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Sidi Afif de Terny

par Omar Dib

Suite et fin



Il professa à Murcie, ainsi qu'à Fès et à Tlemcen où il donna des cours à la Grande Mosquée sur la théologie scolastique. Ibn El Maraâ forma un grand nombre de professeurs lesquels, à leur tour, se chargeront de transmettre l'héritage de Sidi Haloui aux générations suivantes.

- La continuité de ce troisième courant du Tasawwuf allait être brillamment assurée par Ibn Sab'in et ses disciples notamment Afif Din Tilimsâni.

- Manifestement, les spécialistes du Tasawwuf estiment qu'Ibn Sab'in est le maître le plus illustre de l'école dite de «l'unité absolue (al wahda el mutlaqâ)» un maillon important entre le soufisme de l'Occident musulman et celui du Moyen-Orient. Fermons notre parenthèse !

- Abû Mohammed Abdellah Ben Ibrahim dit Ibn Sab'in est né en 1217 à Murcie. Ses ancêtres, les Banû Sab'in, étaient d'origine maghrébine de vieille souche. Il étudia la langue et la littérature arabes en Andalousie avant de se rendre à Sebta (Cueta) où il finit d'entrer dans la Voie ! Ses audiences, ses écrits comme les cours qu'il dispensa montrèrent une sagesse dont le sens net et précis laissèrent une forte impression sur ses auditoires.

- Sur la route qui le menait du Maghrib vers l'Orient, il s'arrêta à Bougie où il fit de nombreux adeptes grâce à l'étendue de son savoir et l'immensité de sa culture. Par l'élégance de son discours, la distinction de son style, partout où il vécut, les gens s'appliquaient à suivre sa conduite exemplaire et à respecter scrupuleusement ses recommandations dans la vie. Versé dans les sciences rationnelles, il eut pour maîtres les disciples de l'Imam Abû Ishâq Ben Dahâne el Aoussi (Ibn el Maraâ) auquel il demeura fidèle ! Il visita les pays d'Islam pour habiter, à partir de 1251, quelque temps au Caire, puis finit par se fixer définitivement à la Mecque dès 1254. Il accomplira plusieurs fois le Hajj. Sa notoriété ne cessa de s'étendre. Le nombre de ses prosélytes devint très vite considérable.

- L'école d'Ibn Sab'in était une réalité en même titre que celle de Chaykh al Akbar Ibn Arabi. Son importance fut telle que l'Emir de la Mecque compta parmi ceux qui adoptèrent ses idées et adhérèrent à sa doctrine !

- Au nombre des ouvrages qu'il écrivit nous retenons les titres suivants : Dardj - Safar - El Abûba al Yacubiya - El Qad - Al Ihata - El Feth al Mûchtaraq - ainsi que des correspondances ou épîtres sur différents thèmes et, bien évidemment, de nombreux poèmes. Les populations du Maghreb ont la réputation d'être diligents et prompts dans leur attachement au triomphe de la vérité, c'est-à-dire à la religion (selon un hadith du Prophète) ! Ibn Sab'in fut protégé de Dieu depuis sa plus jeune enfance ; à preuve, il publia son premier livre «Bud' al ‘Arif» à l'âge de quinze ans ! Son audience parvint partout en terre d'Islam.

- C'était un être d'une grande rectitude morale, exemplaire dans la droiture et patient devant l'adversité. Ce champion de la foi défiait l'ordre établi quand celui-ci s'écartait de la loi divine. Homme de partage et d'amour, il ne connaissait ni animosité ni ressentiment contre ceux qui cherchaient à lui nuire et encore moins de la haine envers ceux qui lui voulaient du mal jusqu'à l'accabler de tous les maux !

- Il est mort à la Mecque en 127I, âgé nous dit-on de 54 ans ; il était au service des pauvres, des gens de Dieu ; généreux, il possédait de l'élévation et de la noblesse dans ses pensées. Ainsi, riche de l'héritage mohammadien qu'il reçut par la grâce de Dieu, il rejoignit la demeure éternelle le Jeudi 9 Choual de l'an 669 H. A son gendre, il laissa son savoir et ses qualités !

- Après la mort de son maître et beau-père, Ibn Sab'in, le chaykh Afif Din Tilimsâni finit de s'installer définitivement à Damas où il résidait déjà depuis 1262. (Précisons qu'Afif rendit souvent visite à son maître dans la Ville bénie. Vraisemblablement, il ne devint son gendre que vers 1257).

