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Retour sur le centenaire international de la zaouïa à Mostaganem Alawiya : coulisses, fatwas et rumeurs

par Kamel Daoud



Dans un curieux effet de retournement, c'est une Zaouïa qui se retrouve aujourd'hui à l'avant-garde d'un débat national sur l'Islam algérien, avec le soutien inattendu des élites, même laïques. Retour sur le centenaire de la confrérie des Alawiya organisé à Mostaganem.

Une internationale Soufie, mais pas seulement : pour reprendre une expression très «cliché» des journaux, le Congrès international de Mostaganem a réussi son pari : non seulement fêter le centenaire d'une confrérie particulière, avec la prise en charge exceptionnelle de 5.000 invités, mais aussi provoquer un débat national sur la religion, qui a trop tardé après la mort politique du FIS et la dérive armée de l'islamisme et sa sous-traitance des terrorismes d'El-Qaïda au Maghreb. Réduite soit à une pratique extrême et violente ou aseptisée par sa prise en charge «étatique» et administrative», la pratique de l'Islam s'est éloignée, paradoxalement, de la réflexion des élites nationales, sera ignorée par les journaux sauf dans le cas de l'infraction et de l'atteinte aux libertés civiles, et tombera dans le registre du populaire et du populisme de refuge pour les classes sociales les plus défavorisées. Le traumatisme des années 90 empêchera tout débat hors du binôme fetwa-attentat et pour des années encore. Le centenaire de la Zaouïa Allawiyya, d'abord perçu comme un anniversaire presque périphérique, captera très vite l'attention «nationale» par l'ampleur de son effet d'appel sur un gotha international de penseurs, soufis, médias étrangers, cheikhs et universitaires de renom et des altermondialistes fervents de l'écologie ou de la pensée libre. Organisé du 24 au 31 juillet, le congrès réussira le pari d'une prise en charge exceptionnelle de plus de 5.000 invités dont 2.000 étrangers. Au registre des invitations, c'était la première fois qu'une ville et qu'une Zaouïa aura réussi à faire déplacer des cheikhs d'El-Azhar, des ulémas d'Indonésie et de Malaisie, des universitaires occidentaux intéressés par le fait religieux et le soufisme, des célébrités religieuses des autres confrérie et Tariqa «mondiales» et une armée de sympathisants du Maghreb et d'Europe. Loin de ce cliché qui a enfermé les Zaouïas dans la pratique «endogène» d'une religion à usage de sectes, en les condamnant pour leur collaborationnisme supposé avec les occupants français ou pour fonction sociale rétrograde de l'Islam algérien et maghrébin en règle générale, le programme des interventions étonnera plus d'un auditeur de passage. On y retrouvera des centres d'intérêts pour les cultures alternatives, le changement climatique, traitement des déchets, environnement, Ibn Arabi, «le développement durable des îles de l'Océan Indien», Mondialisation, religion et production de sens», les NTIC... etc. Le caractère hétéroclite des conférences donnera l'illusion d'un patchwork qui n'en est pas un, selon les organisateurs, accrochés dans les couloirs de l'auditorium «Mohammed Benchehida», à l'Université de Kharrouba où le colloque a élu domicile. En règle générale, il s'agissait de quatre grands axes de traitement : le Soufisme universel, l'Islam de la mondialisation, les médias et technologies de l'information, le développement alternatif. Il sera cependant difficile d'enfermer la totalité des conférences dans un seul catalogue restreint, tant la variété des thèmes traités était grande.

 Preuve aussi d'un éclectisme que rien ne laissait supposer dans la tradition et l'image que l'on se fait des Zaouïas algériennes, les invités étaient représentants non seulement des courants les plus divers, mais aussi de 37 nationalités invités à la participation. On retrouvait tout autant des consultants d'entreprises, des soufis d'Iran, le directeur général de la Radio religieuse de Palestine, Alain Gresh, le directeur adjoint du «Monde Diplomatique», un universitaire d'Ottawa, sociologue environnementaliste, le rédacteur en chef de France Inter, le directeur général de l'APS, un professeur de l'Université de Tokyo, le délégué régional du CICR, un rapporteur spécial de l'ONU, des Imams français, des universitaires de Georgetown university, du Maroc, d'Istanbul, de Tunisie, d'El-Azhar, le directeur général de l'Institut du Monde arabe et des religieux catholiques. Pour l'essentiel, il fallait assister aux conférences pour voir se briser non seulement le cliché des conférences «religieuses» lassantes, habituelles en Algérie, ou l'image d'une wâada de zaouïa consacrée à la redondance de quelques hommages à des cheikhs et patrons folklorisés. Pour une fois, et selon les participants, il s'agit d'un véritable acte fondateur pour un débat national et international sur l'Islam et sa pratique. Fait étonnant, il s'agissait de la tutelle d'une Zaouïa et pas des gros moyens d'un Etat. Pour beaucoup, il a fallu de peu de moyens comparativement aux autres événements de masse, pour corriger l'image de l'Algérie, mais surtout, de l'audience peu publique de cette Zaouïa très particulière pour intéresser ce panel universel et en assurer le déplacement et la qualité des interventions, avec une prise en charge exceptionnelle dans une ville algérienne moyenne.

