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Grands corps «malades»

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Après avoir tout subi, on aura tout vu, tout entendu lors de ces actuels procès de décideurs politiques et économiques, chaque épisode de la série sans fin apportant son nouveau lot de révélations en matière de corruption. Au départ, on nous a parlé de détournement de fonds, puis de «chkara», puis de financement occulte de campagnes électorales puis de transfert de devises puis d'importations frauduleuses puis de surfacturations ...puis...puis...

Au départ, on a eu comme coupables des chefs de service, des directeurs et des Pdg et même quelques magistrats. Depuis peu, c'est le haut du panier qui est étalé à la Une des journaux et les plateaux de télévision. Des chefs d'entreprise, des ministres (pas un, mais plusieurs), des, des... et pour couronner le tout des anciens Premiers ministres (pas un, mais plusieurs).

Avec le Hirak, on avait vu une floraison de cris que l'on pouvait, parfois, estimer exagérés, tout particulièrement celui «Ya ‘Ali, raham baouha». Eh bien, non ! Le cri d'une révolte n'était autre que le cri de la Vérité. Et, cela s'est vérifié avec un ancien (et moult fois) Premier ministre, pensionnaire de la scène du pouvoir (réel et/ou profond) depuis plus de trois décennies qui «avoue» (certainement n'acceptant plus d'être le seul, ou presque, à «payer» ou, alors, pour diluer la faute dans le «système», ce nouveau «bouc-émissaire» de la fuite en avant de nos politiciens ripoux) que les corrupteurs des monarchies arabes du Moyen-Orient, les émirs, ont distribué plus ou presque une soixantaine de lingots d'or à nos décideurs (dont lui puisqu'il a avoué avoir vendu sa part du gâteau au «marché noir» national, ce qui lui aurait rapporté plusieurs dizaines de milliards découverts dans trois comptes bancaires). Pourquoi ? Leur faciliter on ne sait quelles «parties de plaisir» dont la chasse à l'outarde et à la gazelle n'est que la petite partie visible de l'iceberg des avantages octroyés.

On savait que les monarchies arabes du Moyen-Orient avaient et ont encore pour habitude protocolaire, lors des visites officielles, d'offrir à leurs hôtes officiels ou de «marque» en visite, des cadeaux, surtout des bibelots de luxe (dont les montres, des Iphones) à l'image de ce qui se fait habituellement au niveau de certaines de nos wilayas (burnous, tapis, dattes et, exceptionnellement ? un cheval de race ou un animal rare). Généralement, le livre est automatiquement exclu de la liste car, chez ces gens-là, Monsieur, on ne lit pas ! (Note : c'est ce que l'on faisait dans les années 70 et au début des années 80, où l'on offrait des ouvrages de luxe édités en Algérie, des dattes de qualité et du bon vin, les grands crus). Mais, jamais, au grand jamais, nous n'avons entendu parler de «lingot d'or». Du lourd, du très lourd, pouvant s'échanger partout. Chapeau, les bédouins ! Il est vrai qu'ils ont bien appris les «leçons américaines du marketing».

Chez nous, la cause est entendue. Le virus de la corruption est désormais bien implanté. Pour paraphraser les paroles d'un avocat célèbre, bien de chez nous, et familier des couloirs du pouvoir profond, déjà au début de années 2000, «hier l'Etat était corrupteur», «aujourd'hui, l'Etat est corrompu». Un grand corps malade ! Un moudjahid célèbre a été, en décembre 2015, plus direct pour exprimer presque la même chose: «Du temps de Boumediène, la corruption était centralisée; elle fut décentralisée au temps de Chadli et, avec Bouteflika, la corruption s'est démocratisée». Aujourd'hui, le vaccin reste encore à découvrir et sans lui, et sans le plus radical (car il y a en plusieurs de tous les horizons), les actuels procès et les lourdes condamnations ne seront qu'un cautère sur une jambe de bois. Les lettres anonymes et les «alertes» des réseaux sociaux étant désormais écartées, ne restent plus que les «médiateurs» de la République. Encore faut-il qu'ils ne tombent pas, eux aussi, dans les travers des «grands corps malades». D'ailleurs, le médiateur de la République le sait, lui qui a pris les devants en avertissant avec vigueur ses délégués régionaux afin qu'ils n'y tombent pas.