- Assurément, ce qui fut admirable chez les soufis c'était ce refus d'approcher de près comme de loin les hommes du pouvoir ; et Tilimsâni ne contrevint jamais à cette règle. Cependant, il continuera de fréquenter les medersas proches du Tasawwuf, à participer parfois aux samaâ, ces assemblées réservées à la lecture de poèmes mystiques ou au dikr !

- A la suite de la disparition de Qûnawi, en 1274, Afif Din se consacra exclusivement à diffuser la doctrine de l'école des Ittihâdiyyûn par la publication de ses ouvrages philosophiques, ses pièces poétiques mystiques qui assurèrent sa célébrité, et par son prestige auprès des chaykh du soufisme ; il entretenait d'étroites et bonnes relations avec les personnalités éminentes du Tasawwuf ainsi qu'avec les fuqahâ les plus réputés de Syrie qui lui témoignaient bienveillance et respect.

-A vrai dire, la mort d'Ibn Arabi, puis d'Ibn Sab'in suivie de celle de Qûnawi firent qu'Afif Din Tilimsâni se trouva dans la situation de celui qui bénéficiait d'un legs spirituel de toute évidence lourd à assumer ! Ce fut pour cela qu'il sera - même après sa mort - la cible privilégiée des fuqahâ et des polémistes obstinés qui persistaient à contredire, contre toute raison, par esprit d'opposition l'univers des soufis !

-Qui ne connaissait pas l'intransigeante aversion que «ces chasseurs de sorcières» avaient eue à l'égard d'Ibn Arabi, et les mots très durs que certains d'entre eux réservèrent à Afif Din Tilimsâni - notamment Taqi Eddin Abû el Abbès Ibn Taymiyya (né en 1263 mort en 1328 à Damas) ; quelques-uns parmi ceux-là, perdant toute retenue allèrent jusqu'à écrire que : «Afif Din restera de tous les Ittihadiyyûn le plus honni et le plus excessif dans son impiété !». Ce jugement passionné que portèrent Ibn Taymiyya et les fuqahâ du Moyen-Orient sur les soufis de l'Occident musulman en général, résultait de tensions et de malentendus - plus, nous semble-t-il, - que d'une absence de rigueur et d'honnêteté intellectuelles ! Malheureusement, à lire ces poncifs des idées raides et immuables, nous retenons l'impression qu'ils furent - tout compte fait - «des apprentis inquisiteurs rêvant sans doute d'allumer, en place publique, des bûchers pour les chaykh soufis et des autodafés pour leurs ouvrages !».

-Au demeurant, les hommes de culture et de savoir du Maghreb ne manquèrent pas l'occasion de juger Ibn Taymiyya, chaykh Qûsi et Izz al Din, entre autres, à leur juste valeur. A cet effet, reproduisons, à titre d'illustration, quelques témoignages significatifs :

-- Mohammed Ben Ibrahim Ben Ahmed el Abdery, plus connu sous le nom d'El Abouly, est né le 11 avril 1282 à Tlemcen - mort le 5 janvier 1352 à Fès. Il avait suivi les leçons d'Abû l'Hacène Tenessy et de Abû Mûsa Ibn el Imam, il fut le maître d'Ibn Khaldoun et de Maqqary. C'était un imam incomparable ; voyageur infatigable, il visita l'Egypte, la Syrie, le Hidjaz et l'Irak «puis retourna dans sa ville natale ou des étudiants de tous les pays vinrent suivre son enseignement»...

-Un jour qu'un savant de ses amis avait dit au maître avoir entendu à Damas Ibn Taymiyya déclamer des vers de sa composition, El Abouly, qui tenait à la main une baguette, s'écria :

-- Par Dieu, si j'avais connu cet Ibn Taymiyya je l'aurais frappé avec cette verge ! Et joignant le geste à la parole il leva et abaissa sa baguette !».

-Par ailleurs, Maqqary rapporte que lorsque les deux fils de l'Imam partirent en Orient en 1230, ils eurent de nombreuses rencontres avec les savants de ces contrées : - «Ils entendirent Hidjazi expliquer el Boukhary». Et Maqqary d'ajouter : «J'ai moi-même écouté expliquer cet auteur par nos deux légistes... du reste, ils discutèrent à cette occasion avec Taqi Eddin Ibn Taymiyya et finirent par triompher de lui ; ce fut là l'une des causes de l'infortune de celui-ci ; il avait des opinions détestables !».

-De son côté, le voyageur Ibn Batouta, 1304 - 1377, racontait «qu'Ibn Taymiyya discutait sur les différentes sciences mais qu'il avait, dans son cerveau, quelque chose de dérangée !».