Qui est cette zaouïa qui fait mieux qu'un Etat ? Pour ses fervents, la Zaouïa de la Tarîqa Alâwiyya Darqâwiyya Shâdhiliyya ne cache rien : elle a été refondée en quelque sorte dès le début du siècle dernier, en 1909, par le Cheikh El-Alâwi, héritier du Cheikh Al-Buzaydi. L'homme, selon le Cheikh actuel de la confrérie Adlen Khaled Bentounès, rencontré en privé, «avait une vision très moderne et universaliste de sa mission». Il nous racontera le périple d'un homme qui avait fait sienne la mission de lancer sa rotative pour assurer l'impression et la diffusion de son journal El-Balagh El-Jazairi, et son souci de sortir l'Islam d'une pratique d'exclusion pour assurer l'accueil fait aux autres confessions, même à cette époque de lourde occupation coloniale. «Un homme qui a su que le débat et l'enjeu n'était pas dans la fuite et le déni, recourant à l'insulte «mécréant» et «Kafir», mais dans le Dialogue civilisationnel, abordant les questions fondamentales et qui apportent quelque chose de plus à l'humanité. Une vision qui oeuvre à sauver l'humain en nous pour qu'on ne se transforme pas en animaux», nous dira Cheikh Bentounès.

Selon la généalogie, cet homme, qui assura l'immense audience de la Zaouïa dans le monde, est «le premier maître soufi à introduire cet enseignement en Occident». Né en 1869 et mort en 1934, il sera hérité par Cheikh Hadj Adda Bentounès, «le premier à créer une association de dialogue interreligieux en 1948 en Algérie». Selon le portrait qu'en donne la Zaouïa, il fut aussi poète et écrivain. A son décès en 1952, la troisième génération sera assurée par son fils le Cheikh Muhammad Al Mahdi, «qui assuma cette lourde charge» pendant les années de guerre de Libération. «Après l'indépendance, il fit tout son possible pour préserver cet héritage culturel et spirituel face à l'inconscience d'un pouvoir absolu», précise le dépliant distribué. Clin d'oeil direct à ces années de plomb qui ont consacré et officialisé le statut quasi harki des zaouïas et perpétué leur procès et le verdict d'une condamnation pour anti-nationalisme, à l'heure des révolutions socialistes. Le Boumediénisme sera sévère avec les zaouïas et consacrera ce jugement «laïc» sur ces confréries auprès des élites intellectuelles. Le second drame viendra avec ce jugement, contraire, sur une supposée accointance avec le Pouvoir à l'époque du Chadlisme triomphant. Les Zaouïa Allawiyya étaient la destination, dit-on, des demandeurs de hauts emplois et des chercheurs de protection à une certaine époque.

 A la mort du Cheikh, la Zaouïa sera l'héritage de Khaled Bentounès, aujourd'hui la soixantaine et connaîtra une sorte de renouveau universaliste dans ses missions à l'heure des mondialisations abusives et des clashs des civilisations supposés. Après un circuit initiatique sous la main de son Père, Cheikh Bentounès poursuivra ses études de Droit et d'Histoire en France. Dès cette génération, le capital «réseaux» de la Tariqa est déjà immense : le Cheikh Khaled Bentounes est le Guide spirituel de la Tariqa El-Alâwiyya. Il est Président-Fondateur de plusieurs associations basées en Europe et au Maghreb, parmi lesquelles : l'Association Internationale Soufie ‘Alâwiyya (AISA); les Scouts Musulmans de France (SMF); Fédération des Scouts Musulmans d'Europe; l'Association Cheikh al-Alâwî pour l'Education et la Culture Soufie-Algérie, l'Association Cheikh al-Alâwî pour la Renaissance du Patrimoine Soufi-Maroc; le Centre Méditerranéen du Développement Durable (Djanatu al-Arif) Algérie; Thérapie de l'Âme-Europe; Les Amis de l'Islam-Europe, Terres d'Europe. Le CV est long. Il laisse entrevoir un «appareil» flexible très mondial, avec des sympathies dans les meilleurs rouages des élites occidentales ou mondiales et une capacité d'influence très importante. Cheikh Bentounès, membre fondateur du Conseil du culte musulman en France, est déjà architecte invité de plusieurs autres formules du genre dans des pays sensibles à la gestion de l'Islam comme l'Allemagne ou le Japon.

