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L'Algérie avant tout

par El Yazid Dib

Parce que l'on n'a pas un autre pays. Ni d'autres identités, ni un bout d'une nationalité quelconque. C'est ici que notre premier cri nous a inscrit, c'est ici qu'aura notre dernier souffle. Ce pays, pour savoir le garder doit être cette raison qui devancera toutes les passions et défibrera tous les égoïsmes.

Nous partageons la même histoire et sommes de même soumis au même destin. Nos aspirations sont très profondes et se nourrissent de ces racines plongées dans les entrailles de cette terre qui nous unit. Elles évoluent autant qu'évoluent le temps et la culture, les nécessités et les espérances. L'un des grands levains qui cimente encore notre idéal impérissable n'est-il pas empreint de cette quête incessante de paix et de liberté qui nous a toujours mobilisés ?

L'on ne peut traiter ceux qui contredisent une option ou émettent une opinion contraire au canevas établi par l'humeur du moment de faux patriotes. Le pays est une propriété collective. Il appartient à tous ses enfants, peu importe la voie par laquelle ils manifestent leur appartenance. Une seule ligne de démarcation trace cependant la frontière. L'intégrité du territoire et l'unité de son peuple. La diversité reste la richesse nationale. S'il existe une part de traîtrise, voire de déloyauté ou une autre de lâcheté voire d'indifférence dans le territoire corporel et moral de chacun, il existe aussi dans le même territoire énormément de parts de sincérité et de raisons l'une justifiant l'autre. L'on voit au fil du combat idéologique, politique qui s'est instauré sournoisement certains avancer, comme arguments de destruction massive, l'anathème O! Combien lourd , de trahison, de félonie envers ceux qui ne partagent pas la vision » imposée ».

« Béni et authentique »

Voilà que « l'authenticité « survient pour encore sangler en son deuxième anniversaire un mouvement populaire qualifié en ses débuts de « béni «. Or à lire les différentes expressions qu'offrent les rues du pays ou s'expliquer les causes des dernières décisions , l'on ne peut que sentir un peu d'air effrayé dans un air national un peu plus effrayant. Consacré comme journée nationale, ce 22 février n‘en à nullement l'habit protocolaire qui sied, à l'accoutumée à toutes commémorations de journées nationales. Il n'y avait pas de walis ou d'officiels parmi les denses rassemblements de citoyens, dans les foules rangées comme des biscuits, juste des fourgons, des tenues et de la prudence. Comme tout mouvement populaire avec une connotation aiguë de révolutionnaire : il reste soumis à des infiltrations, de la récupération et de la déviation. L'histoire le prouve le long de toutes les chronologies du genre de ces mouvements. Chacun veut l'estampiller selon ses desseins. Chaque génération veut avoir sa révolution. Chacun use des moyens de son époque. Va-t-on écouter attentivement cette voix générale ? Car elle émane d'une jeunesse qui n'a vu que ces personnages qui leur ont promis monts et merveilles depuis voilà vingt ans. Ils étaient enfants dans des classes primaires, ils sont adultes dans la rue, dans la vague, dans la drogue, dans le rien, soit dans un tourbillon et les autres sont toujours là. Ces jeunes ont eu leurs diplômes des instituts et des universités algériennes construits par l'argent de l'Etat et non pas par les fortunes personnelles de ceux-là même qui s'en vantent de les avoir bâtis.

Cette voix générale, qui s'est élevée presque dans toutes les villes en ce 22 février ne serait pas uniquement l'œuvre d'une insidieuse opposition désorganique. Elle s'est surtout voulue une vocifération colérique citoyenne contre le système et son corolaire le système reconduit. La révolte d'un jour est l'expression d'une longue accumulation. La rue comme le pays qui la contient n'est pas la propriété de personne. Chacune d'elles, porte heureusement le nom d'un Chahid. Et ce Chahid est soit le grand-père, le père, l'oncle ou l'arrière-cousin du policier et du jeune que l'on incite et excite dans un face-à-face. Les deux sont les enfants du peuple. J'ai pu déceler dans le visage des manifestants, des badauds, des policiers, dans les lignes des pancartes brandies ou dans le cœur de ceux qui n'ont ni visage ni banderoles ; énormément de messages. L'un des plus expressifs reste cette exigence de voir partir rapidement ces audaces, ces versalités, ces hypocrisies. Leurs visages puzzlés et rubriqués constituent maintenant une affiche ignominieuse dans les réseaux sociaux. Aussi crois-je que le courroux populaire s'est abattu indirectement sur un régime fragilisé et qui s'est laissé prendre par ces entremetteurs systémiques ; croyant à une prétendue domination mentale nationale. Les jeunes en ce 22 février ont scandé un marasme, une tourmente et une lassitude. Cette voix généralisée est adressée notamment à ceux qu'elle ne cite pas, qu'elle ne scande pas. Ces noms impopulaires qui sont derrière celui qui est mis en porte-à-faux avec tout un peuple. Cette sortie reste un gage démonstratif de « démocratie participative » telle que voulue par la spontanéité et la sagesse populaire et non pas par la fausseté d'un groom qui veut asservir les territoires et leur volonté.

