple qui n'aura jamais peur, jamais faim !».

 Une critique littéraire absente parce que jamais encouragée

 Pour ce qui concerne de très près la critique littéraire, cette dernière brille par son absence, hélas, aucune revue littéraire universitaire spécialisée ou de groupements d'auteurs et d'intellectuels artistes, etc., ne paraissant de façon régulière et distribuée chez les libraires, que ce soit en langue arabe, française ou tamazight ou idiome du maghrébi populaire. Et ce malgré la présence d'universitaires, de gens d'arts et de lettres de divers horizons et aux travaux, certes variés et méritoires, mais qui ;de l'avis d'observateurs avisés, ne dépassent pas généralement le cadre pédagogique institutionnel ou celui des publications restreintes destinées souvent à un public estudiantin, pas forcément les fans de la littérature qui s'en remettent, généralement, aux critiques publiées dans les journaux, les sites Internet, etc., comportant moins de «jargon» spécialisé. Mais même à ce niveau de la presse culturelle, les apports demeurent limités, pour des raisons liées, clament certains critiques, aux modalités et particularités d'analyses des articles et études présentées qui laissent à désirer du point de vue méthodique courant actuel. Carences liées pour des raisons, dues selon d'autres avis, aux conditionnements sociologiques et sociopolitiques culturels des séquelles perdurantes de la marginalité imposée par l'idéologie de la pensée unique qui a sévi jusque dans les enceintes de l'université, rédactions de journaux, studios radios -télévision, secteurs de l'édition, etc., et qui ne continue pas moins de sévir, d'ailleurs, nichée dans nombre d'esprits nostalgiques de la marche cadencée de l'art officiel de production sur commande ! D'où, principalement, ce pénible redressement de la critique d'art en Algérie qui se relève du lourd passif d'un passé traumatisant, et qui n'en finit pas, d'ailleurs, de subir les aléas des censeurs et bureaucraties institutionnelles, des uns, et des interdits «la yadjouze» des tabous rétrogrades d'un autre âge,des autres, ajouté à cela le facteur contraignant, limitatif du lectorat national, ayant trait au fléau de l'analphabétisme caractérisant un pourcentage inquiétant de la population algérienne, sans évoquer, du reste, beaucoup d' instruits qui boudent la lecture…

Et c'est dans pareil contexte miné d'obstacles, de blocages,de tabous, contradictions, etc., qu'ont eu à œuvrer inlassablement, ou que persistent les ébauches d'efforts des divers apports méritoires en matière de travaux inestimables et de longue haleine sur la littérature algérienne dans sa dimension linguistique pluraliste, des chercheurs universitaires et autres concepteurs d'ouvrages d'études littéraires ou considérations critiques diverses avérées des professeurs et critiques émérites :Christiane Chaulet Achour, Najet Khadda, Dalila Morsly, Aicha Kassoul, Beida Chikhi, M. Djaider, A. Azza Bekat, etc, ou les Ahmed Lanasri, Benouda Lebdai, Abdellali Merdaci, Mohamed Lakhdar Maougal, Rachid Mokhtari, Farid Laroussi, le regretté Abdelkader Djeghloul, etc. Ainsi, ces divers travaux, qui ont connu des fortunes diverses, réalisés dans le domaine précis de l'inventaire du patrimoine littéraire algérien ou maghrébin, et comptant, entre autres :

- «Anthologie de la littérature algérienne», éditions Bordas 1990 de Christiane Achour, «Dictionnaire des Ecrivains classiques Francophones» sous la direction de Christiane Chaulet - Achour (Ed. Honoré Champion, Paris, 472 p., octobre 2010), l'ex professeur émérite de l'université d'Alger, comptant un nombre impressionnant d'écrits sur les productions littéraires algériennes, en général, dont un travail méritoire sur les femmes écrivaines.

- «Ecrivains algériens, Dictionnaire biographique», éditions Dahleb (900 pages) 1996 ; «Anthologie», Anep 2004, travail considérable de Achour Cheurfi, qui est poète, nouvelliste, journaliste culturel à El Moudjahid. Ce nouveau dictionnaire a l'immense mérite de rassembler plusieurs écrivains algériens d'expression française, arabe ou berbère.

- «Auteurs Algériens de la langue française de la période coloniale», de Abdellali Merdaci, Médersa éditeur, Constantine, 2007.

