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Le livre et ses circuits en Algérie après octobre 1988

par Mohamed Ghriss

«Le livre n'est pas. La lecture le crée, à travers des mots créés, comme le monde est lecture recommencée du monde par l'homme.» Edmond Jabès, poète français (1912- 1991). Extrait de «Le livre des questions»

1ère partie

Sous monopole d'Etat, le secteur de l'édition en Algérie et de la production intellectuelle et artistique, en général, est longtemps resté soumis aux impératifs de l'idéologie monopartiste de la période et des passe-droits des intérêts clientélistes, favorisant la plupart du temps la publication de quantités d'ouvrages aux contenus laissant, pour leur plupart, à désirer. Et ce n'est qu'après que l'étau de l'emprise de la pensée unique se soit relativement desserré durant les années quatre-vingt du siècle écoulé que quelques maisons d'éditions indépendantes émergeantes, - tout comme l'initiative de certaines alternatives recourant à l'autoédition rudimentaire, - purent présider à l'inauguration de perspectives franchement nouvelles pour le livre ou la littérature algérienne plurilingue. La principale préoccupation pour ces pionniers de l'édition privée, étant au départ moins d'ordre commercial que ce souci démocratique surtout consistant à veiller à propager au grand jour et à large échelle, l'expression culturelle et littéraire plurielle débâillonnée pour donner, enfin, la parole aux cotés d'anciens auteurs, aux nouveaux talents émergeants, très prometteurs.

Cette éventualité fut grandement favorisée, comme on le sait, aux lendemains du tournant d'Octobre 1988 avec ses vents de changements pluralistes déferlants qui ont contribué à catapulter sur la scène médiatique littéraire, artistique, culturelle, etc., une flopée de nouvelles plumes littéraires surgissant au confluent de la rupture politico- sociale avec le règne du système de la pensée unique et son idéologie insidieuse qui les a longtemps maintenues en marge. Et c'est ainsi que pour la première fois les atteintes flagrantes aux droits et libertés fondamentales et individuelles des citoyens, furent publiquement dénoncées par ces publications caractérisées par un ton énergique nouveau qui a suscité un grand engouement chez les lecteurs.

Durant cette phase cruciale succédant aux journées fatidiques d'octobre 88, l'activité éditoriale qui loin d'être absente s'est au contraire distinguée par l'édition d'écrits-témoins divers, (essais, récits et romans) comme l'ouvrage du cru du journaliste Abed Charef, (alors correspondant de l'AFP) relatant à chaud les tragiques évènements de la période dans son témoignage «Octobre, manipulation ou révolte ?». L'ouvrage étant publié chez un éditeur privé, Laphomic, le champ éditorial ayant commencé à s'ouvrir, au même titre que la presse écrite, d'ailleurs, qui n'allait pas tarder à connaître un «boom» extraordinaire, dans les deux langues de l'arabe et du français, suite à l'ordonnance du 03 avril 1990 portant libération du secteur !

 Après 1989, et en dépit de l'émergence du multipartisme en Algérie, suite aux réformes institutionnelles imposées par les émeutes de la rue, l'on assista au surgissement de l'islamisme radical qui profita grandement de la situation de réaménagement sociopolitique du pays pour propager ses vues extrémistes.

 La production littéraire de la période allait relativement s'accroître, comparativement aux années précédentes, avec une propension du livre religieux dans l'édition en arabe qui s'explique par l'atmosphère ambiante des conjonctures politiques de l'heure, et qui voient, également, s'élever un nouveau ton chez nombre d'auteurs qui commençaient à se libérer progressivement de l'habitus consacré du conformisme arboré jusqu'ici, au grand bonheur d'un lectorat national ravi de découvrir, exprimé dans les deux langues, (voire trois même avec l'irruption éditoriale en tamazight), la contestation énergique, et au grand jour, de la sacro-sainte uniformité de pensée perpétuant ce culte traditionnel de la mentalité tribale que le regretté Kateb Yacine se plaisait à parodier par sa fameuse boutade de «comité central des féroces ancêtres !»

Et c'est durant cette «décennie noire» des années 1990, ainsi dénommée, que l'on vit émerger une floraison d'écritures particulières et abondantes d'une nouvelle littérature algérienne dite «littérature de l'urgence», œuvre caractéristique d'une non moins nouvelle génération d'écrivains, se faisant publier surtout chez des éditeurs privés et qui n'ont généralement bénéficié d'aucun soutien des institutions d'Etat. Ce qui leur a permis une grande marge d'autonomie par rapport aux contraintes classiques de l'édition et diffusion, et surtout par rapport à la liberté d'expression, avant tout. Ces textes comportent dans leurs contenus, de nouvelles thèses, de nouvelles idées, de nouvelles approches qui remettent en cause les différentes valeurs idéologiques et politiques dominantes de la scène culturelle, et fait nouveau également : ces textes, dans leur majorité, qu'ils soient d'expression française, arabe, tamazight ou populaire - dialectale pour les œuvres théâtrales, (dont certaines éditées à l'étranger), comportent un rapprochement d'ordre esthético- thématique et idéologique les «liguant» contre un ennemi commun : le terrorisme décivilisateur abject.. Les auteurs étant de plus en plus bilingues, voire trilingues, expérimentant dans leurs œuvres une nouvelle écriture, que des critiques universitaires, tels Rachid Mokhtari et Mohamed Daoud ont désignée par le qualificatif significatif de «graphie de l'horreur» ou esthétique de la «violence du texte «, et par ailleurs par l'appellation de littérature «du macabre et du funéraire»,selon certains auteurs -romanciers..