Un centenaire devenu un colloque sur l'avenir de l'Islam en Algérie : du point de vue de l'organisation logistique, le centenaire a été une réussite et pour cause : tout était aux mains de spécialistes «importés» dans le sillage du Cheikh. De la prise en charge de la communication, au service de thé, «tout est sous contrôle», expliquaient certains avec un fort accent marocain ou surtout franco-marocain et franco-algérien. Outre les séries impressionnantes des conférences, la Zaouïa a assuré les dîners VIP, les transports, des spectacles publics au stade de la ville, des distributions de documents et des rites au sein du siège de la Zaouïa dans la Vieille ville où le Cheikh sera reçu lors d'un cérémonial «maghrébin» impressionnant pour le novice et le profane. Le colloque avait non seulement réussi la prise en charge de 5.000 invités mais, surtout, a pu poser les jalons d'un véritable débat sur la pratique du religieux en Algérie. Une pratique prise en otage par l'après-décennie 90 dans le cercle de l'islamisme populaire ou celui trop institutionnel de l'Etat. Fait curieux, quelques jours après l'ouverture de la Rencontre, c'est presque toute la presse ou du moins les journaux les plus importants, qui se rangeront derrière le Cheikh Bentounès pour défendre sa vision de l'Islam jugée être une vision moderne, anti-islamiste et très tolérante. Une belle revanche sur ces mêmes élites qui, dans le sillage du Boumédiènisme, jugeaient les Zaouïas comme espaces rétrogrades et cercles de tiédeurs nationalistes. Tout le monde se rappellera brusquement l'enjeu du religieux en Algérie et découvrira qu'il participe tout autant de l'avenir que de l'image de l'Algérie. Une Zaouïa ayant réussi là où d'autres ont échoué. La simple expression du Cheikh «fini l'Islam du la yajouz» sera transformée en slogan avec, en support, la polémique sur son fameux livre «Soufisme, l'héritage commun», paru aux éditions Zaki Bouzid. Un «beau livre» qui, par un usage habile de la transgression, deviendra le livre-phare du centenaire et provoquera une belle polémique avec effet dopage sur les ventes.

«Pour revenir à la polémique sur mon ouvrage, ce ne sont pas les images et illustrations du Prophète qui dérangent, ce sont plutôt les images de la destruction de la mémoire musulmane dont j'ai montré les photos qui dérangent. Pourquoi a-t-on détruit le tombeau de Sydetna Khadija ? La maison du Prophète où il vivait avec elle ? Pourquoi a-t-on fait subir le même sort au tombeau de Sayda Fatima ? C'est toute une partie de notre histoire qui a été détruite et qui est occultée, par bêtise ».

