Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Le patrimoine politique produit par les jeunes

par Mohamed Mebtoul*

5 juillet 1962-5 juillet 2019 : il a fallu 57 ans pour que l'histoire politique algérienne soit appropriée par des millions d'Algériens de conditions sociales diversifiées.

Ils ont encore montré, en ce jour anniversaire de l'indépendance politique, une complicité affective et cognitive qui donne plus de force au mouvement social, propagée dans la ma jorité des villes d'Algérie. Ils ont partagé le désir puissant de s'insurger politiquement dans l'espace public, pour dire leur refus du fonctionnement du politique. Les jeunes manifestants, ont pu pendant prés de cinq mois, s'inscrire dans des interactions de proximité, décisives dans la construction d'une conscience collective.

Il est possible de relever trois éléments majeurs au cœur des pratiques des jeunes manifestants : la fraternité illustrée par l'entraide (distribution d'eau et de bonbons destinés aux diabétiques, la prévention de tout incident, une vigilance politique face aux infiltrations de baltaguias), une cohésion entre la majorité des manifestants, se révélant dans la reprise collective de slogans et de chants critiques centrés sur la rupture avec le système politique actuel, et enfin, l'esprit de détermination qui sous-entend le refus d'abdiquer face aux manipulations des pouvoirs.

Autant d'éléments (fraternité, cohésion et détermination), qui renforcent le sentiment d'appartenance à la Nation. Celui-ci ne s'exprime pas uniquement par des mots, mais aussi par des actes signifiants : brandir individuellement le drapeau pendant plus de trois heures de marche, le porter collectivement en se mettant côte à côte, sous forme rectangulaire, est de l'ordre d'une rupture avec la manière dont l'emblème national a été confisqué par les différents pouvoirs. « C'est enfin notre drapeau », disent les jeunes manifestants. Il n'est plus de l'ordre de la mystification, au sens d'une mise en scène dogmatique et mensongère, durant les cérémonies officielles par les responsables politiques.

La socialisation par le bas du drapeau national, signifie pour les manifestants, son intronisation comme un patrimoine collectif (Meboul, 2019). Ils nous montrent l'enjeu politique du drapeau. Le « Nous » doit prendre le dessus sur « Eux » représentés par le pouvoir. Le drapeau ne saurait désormais être l'objet d'une captation strictement officielle dans une optique idéologique. Décrire le mouvement social algérien dans ses actes concrets, les relations entre manifestants, et la façon dont ils appréhendent le pouvoir, en référence aux mots d'ordre et aux différents slogans, c'est tenter modestement de mettre en exergue la conscience collective agissante qui a pris progressivement corps dans l'espace public.

La conscience collective des jeunes

Pourquoi et comment s'est formée la conscience collective des jeunes dans l'espace public ? Il semble important de rappeler que les cris de rage des jeunes, consistent à dire leur refus du politique qui les a humiliés pendant plus de vingt ans. Leurs mots d'ordre évoqués au cours des manifestations, ne sont donc pas nés du néant. Ils s'enracinent à partir de leurs différentes expériences sociales (Dubet, 1995) dominées en partie par la souffrance, l'absence de toute perspective sociale et professionnelle, le sentiment de n'être rien et d'être « pris » dans une société dominée par la médiocrité institutionnelle, pouvant faire l'objet de tous les accommodements.

Comprendre leurs mots centrés sur la rupture à l'égard de l'Autre (le pouvoir), en référence aux slogans récurrents, «on n'a pas peur de vous, dégagez » ; «l'Algérie, c'est nous, partez tous », est une manière de s'insurger face aux multiples interdits enracinés dans la société. Le souffle puissant imposé par les jeunes dans les manifestations, est bien lié à l'absence d'avoir pu être soi, de valoriser toutes ses capacités, de construire son monde social de façon autonome, digne et respecté, et non pas brimé ; enfin être libre et citoyen, au sens de la reconnaissance sociale de la personne dans un espace public qui leur donne la possibilité d'être acteur du changement social et politique (Mebtoul, 2019). Il n'est pas étonnant que les deux mots « vivre » et «libre», structurent de façon très récurrente leurs propos : « Vivre, c'est être libre » ; «Laissez-nous rêver, laissez-nous vivre » ; «Laisser l'Algérie aux jeunes ».