Ces nouveaux promoteurs d'un genre ; qu'ils aient pour nom Yasmina Khadra, Boualam Sansal, Bouziane Benachour, Salim Bachi, Azziz Chouaki, Aissa Khelladi, Sadek Aissat, Latifa Benmansour, Leila Aslaoui, Ghania Hammadou Nina Bouraoui, Salima Ghezali, Leila Merouane, Yassir Benmiloud, Maissa Bey, etc.… ou encore Bachir Mefti, Yasmina Salah, Said Mokkedem, Djillali Amrani, Kamel Berkani, Hamid Abdelkader, Rachida Khouazem, H'mida layachi, Mohamed SARI, Amin Zaoui, Abdelkader Harichene, etc…, tous ces écrivains, (on ne pourra jamais les citer tous) femmes et hommes, émergés pour leur plupart dans la conjoncture dramatique des années 1990, ont suscité, par leurs écrits de circonstances, des oeuvres,qui quoique controversées, ne constituent pas moins la littérature hautement marquante d'une conjoncture sociale cruciale du cours évolutif de l'Algérie et un apport de plus, caractérisant la littérature d'une étape particulière de l'histoire socioculturelle du pays, venu, assurément, enrichir le vaste patrimoine culturel et littéraire de l'algérianité mosaicale.

Au delà de la littérature de l'urgence…

Répondant à une question d'un journaliste relative aux perspectives de la littérature algérienne, Bachir MEFTI, l'auteur du remarquable roman en arabe «Cérémonies et funérailles (au même titre d'ailleurs que ceux marquants «Le glissement» (El Inzilaq ) de Hamid Abdelkader ou «Peurs et mensonges» en langue française de Aissa Khelladi), dira notamment : «Aujourd'hui la littérature algérienne est riche de par la pluralité de ses langues, courants et genres et expériences diverses et qu'on commence juste de sortir de l'unilatéralité négative qui divisait les écrivains entre progressistes et réactionnaires. De plus en plus aujourd'hui des écrivains écrivent en arabe et en français, et d'autres en tamazight ou en arabe dialectal (voir les écrits de Brahim Tazghart (tamazight), ou de Merzak Begtache (expérience en arabe dialectal pour son roman Mokhtar) et qui compte également des écrits en arabe littéraire, en français, tout comme d'autres auteurs bilingues à l'image des Rachid Boudjedra, Amin Zaoui, Hamida Layachi, ou certaines poétesses venant du monde de la presse,etc..) Les positions ne sont plus tranchées comme naguère, et de plus en plus les écrivains et artistes des divers langages de l'Algérie plurielle se rencontrent et confrontent leurs idées et idéaux, l'aspiration démocratique saine et la tragédie qu'a traversée le pays y étant pour beaucoup dans cette situation évolutive que la libération de la presse écrite, a favorisé, par ailleurs (voir l'interview in le volet en français du quotidien arabophone «Algéria news «du jeudi 02/12/2005).

Et c'est de fait qu'on assiste aujourd'hui, comme le constate Bachir Mefti, à un retour à la littérature comme aventure, liberté, jeu, folie etc... Il y a comme qui dirait une farouche volonté d' en finir avec cette étape de meurtrissures et de s'engager dans de nouvelles voies, ou à l'image d'un Mohamed Magani (qui écrit en français et en anglais) qui est revenu avec un roman -proposition de sortie, ou d'issue des écrits de l'urgence en la nouvelle phase des métamorphoses qui s'annoncent vraisemblablement, comme le suggère l'intitulé significatif de son ouvrage «Une guerre se meurt» (Casbah éditions, Alger 2004). Ou, pour ainsi dire, c'est «une littérature qui se meurt» pour exprimer précisément cette volonté ou ce souci intense de trancher avec cette texture de la violence et pouvoir écrire autre chose. Un espoir tant attendu qui fera écrire à magani : «un livre pour tourner la page, mettre un terme à cette graphie de l'horreur».