 Une image qui provoque dix mille mots : exposé dans le hall de l'auditorium «Benchehida», le livre a fini par constituer lui aussi un pôle d'attraction. La raison ? Une sorte de fatwa informelle du Haut Conseil islamique, le HCI, pour une sorte d'outrage au «Prophète». En feuilletant le livre, on peut en effet retrouver quelques reproductions de miniatures populaires, des photographies de vestiges de l'histoire de l'Islam et de ses rares iconographies ayant échappé à la vague de la culture wahhabiste et son puritanisme. La publication est un bel ouvrage de salon et ne «colle» pas à la polémique dont il sera l'objet. Le premier effet du débat sera curieusement de montrer le HCI et le clergé algérien officiel, sous un mauvais jour, de doper les ventes, mais aussi de confirmer le statut d'opposant de la zaouïa. Rencontré dans un salon annexe, lors des travaux, Cheikh Bentounès nous fera part de son analyse. «C'est d'un niveau qui me désole», dira-t-il à propos de la réaction du HCI. «Je vois que nous sommes encore dans la polémique. Une polémique qui n'est pas positive. Je dis que la critique est bonne et tout être humain a le droit de donner son point de vue, mais comment peut-on donner son point de vue sur quelque chose qu'on ne connaît pas ? Condamner un ouvrage avant même de l'avoir lu ? C'est quelque chose qui me parait invraisemblable». «On me reproche d'avoir repris des miniatures sur le Prophète qui sont notre propre héritage. Des images populaires qui, il y a quelque temps, étaient visibles dans les maisons et les foyers de chacun sans provoquer aucune polémique». La polémique ne se tarira pas en effet très rapidement et la fausse Fatwa présentera même «des risques de Fitna au point où cela a imposé une sorte de mise au point sévère adressée par les plus hautes autorités du pays aux chefs du HCI», nous confirmera une source politique proche. Le «Livre» sera cependant un bon élément déclencheur sur le débat religieux en Algérie et ses libertés de pratique avec, en fin de parcours, une sorte de plaidoyer pour un Islam maghrébin, universaliste et tolérant. Du jamais vu dans les journaux algériens, habitués aux procès sévères de la religion depuis deux décennies. La présentation de l'ouvrage sera, cependant, stratégiquement plus modeste : «Ce livre n'est ni une encyclopédie du soufisme, ni une histoire exhaustive de l'Islam, mais le rappel des notions fondamentales qui structurent les bases de son enracinement dans ce prestigieux patrimoine littéraire, philosophique, spirituel et iconographique».

 Le clivage entre traditionalistes et la vision de la Zaouïa sera cependant là, marqué. Tout le monde aura en effet remarqué l'absence des fameuses autorités locales et même des «autorités universitaires», lors de ce colloque. «Pas d'universitaires de renom, pas de cadres du ministère des Affaires religieuses pourtant invités, rarement des élus et encore moins des autorités scientifiques nationales», répondra tristement l'un des hommes clefs de l'organisation de cette rencontre. Selon des indiscrétions, il aura fallu une intervention directe de la Présidence pour autoriser l'accès à l'Université de Kharrouba, refusé à la Zaouïa par le ministère de tutelle. A Mostaganem, la rencontre donnera l'impression d'avoir été tolérée et acceptée et pas encouragée et «rentabilisée». Le malaise était perceptible. «Je suis attristé de voir, alors que tant d'efforts ont été déployés dans le cadre de ce centenaire, pour que justement mon pays puisse en profiter, profiter de ces sommités qui viennent du monde entier, invités sous le parrainage du Président de la République lui-même au sein de l'une de nos universités, de voir qu'il n'y a pas un Doyen qui a songé à venir rencontrer les autres doyens (...) de notre corps diplomatique, pour profiter de cet événement et honorer le pays, pas même la Présence du recteur de l'Université. Je me pose la question : pourquoi ce refus ? Même si on n'est pas Soufi ou que l'on n'aime pas le Soufisme, il faut au moins reconnaître une chose : ce que nous faisons, nous le faisons pour le pays, pour notre communauté scientifique et intellectuelle», expliquera le Cheikh Bentounès à de rares journalistes qui l'ont rencontré longuement durant ce colloque où il était très sollicité.

