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La France cache mal son ingérence dans la crise algérienne

par Reghis Rabah*

L'ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt ne cesse de mentir et de démentir les différentes positions de la France vis-à vis de la crise que vit l'Algérie ce début de l'année 2019 et surtout depuis le « Hirak » du 22 février de cette année. Le jeudi dernier à l'issue d'une audience que lui a accordé le chef de l'Etat Abdelkader Bensalah auquel il a remis ses lettres de créances pour sa reconduction à la tête de l'ambassade de France en Algérie, il a contesté, pourtant personne ne lui a demandé « toute volonté d'ingérence » de son pays dans les affaires internes de l'Algérie qui suit cette fois- ci « avec beaucoup de respect » la situation qui se passe en Algérie sans porter « un jugement et sans aucune implication dans les affaires Algériennes », et de préciser « au même titre que les autres pays européens. » Mais, semble t-il, il ne cache pas « qu'il est parfaitement conscient de se trouver dans une situation et à un moment très particulier de l'histoire de l'Algérie ». Il a multiplié les louanges sur l'Algérie pour prendre le maximum de temps afin d'éviter les questions qui fâchent comme celle dénoncée par le Général- Major, chef des armées et vice ministre de la défense nationale, lors de son intervention fin mars sur l'ingérence d'une main étrangère en collaboration avec certains responsables en place ou en retraite pour entraver la démarche du mouvement national dans le sens des changements qu'il veut entreprendre pour se débarrasser d'un système qui l' a humilié.

Pour lui «L'Algérie est un grand pays que nous admirons et mon souhait est de développer ensemble les relations dans tous les domaines entre les deux gouvernements mais aussi et surtout entre les deux peuples français et algériens amis». Pour Xavier Driencourt, «le peuple français est impressionné par la maturité politique du grand peuple algérien». Sur le plan diplomatique, on est passé, et c'est la diplomatie Française qui le déclare au gré des circonstances d'une « prudence » à celle « ni ingérence ni indifférence » en passant par une « observation active » pour arriver aujourd'hui à une admiration d'un peuple qui semble si l'on interprète les propos qui leur donne un exemple de civilité implicitement par rapport à ce qui se passe chez eux avec les gilets jaunes. Pourtant, les Algériens dont la relation avec la France est effectivement particulière sont persuadés que ces déclarations politiquement correctes, ne sont que la ligne officielle de ce pays qui dans le fond « bouille de l'intérieur » pour ne pas manquer un événement qui se passe en Algérie pour dit –on plusieurs raisons : économique social et surtout politiques. De nombreux témoignages rapportés à maintes reprises par la presse Françaises elle-même disent que depuis début mars, le président Macron s'est entretenu directement avec l'ambassadeur de France en Algérie, « initiative rare ». Il a ainsi demandé à Xavier Driencourt de faire un aller-retour à Paris pour évoquer la situation et faire part de ses retours de terrain au ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Au Quai d'Orsay, la cellule diplomatique est entièrement mobilisée. Le dossier est hautement sensible. L'histoire de l'Algérie et celle de la France sont intimement liées. La communauté algérienne est très présente dans l'Hexagone et, à l'inverse, de nombreux ressortissants français vivent en Algérie. En tout, plusieurs centaines de milliers de binationaux vivent sur l'une ou l'autre des deux rives de la Méditerranée. 900 000 binationaux recensés et plus de 5 millions ressortissants Algériens sont présents en France ? C'est une communauté importante pour qu'on s'y préoccupe sérieusement. Pourtant, la position stratégique de l'Algérie, qui partage ses frontières avec le Mali, le Niger et la Libye, permet d'apporter une aide précieuse en matière de renseignement. Si bien que le risque d'une déstabilisation de la zone est pris très au sérieux par le pouvoir français. Même si la situation est très différente, le précédent libyen, avec un pays qui a plongé dans le chaos depuis la chute de Kadhafi, est dans toutes les têtes.

L'éditorialiste du quotidien le Monde Vincent Jaubert va plus loin car il aurait posé la question à un haut fonctionnaire très proche de Macron de ce qui inquiétait le plus, le jeune président et à sa grande surprise ce n'était ni « une nouvelle crise financière », « ni une cuberattaque des Russes » et encore moins une « attaque américaine de l'Iran » mais le cauchemar des résidents de l'Elysée, c'est incontestablement l'Algérie. C'était aussi le souci de ses prédécesseurs dont le dernier d'entre eux au point où lui-même et les membres de son gouvernement ont fait plus de visites en Algérie que dans leur propre métropole. Ce journaliste, au demeurant de talent, étaye cette thèse anxiogène par un risque d'une rupture de l'approvisionnement en gaz de l'ancienne colonie, le flux migratoire et surtout le spectre des conséquences qu'a connu la France en matière de terrorisme.