-Vers la fin de sa vie, Afif Din Tilimsâni fut entouré de respect et d'admiration. Son audience dans le milieu des Ittihadiyyûn était remarquable ; elle atteignit une grande réputation. Ses relations avec toutes les tendances du soufisme, notamment avec les Akbariens, furent excellentes. Ajoutés à cela, ses vertus, «son respect pour tout ce qui était respectable aux yeux d'Allah, l'extrême pureté de sa conscience ainsi que le soin qu'il prenait d'éviter tout ce qui peut offenser Dieu» augmentèrent sa gloire.

-En un mot, sa renommée fut brillante et méritée pour ses talents également et surtout pour ses écrits à la fois religieux, littéraires et poétiques. Il laissa un ensemble d'ouvrages autrement remarquables : un commentaire sur Manâzil al-Dâ'irîn du chaykh al Harawi, ainsi qu'un imposant commentaire philosophique du Livre des stations (Charh Mawaqîf al Niffarî), récemment édité en Iran (Editions Mazûqi - Markaz Mahrûsa, 1997) - Le chaykh Mohammed Ibn Abû el Djebbar al Niffarî - Xème siècle - a marqué de son influence doctrinale Ibn Arbi et son école.

-Toutefois, Afif Din donna toute la mesure de son génie à travers sa poésie mystique. Son Diwan existerait en manuscrit dans plusieurs bibliothèques notamment à Berlin, au British Museum et à l'Escurial.

- Au reste, il suffirait de consulter le fameux Unwân d'Ibn Saïd el Maghribi (Commencé par un ancêtre de l'auteur en 1135, cet ouvrage, achevé 115 ans plus tard, fut écrit par cinq générations successives d'hommes de lettres) afin de mesurer la réputation de Afif Din Tilimsâni dans les milieux littéraires et la place qu'il continue de tenir depuis des siècles dans le gotha des poètes de langue arabe ! A titre d'illustration, voici de lui ces vers célèbres :

-«- Ils partirent ! Hélas ! Que la vallée semble déserte depuis leur départ ! Que les rameaux, que les collines surtout sont tristes !» (Basit).

-De lui encore (khafif) :

-«- Parle-moi à nouveau de ma bien-aimée. A t'écouter, ma folle passion s'exalte au souvenir de ces perles éparpillées.

-Puis décris-moi cette mèche folle et longue, aussi noire que la nuit de l'amant abandonné !».

-(Unwân, d'Ibn Saïd el Maghribi, 1214-1286, - Texte arabe et traduction par Abdelkader Mahdad-Carbonnel, Alger, 1949).

-Il ne faudrait pas s'étonner de l'utilisation de certaines expressions habituellement réservées à glorifier - dans la poésie profane - l'amour et le vin par exemple ; ces termes, dans la poésie mystique, deviennent des formulations allusives de vin mystique et d'amour transmutés en prières».

-A l'instar de tous les grands poètes mystiques, tels Abû Madyan ou Abû Yâzid el Fizâzi de Tlemcen - ami et compagnon d'Ibn Arabi - Afif Din Tilimsâni «s'efforcera de placer la perfection dans une sorte de contemplation et d'extase qui élève l'homme, dès cette existence, à une union mystique avec Dieu».

-Pour les maîtres du Tasawwuf, «la poésie en tant qu'instrument adéquat pour transmettre certaines vérités essentielles constitue, à n'en point douter, un excellent outil pédagogique !».

-Sidi Afif avait pratiquement vécu le XIIIème siècle dans son intégralité ; il garda de sa jeunesse le souvenir des années consacrées aux études auprès des maîtres célèbres à Djamaâ el Kebir de la grande métropole du Maghreb el Awsat. Ensuite, - parce que la recherche du savoir et le devoir religieux l'imposèrent à son esprit et à sa conscience il entama sa formidable siyahâ qui le conduira au Moyen-Orient. Il participa, dès lors, aux côtés des grands du Tasawwuf comme Ibn Arabi, Qûnawi ainsi qu'Ibn Sab'in à ce que les historiens ont appelé l'époque de Chaykh al Akbar ou le début d'une ère nouvelle, laquelle «voit apparaître les formulations théoriques et les institutions qui orienteront tous les développements ultérieurs de la mystique islamique jusqu'à nos jours».

-Ce fut, indubitablement, une période charnière au plan de l'histoire politique de la communauté des croyants tant en Occident qu'en Orient musulmans. (Nous reproduisons, en annexe, un tableau des événements importants de ce siècle).