El-Alawiyya n'est pas une colonne marocaine ! : la rumeur sur une sorte d'instrumentalisation marocaine du colloque pèsera elle aussi sur les travaux de ce colloque, ou, du moins, dans le couloir des rumeurs qui «plombent» tout événement algérien important, de par une tradition nationale de méfiance. Les quelque 300 Marocains invités à la rencontre, la qualité des services et de la gastronomie, auront suffit comme preuve d'une sorte de débarquement chérifien. L'encadrement n'était pas marocain exclusivement, cependant : «il y a autant de Franco-Marocains, que d'Algériens, d'Européens de souche convertis au Soufisme... etc», nous répondra un organisateur. L'ascendant «marocain» supposé sur Cheikh est presque évoqué par d'autres comme preuve ultime de cette «compromission» régionale. «D'abord, il faut faire une différence entre Alaoui et Alawiyya du nom du fondateur de notre Tariqa. Rien qui ait lien avec la dynastie alouite marocaine», répondra encore une fois un chargé de communication. L'homonymie fera cependant son effet, encore plus à la veille de la fête du trône, «anniversaire» politique de Mohammed VI au Maroc, qui a eu lieu durant la même semaine que le colloque. «On ne voit pas de Mostaganémois ni leurs organisations, ni leur associations et rien n'explique le déplacement massif des chaînes TV françaises les plus vues et l'intérêt de l'AFP (agence France Press)», fera remarquer une journaliste algéroise, le soir, dans la splendide propriété de la Zaouïa à l'entrée sud de Mostaganem, entre lampadaires, luminaires, Kheïmas, boissons et sollicitations des serveurs pour les invités VIP. La réponse, c'est donc dans la bouche du Cheikh qu'il faut la recueillir là aussi. Pour lui, ce genre de procès qui veut forcer la Zaouïa à une prise de position tranchée «est là depuis toujours». La Zaouïa avait été sommée autant par le FLN que par les colons à prendre position durant la Guerre de Libération. Elle le sera par les Boumédiènistes, les islamistes du FIS et d'ailleurs, et aujourd'hui par les politiques. A une question sur les pressions politiques et les offres de services, le Cheikh et ses proches ont une réponse directe : oui, «et tout le temps». Le Cheikh de la Zaouïa sera encore plus franc mais aussi plus subtil : «Je sais qu'il m'incombe de laisser derrière moi cette tariqa comme un trait d'union entre les cultures, les religions, les civilisations. On m'a donné comme mission de sauvegarder ce dépôt, ce trésor spirituel, cette tradition Muhamedienne, et, en même temps, veiller à ce qu'elle ne soit pas manipulée, ou sous la coupe de qui que ce soit. Les partis partent, changent avec le temps, mais la Tariqa de Dieu reste. Il ne faut pas qu'elle soit entachée, ni par les uns ni par les autres. Notre rôle à nous, c'est d'humaniser la société «politique». De l'aider, de l'assister, pour qu'elle puisse imaginer des lois, gérer et relancer des économies basées sur l'humain», dira-t-il dans un entretien. Pour lui, comme pour les siens, l'image de la Zaouïa en Algérie souffre d'une grave et tenace manipulation des faits de l'Histoire. D'où, cette méfiance à l'égard des journaux, mais aussi un souci de bien gérer les médias et de ne pas en dépendre tout à la fois. Si le cas de la Alawiyya tranche un peu sur le tableau, les autres Zaouïas du pays ou de la région du Maghreb et du Sahel en sont encore à la culture self-défense face aux médias et à une sorte de souci de compromis avec «le politique» par peur des réactions dont elles semblent avoir trop souffert, surtout durant la dernière décennie. Le retour des Zaouïas en politique est aussi un calcul, expliquent d'autres : un calcul de survie, mais aussi de retour «aux commandes». «On ne peut pas corriger, en quelques années, toute une éducation dispensée dans nos écoles et dans nos universités, une éducation qui a falsifié l'Histoire. Qui a dilapidé l'héritage des Zaouïas en Algérie. Les Zaouïas sont là depuis des siècles. Ils sont les fondements de notre culture, et ce sont elles qui ont sauvegardé la personnalité et l'héritage propre de ce pays. Depuis l'Indépendance et jusqu'à aujourd'hui, crescendo, petit à petit, on a essayé d'inverser, totalement l'histoire et de faire des Zaouïas des espaces de «collabos», des confréries de superstitions, des arriérés... etc. Et, par la force des choses, c'est toute une élite, qui, aujourd'hui, se retrouve à des postes de responsabilité et de décision, à un pan de son histoire qui lui fait défaut. C'est une ablation d'une partie du cerveau de l'Algérie en quelque sorte. De la culture algérienne ancestrale. Le Soufi n'est pas l'homme habillé de guenilles, qui vit de mendicité, de manger du couscous, de danser la Hadra. Aujourd'hui, à l'occasion du centenaire, vous pouvez rencontrer des gens d'un niveau scientifique, intellectuel et même politique et qui oeuvrent depuis des années dans un cadre beaucoup plus universel. C'est le Soufisme qui a été le sésame de l'Islam en Occident. C'est par ce Soufisme que l'élite occidentale en est venue à l'Islam et s'y intéresse», conclut Cheikh Bentounès. Le prochain rendez-vous est donné pour être organisé en... Suisse ! Dans le grand souci de cette universalité que les Alawiyya appellent «fraternité adamique». Un curieux mot à l'époque des extrémismes exclusifs de l'Autre et de Soi.