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Les ambitions de Chitour

par Benlazaar Sid Ahmed*

Le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a un nouveau Ministre. Un Chimiste. Comme tous les ministres avant lui, il explique en gros que l'Université algérienne s'effondre, implose, se dilue et que rien ne lui permet d'être visible dans le monde de la Recherche internationale. Il explique en bon chimiste que les produits chimiques qui coûtent de l'argent peuvent être le produit de recherches intra muros et donc ainsi réduire la facture budgétaire des produits importés.

Avant lui, on a eu des ministres physiciens, qui ont rénové les laboratoires de physique, des ministres poètes, qui ont rénové les revues de publication littéraires.

On a rencontré beaucoup de spécialistes de domaines différents.

Des Professeurs.

Souvent de renommée.

Mais on n'a pas encore eu l'Honneur de rencontrer un Ministre.

On n'a pas encore rencontré un Ministre qui puisse nous expliquer pourquoi le ministère autorise des inscriptions estudiantines en Master à mi-parcours et quémande aux Universités d'avaliser leur cursus sans aucune forme d'apprentissage pédagogique à l'encontre de toute éthique pédagogique ou scientifique, on n'a pas encore rencontré un Ministre qui décentralise au profit d'une performance locale, au lieu de concentrer y compris les inscriptions de départements sur des plateformes achetées à l'étranger et qui en bout de course ne fonctionnent pas.

On n'a pas encore rencontré un Ministre qui puisse comprendre qu'en Recherche, la classification des revues des sciences sociales en catégories A, B ou C n'a de sens que si les critères de classification sont scientifiques et non clientélistes. Une revue ne permet une visibilité que si elle-même est visible. Le comité de lecture international en est le référent international. L'indexation internationale est ensuite le combat à mener pour ancrer les travaux à l'étranger, dans des langues à conquérir et non à exclure. Accoler une revue par laboratoire, une revue par Université, et les sponsoriser sur un site dédié à un Ministère sans aucun impact hors des frontière n'est pas une stratégie. C'est du bricolage. On n'a pas encore rencontré un Ministre qui arrive à oublier ses cahiers de spécialité pour parler de la Recherche TOUS SECTEURS CONFONDUS. Non. Pour cela il faudrait avoir une perception, une vision globale, une idée.

Pour cela, il faudrait un Plan. Court Moyen Long Terme.

Pas des instructions en rafale tirées sur toutes les Universités encore en vie.

On a rencontré beaucoup de compétences de domaines différents faire semblant d'être des Ministres. On a rencontré des Professeurs parler de passage de langue du Français à l'Anglais comme s'il s'agissait de changer de recette de Pizza, juste parce que le phénomène avait un ancrage politique au moment où il était lancé en pâture à la société, sans s'intéresser au plus important : l'étudiant. Sans une préparation en profondeur de l'étudiant il n'y a pas de possibilité de développement du secteur. Nos étudiants parlent un arabe approximatif et un français limité à certains secteurs eux-mêmes conditionnés in fine par des publications anglo-saxonnes. Ce sont ceux qui ont étudié en français qui in fine publient en anglais. Sans pour autant en maîtriser le parler qui nécessite un environnement complexe à mettre en place et non à ordonner du haut d'un Trône. Nos étudiants sont formés pour apprendre par cœur et oublier, et non comprendre et maîtriser. Le système LMD censé mettre en œuvre la capacité de l'étudiant à apprendre est écrasé au profit d'un remplissage par apprentissage (polycopiés, exposés pour les sciences sociales, et à la fin destruction de toute capacité d'innovation). Nos étudiants sont installés dans un environnement LMD où il leur est autorisé de s'absenter de tous les cours, absolument tous les cours, en Licence et en Master, et de presque le tiers des Travaux Dirigés (4 à 5 séances sur les 12), sans sanction possible, gratuitement, pour en fin de course se faire délivrer des diplômes que nous décrions ou dont nous découvrons la valeur presque inutile hors de l'Université. Même les rattrapages sont organisés à quelques semaines des examens, perdant ainsi leur sens. Du temps des formations classiques, le rattrapage était l'ultime étape, en septembre, pour permettre à un étudiant ayant passé les synthèses de revaloriser son niveau. Que valent des rattrapages organisés deux semaines après les examens ?!? Que vaut un concept de crédit qui est réduit par des règles anti-pédagogiques pour être dévié de ses objectifs et devenir un moyen supplémentaire de passage et donc de réussite même lorsqu'on échoue... Un long fleuve qui ne doit pas s'arrêter de produire des chômeurs incultes mais diplômés, invisibles à la société et ailleurs. La Recherche Scientifique profite d'une enveloppe budgétaire en devise allouée à la Recherche scientifique sous forme de stages. Aucun Ministre n'explique pourquoi cette même enveloppe est d'abord réduite par des octrois « stages » alloués aux administratifs sous couvert de « Recherche ». Aucun Ministre n'explique pourquoi l'administration a un droit systématique de cuissage sur cette petite enveloppe dédiée au Scientifique. La Recherche Scientifique profite d'une enveloppe budgétaire en dinars allouée aux projets de recherche. Aucun Ministre n'explique pourquoi les annonces d'ouverture puis de clôture des périodes d'inscription à ces projets, dont les noms changent comme pour suivre une mode invisible (CNPRU, PRFU,...), régis par des Lois qui échappent aux communs mortels à un haut niveau de la tutelle, relèvent du secret de Dieu, et qu'elles ne sont mises à la portée des Chercheurs que deux ou trois jours avant les vacances, avant sa clôture, avant que rien ne puisse se réaliser, comme si en fait on cherchait juste à faire semblant tout en minimisant les frais nécessaires. Aucun Ministre n'explique pourquoi les Bourses internationales dédiées aux Etudiants et aux Chercheurs et affectées aux Vices Recteurs chargés de « coopération extérieure » ne sortent jamais des tiroirs, autrement que pour être affichées après péremption des dates. Aucun désir de visibilité, aucune volonté de construction de ponts entre l'Université et le Monde.

Aucun Ministre n'explique pourquoi les informations empruntant des parcours de combattant érigés dans les Universités et sur le site même du Ministère affichent des dates qui au mieux nous dégoûtent d'être toujours arrivés en retard, au mieux nous renforcent dans notre certitude, qu'un jour, il faudra bien avoir un Ministre à la tête de ce Ministère. Je ne pense pas que le problème de l'Université Algérienne est d'être visible à l'étranger. Nous ne sommes pas prêts de l'être. Je suis persuadé que nous souffrons d'un brouillard qui étouffe toutes les Universités, et à leur tête le Ministère. Les Recteurs nommés pour des raisons qu'un jour il faudra révéler clairement, le sont parce qu'ils ont le grade de Professeur, et non pour des capacités de management des lieux que ce soit dans un cadre administratif, pédagogique ou scientifique. Ils changent à la vitesse de la lumière et sont tous soumis au même staff administratif hérité et qui leur survit pour perpétuer les mêmes fonctionnements et dysfonctionnements. Le Ministre lui-même en fait les frais avec des Directeurs Centraux hérités. Quel Manager peut survivre à une équipe mise en place pour servir la vision d'un autre ?

La visibilité est un problème important.

Le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique est aveugle.

Avant de pouvoir être vu, il doit réapprendre à voir.

* Enseignant Chercheur. Université d'Oran 1 Ahmed Benbella.