-Toutefois, cette époque restera également - et ce ne fut pas un hasard - celle où s'effectua pour le soufisme «le passage de l'implicite à l'explicite en matière doctrinale et, sociologiquement, une mutation qui le conduira de l'informel au formel, de la fluidité à l'organisation».

-De là, les Turûq (ou confréries) vont naître pour finir par se développer «en codifiant, en règles et en méthodes, les pratiques dont seront héritières, par exemple, la poésie mystique et les oraisons» lesquelles resteront, à vrai dire, «l'expression de la dévotion communautaire au Prophète, que le salut soit sur Lui !».

-Oui, Afif Din Tilimsâni Bensliman Benali, le berbère de Terny oû il est né en 1213, poète mystique, le moniste, un des chefs de file du Tasawwuf tendance Ittihadiyyûn, compte parmi les représentants les plus éminents du monde littéraire arabe. Il est mort en 1291.

-Le mausolée de Sidi Afif :

- La route reliant Terny à Mefrouch longe de temps à autre Oued Nachef ; le chemin, bien entretenu, bifurque à main droite pour finir par déboucher sur un vaste parking. Le voyageur qui arrive à Sidi Afif «eut aperçu de loin le mausolée du saint homme pointant les faîtages de ses toits, couverts de vieilles tuiles, sur le ciel au milieu des arbres, l'eut jugé une mosquée austère mais, en approchant, son avis se fut modifié : les lieux accueillants et tranquilles, respirent la quiétude et la sérénité simple des jours et des saisons ! ».

-Une source cristalline, vive et gaie, agrémente ce paysage rustique de fraîcheur bucolique ; la séguia traverse une cour plantée d'arbres au bout de laquelle une porte basse donne sur une pièce couverte de moquettes et de tapis. Ensuite, un étroit couloir s'ouvre sur un espace de prières et de recueillement. A notre gauche au milieu d'un réduit funéraire, aux murs aveugles, trône un cénotaphe recouvert d'un dais en velours vert, orné d'inscriptions religieuses brodées en fils d'or et d'argent !

-Lorsque le visiteur, accomplissant sa Ziara rituelle, passe un instant dans ces endroits privilégiés, il y découvre une nature pure et spontanée ; tout lui apparaît épanoui et inondé de clarté ! Et comme un bonheur nouveau finit d'envahir son coeur et son âme.

-De toute évidence, dans ce paisible mausolée édifié il y a des lustres par les gens du pays à la mémoire de l'un des leurs, l'histoire a donné rendez-vous à des événements extraordinaires qui traduisent la grâce qu'Allah a octroyé au Saint Ouali essalih qui réunissait toutes les qualités, Sidi Afif Din Tilimsâni, homme de savoir et de science sur lequel s'est étendue la Karama divine.



Annexe :

- Le début du XIIIème siècle annonce, en Occident musulman, l'effritement puis la fin de l'empire des Almohades édifié par «le brillant flambeau», le Mehdi Abdelmoumène Benali, le berbère de Tadjera.

- 1229 : Les Hafsides rejettent l'obéissance aux Almohades et deviennent maîtres de l'Ifriqîya

(l'actuelle Tunisie).

- 1235 : Fondation de l'empire Zianide ayant Tlemcen pour capitale.

- 1269 : Les Mérinides éliminent les Almohades de Marrakech.

Au Moyen-Orient, la prise de Baghdad par les Mongols et l'effondrement du califat abbasside symbolisent l'aspect le plus dramatique de ce pan de l'histoire :

- 1243 : Les Mongols défont les Seljukides de Rûm et établissent leur domination en Anatolie.

- 1244 : Les Turcs libèrent Jérusalem : la 7° croisade tente sans succès de la reprendre.

- 1248-50 : Les croisés de Louis IX s'emparent de Damiette ; leur roi fait prisonnier à Mansourah est libéré contre la restitution de Damiette.

- 1250 : Les Mameluks (esclaves) renversent la dynastie Ayyubide et s'emparent du pouvoir en Egypte.

- 1256-65 : Conquête de l'Iran par les Mongols.

- 1261 : Rétablissement de l'empire Byzantin à Constantinople.

- 1290 : Formation d'un royaume indépendant à l'ouest de l'Asie mineure par Osman 1er fondateur de la dynastie Ottomane.

- 1291 : Prise de St Jean d'Acre par les Mameluks. Fin de la présence des croisés européens en Palestine.