- «Anthologie de la littérature amazighe», Abderrahmane Lounès

- «La littérature algérienne de l'Entre-deux guerres», Ahmed Lanasri

- «La poésie arabe maghrébine d'expression populaire», Maspero 1982, Mohamed Belhalfaoui

- «Algérie, ses langues, ses lettres, ses histoires : Balises pour une histoire littéraire », Editions du Tell Blida 2002, Collectif sous la coordination de Afifa Bererhi, Beida Chikhi…

Comme on pourrait citer les travaux en littératures orales populaires d'arabe dialectal et berbère, les Mourad Yelles Chaouche, Youcef Nacib, M'Hamed Djelaoui, etc., etc. En matière de panorama littéraire algérien d'expression arabe, on compte,entre autres, les travaux d'auteurs -chercheurs notoires, tels que les Abdelmalek Mortadh, Abdellah Cheriet, Abdallah Rekibi, Messaief, Wacinny Laredj, Mohamed Daoud, Omar Azradj, etc., et en ce qui concerne les aperçus sur la littérature algérienne d'expression amazighe il y a les apports des Mouloud Maameri, Tassadit Yacine, etc., qui ne sont plus à présenter et auxquels sont venus s'ajouter les regards récents des Amar Améziane, Brahim Tazaghart, Chamakh, etc., sans omettre de signaler dans ce contexte les travaux en anthropologie linguistique amazighe des Boulifa, Salem Chaker, Slimane, Malika Hachid, Slimane Hachi, etc. Comme on pourrait citer, en matière de réflexions analytiques méritoires sur le théâtre algérien, les thèses et travaux louables des chercheurs Ahmed Cheniki, Boukrouh, Hamouni, etc.

Les réseaux du livre

Question librairies et distribution nationale des ouvrages, tout s'enchaînant quand on parle du livre, le secteur est en plein essor, quoique les statistiques probantes manquent quant à leur présence active à travers l'ensemble du territoire national. Il en est de même concernant les distributeurs qui doivent être en nombre réduit, apparemment, mais appelés à se multiplier, le marché du livre comptant de beaux jours devant lui, en Algérie… si jamais est encouragée une politique hardie du livre avec notamment l'extension, partout, de la lecture publique, la mise en place de clubs de lecteurs, de réseaux de librairies et de centres de distribution à travers l'ensemble du territoire national. Rien de tel pour favoriser, assurément, l'essor culturel et éducatif des esprits de tous âges, ou l'éclosion étendue des savoirs, arts et techniques.

N'est- ce pas bien connu que le livre a été, pour reprendre Marhall Mc Luhan le prophète des médias, à la base de la révolution socioculturelle et environnementale de l'Europe de la Renaissance ? Et ce grâce notamment à son formidable impact culturel sur l'intellect de cette époque, la production en série d'ouvrages de connaissances multiples ayant permis, avec l'initiation à la lecture régulière, aux individus de s'instruire et du coup de pouvoir dès lors s'affranchir des idées, dogmes et interprétations partisanes imposées des traditionnels tribuns des chapelles, pouvoirs dominants et groupes tribaux de leurs temps.en s'autorisant, désormais, leurs propres libres conceptions personnelles du monde.

 C'est dire combien le livre ou la lecture étendue à large échelle, notamment au niveau des établissements éducatifs, culturels, de loisirs de jeunes, etc., apparaît dans le contexte algérien, on ne peut plus, comme la condition sine qua non pour pouvoir espérer accéder, un jour, à un milieu futur relativement émancipé et évolué, débarrassé des éléments nocifs des subcultures entravantes. Dans cette optique, la nouvelle littérature algérienne d'expression plurielle de la mise en avant des libertés citoyennes, et des conceptions humanistes terre à terre, indépendamment du dictat des idées de groupes, ou conceptions autoritaristes tendant à forcer les esprits, semble s'acquitter, quoique difficilement, d'un rôle particulièrement noble dans un milieu où les conceptions prônées placent les auteurs,écrivains et artistes créateurs face à un double défi à relever constamment : d'une part, ne pas le céder aux pièges du folklorisme populiste, les risques des relents identitaristes cloisonnants, et d'autre part le pastiche, sous prétexte de modernisation stylistique, des conceptions esthétiques courantes dans les milieux hyper évolués et sophistiqués des sphères culturelles- mentales de l'Occident qui ne feraient que parsemer de clichés et stéréotypes le contenu d'œuvres émanant de cultures différentes.

 C'est une vérité de Lapalisse que de dire que dans les pays émergents, la réalité du champ culturel laisse à désirer, et que les auteurs ont fort à faire dans un contexte où le lectorat public, y compris dans les institutions éducatives, est extrêmement réduit par rapport au lectorat impressionnant, et de tout âge, des pays industrialisés. D'où l'urgente nécessité d'entreprendre, une politique audacieuse du livre et de la lecture publique qui restent à encourager plus que jamais par le passé. Surtout que sur ce plan sensible du lectorat public, certaines initiatives ont été déjà entreprises, avec ça et là, une certaine évolution constatée, malgré tout.

A suivre