D'une manière générale, la littérature algérienne, toutes langues confondues, a eu le mérite historique de s'être résolument réorientée - aux lendemains de la rupture d'Octobre 1988 - dans la voie d'affranchissement des multiples contraintes politico-idéologiques, extrémistes -religieuses, culturalo-populistes tout en se gardant du danger des stéréotypes d'autres tendances de type occidentaliste autocentré ou orientaliste mimétique ostentatoire, ou en veillant à se dégager des risques encourus des replis identitaristes ou culturalistes sectaires, pour s'affirmer désormais comme littérature majeure et émancipée, dans toute l'ampleur de sa riche dimension plurilingue et multiculturelle ouverte : ses écrivaines et ses écrivains s'imposant actuellement, aussi bien sur la scène nationale qu'internationale, en remportant notamment de hautes distinctions honorifiques, tant en littérature d'expression arabe que d'expression française, en attendant la consécration dans la langue tamazight,qui assurément promet, elle aussi, beaucoup. A l'image de toute cette multitude de jeunes écrivains Algériens d'expression Amazighe, Arabe, Française, ou Maghrébi dialectal du Malhoun poétique (foisonnant dans le Sud algérien), qui se pressent tous pour la voix au chapitre, chacun avec sa griffe singulière et son apport intime, comme pour signifier, qu'une page de l'histoire de la littérature algérienne plurielle a été tournée, ou plutôt qu'un chapitre nouveau est entamé : celui de l'Après - Horreur justement.

Ainsi, à l'heure présente, c'est d'abord et avant tout le souci de production littéraire et artistique qui prime. Tant sur le plan qualitatif que sur celui quantitatif, dépassant résolument les clivages idéologiques handicapants d'hier, y compris les rivalités francophones -arabophones improductives.

Cet esprit d'ouverture culturelle et multilingue chez la nouvelle génération, a été favorisé, grandement, pour le rappeler au passage, par la rupture d'Octobre 88 et l'expérience intellectuelle qui s'en est suivie durant la sombre décennie rouge, phases qui ont, à maints égards, imposé cette nécessité du témoignage et du discours littéraires et journalistiques multilingues, comme le donne à voir, par l'exemple, la vigueur expressive de la presse plurilingue algérienne d'aujourd'hui et la production littéraire actuelle, tout autant... Et à ce propos, il faut souligner l'apport stratégique, dans ce contexte, de la traduction qui a incontestablement rapproché, via la médiation des arts, presses, savoirs, forums, etc., plusieurs auteurs, universitaires, artistes, ou intellectuels Algériens locuteurs des trois langues usuelles, réussissant relativement là où la politique a échoué…

Cette évolution, encouragée notamment par le secteur capital de l'édition plurilingue, publique et privée évolutive en cours, intervient, il ne faut pas l'oublier, après une dure période de vaches maigres, et n'a commencé par montrer le bout du nez et gagner progressivement ses galons, que récemment, en dépit des nombreuses embûches et certains freins institutionnels… Pour rappel, l'édition en Algérie post - indépendance a connu différentes étapes, avec diverses fortunes au gré des conjonctures sociopolitiques et idéologiques- culturelles et aussi économiques adjacentes, le livre étant tantôt un atout d'investissement culturel à valeur émancipatrice publique citoyenne, tantôt un bien de consommation privé à valeur marchande source de profit, ou tantôt à dessein carrément propagandiste, ou paralittéraire de sensation, de bas étage, entretenu par certains milieux dogmatiques ou affairistes douteux défiant toute éthique.

Une littérature plurilingue en quête d'éditeurs…

Ainsi, et en nous référant aux données connues, les années soixante et soixante-dix du siècle écoulé ont été assez propices au secteur débutant de l'édition à la faveur d'une politique hardie de subvention qui a permis l'émergence de nombre de talents, hommes et femmes dans les deux langues de l'arabe et du français. La phase succédante, qui s'étendra sur les décennies 80-90, assistera à la restructuration de l'ex SNED (Société Nationale d'Edition et de Diffusion) en diverses autres entreprises nationales du livre (ENAL), amorçant le désengagement de l'Etat dans le soutien à la production livresque, laissant, ainsi, le soin aux maisons d'éditions privées, ou initiatives publiques autonomes ou autres co-éditeurs nationaux - internationaux émergents, de reconquérir le terrain abandonné à son sort. C'est de cette phase que daterait la naissance d'une cinquantaine de maisons d'éditions et qui vont jouer un rôle prépondérant dans les tragiques années 2000 qui s'annonçaient.

 En effet, c'est tout particulièrement durant ces années-là, après une période d'hésitations et de doutes, que le secteur de l'édition en Algérie parvient,enfin, à imposer ses marques, quantitativement et qualitativement, avec des distinctions même à l'étranger, dans les salons internationaux du livre : la parenthèse caractérisant la littérature dite de l'urgence rendant compte de la sombre décennie rouge, a particulièrement été féconde en matière de production plurilingue, y compris hors du territoire algérien, et principalement en France, où une certaine «Marsa Editions», initiée par le duo Marie Virolle - Aissa Khelladi, permit à beaucoup d'auteurs Algériens, les réfugiés en France notamment, fuyant la barbarie terroriste, de publier un nombre appréciable d'œuvres littéraires-témoins de la tragédie algérienne, certaines fort remarquables, glanant des distinctions honorifiques nationales et internationales d'ailleurs.

A suivre