Les jeunes sont conscients de leur enfermement dans un système politique qui ne s'est jamais soucié de les connaitre. Ils le disent clairement : « Vous êtes face à une génération qui vous connaît très bien, mais que vous ne connaissez pas du tout ». L'affirmation d'une conscience collective, est liée à une volonté inébranlable des jeunes, de rompre avec le statut de sujets obéissants et infantilisés dans un système politique profondément patriarcal et viril (Tazi, 2018). La philosophe marocaine montre bien que la virilité est au cœur du politique.

« Le viril en effet ne concerne pas que les rapports entre hommes et femmes, il renvoie aussi aux petites guerres que les hommes se livrent en sourdine au quotidien, aux conflits déclarés, à la volonté de domination politique, aux règles, aux institutions et aux territoires qu'il configure – et qui circulairement le constituent ».

Quand «l'inattendu» surgit dans la société

Le retournement du sens de l'histoire n'aurait jamais pu être imaginé par les différents pouvoirs algériens, sûrs de leur fait, incapables de comprendre que les jeunes souhaitent vivre selon leur temps, libres et dignes. Or la dignité ne s'achète pas en référence à une logique d'échange strictement instrumentale, liée à la consommation alimentaire. C'est pourtant ce qui s'est passé pendant vingt ans: les responsables politiques se sont principalement appuyés sur un système de corruption financière et morale, pour arracher le statu quo dans la société, croyant à tort pouvoir contaminer pendant encore longtemps tous les acteurs de la société. Ecoutons ce slogan magnifique de perspicacité sociologique : « Vous nous avez enterré, mais vous ignoriez que nous sommes des graines ». Ce slogan montre « qu'il faut se méfier de l'eau qui dort » ; autrement dit, une société n'est jamais une cruche vide que l'on peut remplir de connaissances et d'attitudes à sa guise, en pensant agir comme un monarque absolu. Les turbulences sociales sont loin d'être de l'ordre de la prévisibilité. «L'inattendu » évoqué par l'anthropologue africaniste Georges Balandier (1985) est toujours au centre du fonctionnement de notre quotidien, pouvant piéger les rationalités les plus sophistiquées élaborées par les experts et les intellectuels organiques des différents pouvoirs.

Les mots d'ordre des jeunes manifestants sont des ressources politiques incontournables dans la mise en œuvre d'un projet de société. Celui-ci ne peut en aucun cas se construire abstraitement et uniquement par les acteurs des différents partis politiques, syndicats ou associations. Oui ! Il semble important de prendre en considération le patrimoine politique produit pendant 5 mois par les jeunes manifestants. Ce serait de l'aveuglement ou de l'opportunisme politique, que de refuser de voir lucidement, ce qu'ils nous ont appris pour autoriser une nouvelle façon d'appréhender le politique. Ils nous montrent le chemin le plus juste dans la transformation de la société, en étant, il faut en convenir, en avance par rapport à beaucoup d'acteurs politiques. Le mot liberté, « libérez l'Algérie » mérite d'être pensé profondément. Il est central dans la réorganisation de la société et des institutions. Celles-ci ont fonctionné, sans honte et sans dignité, dans la cooptation de leurs membres, permettant à de véritables intrus sans compétences, d'être injustement propulsés dans de hautes fonctions.

Le risque serait d'oublier tous ces jeunes qui ont tant donné pour le mouvement social, en termes d'imagination et de réinvention du politique, de détermination à affronter les violences du pouvoir, d'une mobilisation de l'action collective jamais démentie, (ramadhan, chaleur, vacances, etc.) ; Mais l'image que nous retenons, est celle des mouvements splendides du corps des jeunes, pour dire leur désir de liberté dans un système politique fermé, corrompu, secret et autoritaire. Cette pancarte brandie avec fierté par un manifestant, semble résumer l'esprit du mouvement social algérien : 1962 : libération d'un pays colonisé. 2019 : libération d'un peuple réprimé ».

Références bibliographiques

Balandier Georges, 1985, Détour, pouvoir et modernité, Paris, Fayard.

Dubet François, 1995, Sociologie de l'expérience, Paris, Seuil.

Mebtoul Mohamed, 2019, Editorial, « En Algérie, on se lève aussi pour la dignité », Journal des anthropologues, 13-20.

Mebtoul Mohamed, 2019, « L'appropriation du drapeau national, au cœur du mouvement social algérien », Revue Multitudes, à paraitre.

Tazi Nadia, 2018, Le genre intraitable. POLITIQUES DE LA VIRILITE DANS LE MONDE MUSULMAN.

*Sociologue