Seulement ces analyses qui se fondent sur de la littérature, restent très éloignées de la réalité du terrain. Les Algériens qui sont sortis dans la rue le vendredi 22 février, combien même ils se sont attaqués aux portraits de Bouteflika, ne le visent pas en valeur absolue mais pour la première fois dans l'Algérie indépendante le système dans son ensemble. Bien au contraire, ils veulent une rupture pour justement améliorer le bien de vivre pour rester dans leur pays. Si l'on se base sur une information relayée par le quotidien le Figaro citant une « source sécuritaire crédible », ce n'est pas Bouteflika qui est inquiet mais les pôles du pouvoir qui ont prévu cet événement depuis longtemps et auraient même « averti l'écosystème de Zéralda ». En sommes, l'oligarchie par exemple se prépare pour transférer ses biens à l'étranger ce qui a fait flamber l'euro ces derniers jours. Donc, en cas de crash, ce n'est pas des Harragas qui envahiront la France et les autres pays européens mais l'argent sale que leurs banques protègent à l'insu des pays dont on crie tout haut les méfaits de leur flux migratoire mais on couvre tout bas les sommes considérables que ces apparatchiks transfèrent. Dernièrement, l'Elysée a fait revenir le Général Pierres de Villiers qui connait bien Gaid Salah pour tracer son profil et peut être même pour rechercher ses points faibles pour faire actionner le lobby sur place afin cette fois ci non seulement de s'ingérer directement dans les affaires algériennes mais conduire carrément la transition avec ses alliés.

Enfin, hier on apprend par « Le Point » qu'avant même que le dossier de la cheffe politique Louisa Hanoune soit examiné en appel le 20 mai prochain, un millier de personnalités françaises, militants politiques et syndicaux, défenseurs des droits de l'Homme, universitaires, ont signé un appel réclamant « sa libération immédiate ». Les Algériens eux même, les plus concernés sont encore en attente pour comprendre ce qui est réellement passé et pourquoi cette dame respectable, militante de première heure s'associe t- elle à une réunion douteuse d'abord secrète avec un général en retraite dont on dit qu'il est en connivence avec une main étrangère sous entendu la France dans laquelle il aurait fait plusieurs allers- retours. Si tout cela n'est pas une « ingérence directe », alors l'ambassadeur devrait lui trouver une autre expression politiquement correcte.

Tout ce que les Algériens rejettent, la France le prend

Le ministre des affaires étrangères du gouvernement d'Edouard Philip , Jean-Yves Le-Drian, en réponse à une question d'un député ce mardi 7 mai sur la situation politique en Algérie, vient de reconfirmer publiquement dans cet hémicycle, le soutien de la France « franc » et « ouvert » au chef d'état- major de l'armée, Ahmed Gaid Salah pour une « nécessité absolue » d'organiser les élections présidentielles dans les délais soit le jeudi 04 juillet 2019, de suite et encore une fois démenti par l'ambassade de France à Alger. Dans sa réponse qui semble selon de nombreux observateurs du type « politiquement correcte » car dans les coulisses, il n'en croit pas un mot, il dit ceci « nous souhaitons que le processus électoral se déroule dans de bonnes conditions, avec toute la transparence et la sérénité nécessaires. Vous avez raison, il s'agit d'un moment essentiel pour l'histoire de l'Algérie, ce pays devant trouver l'impulsion nécessaire pour faire face aux défis qui se trouvent devant lui et pour répondre aux aspirations profondes de son peuple et de l'ensemble des Algériens » Pourtant, lorsqu'une autre députée l'interpelle sur les revendications hebdomadaires fortement populaires qui en sont catégoriquement contre, il se contredit tout de suite « l'Algérie est un pays souverain, et c'est au peuple algérien, et à lui seul, qu'il revient de choisir ses dirigeants et son avenir. C'est au peuple algérien de définir ses aspirations, ce qui implique la transparence et la liberté du processus ».Il esquive bien entendu la question du comment aboutir à un processus électoral, libre et transparent en moins de 50 jours dans les circonstances d'un environnement très tendu et un mouvement populaire qui ne semble pas s'essouffler. Pour lui, l'équation du nouveau homme fort de l'Algérie étant résolue, le reste ce n'est pas l'affaire de la France qui pourrait pousser de tout son poids à la confrontation pour vendre à l'Algérie plus de moyens de dissuasion sécuritaire. Pourtant, en dépit de la crise des gilets jaunes et les casses hebdomadaires dont fait l'objet la France profonde, les événements qui se passent en Algérie préoccupent au plus haut niveau l'Elysée, peut être même plus que ces gilets jaunes dont l'ampleur s'essouffle.

* Consultant, économiste pétrolier