Un gouvernement provisoire

Chaque remaniement a ses fantasmes, ses cohabitations et son mal. Les remous qui viennent de chambouler l'ordre des choses à un niveau supérieur ne sont pas indemnes de toute critique. Un remaniement suit un autre après avoir été précédé par un semblable. Le conflit intestinal agitant l'approche successorale a été importé dans les structures de l'Etat. Il ne reste pour comprendre certaines choses que le détour de l'esprit voire, la fiction ou la rumeur. La réalité est tellement confuse, contradictoire que l'analyse ou la simple lecture des faits et des évènements qui se succèdent, devient possible grâce à la crédulité de la source censée avoir de la dignité et de la foi. Rien ne prédispose à se situer dans un avenir tout proche. Tout vient pour contester les règles de la logique managériale. Et c'est un style de gestion maintenant. On commence à le déchiffrer après l'avoir ingurgité et supporté tant d'années. Le fait régalien plus qu'un fait de prince dispose de tout. Sans égard à l'aigreur d'un peuple légitime d'une part et de l'opiniâtreté d'autre part ; le système demeure quoique dans son impersonnalité , dans son abstraction , un modèle personnalisé basé sur l'intuitu-personae. Que vient encore faire ce ministre, ancien lecteur de missives de son excellence ? Ou cette dame d'un environnement politique dégagé le 22 février ? Mais somme toute il semblerait à scruter comme ça sur les cotés de certaines nominations, que le pouvoir n'est pas consubstantiel ni rattaché à un unique pôle. L'on y sent du chevauchement et de l'entremise.

Rien n'est sur, rien n'est définitif. Tout peut se recomposer au coin d'une causerie. D'une nouvelle amitié ou d'un instinct retrouvé. Le temps consommé dans la marge du système sous un « sommeil vigilant » et que l'on croyait un linceul n'est que cette attente de se voir un jour replacé dans l'échiquier du commandement... Il fallait faire apprendre aux gens que l'Etat n'est ingrat que par la désinvolture de ceux qui le représentent. Il a tenté de créer le long de ces dernières années un conditionnement d'inféodation. De génuflexion et de bouches cousues. Juste à ceux qui sont out persisteront à garder espoir de se revoir un jour réinjectés. Cette diversion systémique du fonctionnement des rouages de l'Etat ne va certainement nous mener nulle part. Hors du temporel elle n'atteindra jamais le spirituel qu'elle veut, à grandes lectures ; forcer notre croyance envers son don de sauveur ou sa vision para naturelle des êtres et des choses. Aux lieux et place d'une élite, d'un dynamisme intellectuel l'on voit s'installer une meute d'opportunistes, d'attentistes doux, dociles et serviles. La reforme de l'Etat devra s'inscrire dans le sens d'une réparation des inégalités et injustices commises à l'encontre des personnes du fait de leurs dévouement... Au pays.

Loin de se consumer dans l'ultime phase d'un parcours professionnel jusqu'ici réussi ; la fonction de ministre est aussi une conviction intime de pouvoir encore réussir. Elle ne devait donc pas se contenir dans un rajout de mentions à une carte de visite. L'échec ministériel rattrapera le défaillant avec ou sans concessionnaire automobile, comme l'histoire rattrapera les intrus et les imposteurs. Rares sont ceux qui mesurent à leur juste valeur l'offre d'un poste ministériel.

Dans leur majorité, ils apprennent tous à devenir ministre, une fois ministre. Si « C'est en forgeant que l'on devient forgeron » dit-on, l'adage cette fois-ci n'est pas applicable dans ce cas. Car un peuple n'est pas un métal ou un déchet sidérurgique. Au lieu de s'accrocher avec beaucoup de hargne à vouloir être ministre, l'on ferait mieux de s'investir à penser si pouvoir l'être, reste une possibilité et une tâche aisément faisable. Alors que d'autres, bien avant leur prise d'emploi dégagent déjà la prédisposition ministérielle.

De nos ministres l'on ne garde pas assez de noms ni assez d'intitulés exacts de leur portefeuille ministériel. L'on ne se rappellera d'eux que par quelques frasque et déboires. Hilarité ou ironie. Nos ministres du moment font de la gestion une mécanique qui répond aux doléances quotidiennes. Peu importe le feedback qu'ils reçoivent. Ils font de la statistique. Ils la commentent sans nul idéal de vouloir convaincre quiconque. Ils crapahutent néanmoins à aspirer faire quelque chose de bon, tout en ayant en point de mire le maintien et la survie. Ainsi l'on donne l'impression que la fonction ministérielle est plus accessible que celle d'un chef de daïra ou d'un directeur d'exécutif. Tantôt c'est une question de popularité, tantôt une affaire de proximité. Le profil qui s'en dégage d'un ministre, quand l'on veut justifier ses donnes, est vite imprégné de la hauteur professionnelle. L'on peut aisément être technicien mais pas forcement technocrate. Entre ministres d'hier et d'aujourd'hui, il y a toute une période temporelle, toute une culture gestionnelle, toute une génération de cran, de gabarit et d'ossature. Ils ne prêtaient pas le flanc tout azimut, ces très anciens ministres. Des hommes de baroud, de nif. Le risque dans la gestion de leur département n'était pas incarné dans la fâcherie de la présidence, mais bien dans le remord moral qu'entraînerait une faillite ou la sensation terrifiante de la mission inaccomplie ou échouée. Une situation donnée ne s'assimilait pas simplement à un point d'ordre du jour gouvernemental. Elle était un devoir national. Presque un djihad. A la limite d'une affaire personnelle. La démission comme toujours n'était pas une procédure. C'était le limogeage. Donc une mort politique. Plus grave qu'une mise fin aux fonctions, qui permettra un temps après un probable retour aux affaires ou une transformation radicalement mercantile. Les ministres d'antan provenaient d'une pépinière un peu exceptionnelle ; ceux d'aujourd'hui sont un hasard, un tour de mauvaise magie.

Sénat, sénile

Constituée de deux éléments dénivelés, cette grande chambre que l'on appelle communément parlement, n'a pu avoir depuis sa formation, l'impact attendu. Considérée comme un contre pouvoir dans le principe sacro-saint des constitutionnalistes relatif à la théorie de la séparation des pouvoirs, elle n'avait pu remplir qu'une fonction d'un organe nécessaire dans le tissage d'un Etat. Avec ou sans prérogatives, cette assemblée « réunie » reste caractérisée dans ses membres par l'esprit de courtisanerie face au pouvoir en place. De mémoire, elle n'aurait fait obstacle à l'élan exécutif d'aucune autorité. En pleine tourmente de la catastrophe nationale (vacance de pouvoir, manque d'autorité, terrorisme, séisme, fraude électorale, injustice, déposition et inégalité de cadres, mutineries, rébellions, suicides, accidents routiers, criminalité, drogue, dépravation, corruption etc...) notre auguste cénacle n'adoptait qu'une seule démarche entérinée par des questions orales.

Il fallait dissoudre cette « haute chambre » à vomir, par le truchement des dispositions constitutionnelles même si elles n'en évoquent pas le cas. Aucun rôle, plus de privilèges, du gaspillage et de la haute figuration , la nation n'a pas besoin d'une telle structure qui n'arrive pas à la représenter loyalement. Depuis la démission de Bensalah, qui a su quitter la table, tout intègre et propre , il n'y a qu'un président intérimaire. La procédure en urgence, suite à la dissolution de l'assemblée nationale veut que l'on ait un président titulaire. Pour quel rôle ? L'avenir le dira. Justement cet avenir est semble-t-il porté par un dos qui a 90 années. A lui seul, il est histoire du pays. Ceci est une flagrante antinomie avec la feuille de route que l'on essaye de vendre sous l'étiquette de la nouvelle Algérie. Le monsieur aurait mieux fait de se retirer après avoir accompli plus de 70 ans de fauteuil, de postes, de podium. Plus qu'une pièce de musée, il serait le dernier à être le témoin de tous les présidents, de tous les régimes et de toutes les couleurs constitutionnelles. Il était révolutionnaire, socialiste, anti-impérialiste, commissaire du parti unique puis démocrate, puis libéral, puis député, puis sénateur tiers-présidentiel. Chantant sur tous les toits la symphonie qui plait aux maitres, il compte finir ses jours sur un perchoir. Son acharnement à le demeurer fausse carrément la carte du rajeunissement, de la rénovation des os et des neurones tant prônée par le pouvoir du moment. Il est la preuve tangible que rien ne change, tout se fige et dit simplement vouloir se transformer.