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De Kherrata à Khenchela... !

par Slemnia Bendaoud

Comme en 1945 et en 1954, l'histoire se répète. Manifestement !

La Kabylie orientale comme les Aurès, refont encore surface, emmitouflés de l'emblème national, pour mener à nouveau une autre Révolution : celle engagée au profit de la démocratie, en 2019.

De Kherrata était –on s'en souvientpartie la toute première flamme des revendications citoyennes, récupérée au vol par sa consœur Khenchelie, aux fins fonds des Aurès, à quelques seulement deux jours d'intervalle. Ce fut justement assez suffisant pour ensuite, à un rythme homogène et soutenu, embraser tout le pays. Puis vint à la vitesse du son, tel un éclair lumineux au sein d'une très sombre atmosphère, ce coup d'accélérateur qui mettra le feu aux poudres et placera tout son beau monde au même niveau, pour décider le peuple à agir ensemble, main dans la main, dans la totale communion, d'une même et unique voix, dans un soudain élan de ras-le-bol généralisé. En dépit de son exceptionnelle puissance, le terrible coup de sommation du 22 Février 2019 ne semblait, à priori, guère avoir été entendu comme il le faut par ceux-là même auxquels il était pourtant destiné, pour s'adresser à eux en priorité.

Encore moins du premier coup intelligemment déchiffré par les tout premiers concernés. Raison pour laquelle son écho résonne encore et toujours plus fort que jamais chaque vendredi. Tant que son interprétation -tout à fait en haut de la pyramide du pouvoir- sonne toujours faux !

Avec le temps qui s'écoule allègrement, le bruit de la rue qui gronde à gorge déployée et s'étend plus loin à l'horizon, chaque jour montant crescendo ou évoluant d'un ou de plusieurs crans, ne parait plutôt pas avoir été suffisamment perçu dans sa très forte teneur et autre extraordinaire grandeur.

L'ouïe, si longtemps restée aussi étrangement sourde à cet exceptionnel son et bruit tonitruant des voix des manifestants excédés, aura fini par être perforée sinon revenue à la raison. Son tympan a été atteint de plein fouet, pour distiller un véritable avertissement à ses principaux destinataires : en l'occurrence, les locataires du Palais d'El Mouradia.

Comme réveillés en sursaut, ses très distingués occupants s'agitent dans tous les sens et possibles directions, complètement désemparés, si demandant encore quelle mouche a donc piqué ce petit peuple d'en bas pour agir de la sorte et très vite, après s'être tu durant toutes ces très longues décennies, ne manifestant d'ailleurs plus aucun intérêt au chapitre de la politique du pays.

À la manière d'un vrai tsunami, par fleuves humains qui s'entrecoupaient ou se fusionnaient, le peuple déambulait dans toutes les artères des principales contrées du pays, comme tiré de son long sommeil politique ou durable léthargie. Il scandait des slogans hostiles aux tenants actuels du pouvoir pour réclamer instamment plus de justice sociale, plus de liberté et plus de démocratie.

Le vrai combat ne fait par conséquent que commencer. La lutte sera certainement des plus ardues et très féroce. Il est désormais question de ne compter que sur ses propres forces. La dépense d'énergie devra être désormais plus que jamais très étudiée. Il faut avoir le souffle long et le cœur battant afin de ne jamais trébucher si près du but à atteindre.

Les jours à venir s'avèrent être plus difficiles que ceux déjà écoulés. Car nous sommes à la croisée des chemins. Et la piste à explorer ne fait que davantage se préciser, jour après jour, combat succédant à un autre combat. Toutefois la prudence est plus que jamais de mise. La pression de la rue doit chaque vendredi monter d'un cran, serrant davantage l'étau, en vue de satisfaire immédiatement à toutes les revendications citoyennes.

Tout acteur du hirak est dans le devoir de redoubler de vigilance et d'efforts afin que la marche pacifique continue son chemin et gagne beaucoup de terrain. Quitte à –s'il le faut- carrément user des semelles de ses ballerines. L'après Bouteflika est finalement encore plus compliqué que le premier assaut donné de manière solennelle un certain 22 février 2019. Face aux évènements qui se succèdent à un rythme endiablé, les manifestations se doivent de garder l'esprit combatif, le caractère normatif, très conquérant, la tête froide, et de ne concentrer leurs efforts soutenus que sur la réussite prochaine de leur projet commun. Nous voici donc à l'entame du 7eme acte de cette marche pour la démocratie. Et déjà des lueurs d'espoir scintillent à l'horizon. Elles se dessinent en pointillés...

Il est hors de question de gâcher cette inestimable occasion. Car le combat, quatre décades plus tôt entamé en fanfare et avec grands fards, commence à déjà donner ses fruits. Les têtes les plus en vue de l'ancien régime succombent les unes après les autres, à un rythme régulier.

Un peuple cultivé est un peuple qui ne peut être colonisé. L'Histoire des grandes nations du monde est d'abord et avant tout l'Histoire de leur propre peuple. De leur culture dépendra leur avenir. Et plus leur Histoire est ancienne, plus ces Nations sont pérennes et resteront toujours debout. Leurs projections futures s'inspirent assez souvent de ces jets opérés en feed-back dans leur très riche passé, en signe de ressourcement justement, seul témoin de leurs idées fécondes et de leurs empreintes savantes qui auront marqué de leur sceau les ères de leur gloire. À la profondeur de leur Histoire se conçoit ou se reconnait finalement leur présent. Celui que l'on vit au quotidien.

Les hommes forts du régime fuient le pays ou se réfugient dans leurs somptueux palais et mensonges conspirateurs auxquels eux-mêmes n'y croient plus. Les moins puissants ou peu visibles d'entre eux se replient sur eux-mêmes et se vissent dans les plus profondes soutes des suites du pouvoir de l'ombre et autres nombreux plis de l'antichambre du système. D'autres, par contre, désormais plus opportunistes que jamais, jouent au caméléon, changent de veste et de raisonnement pour accompagner le flux de la vague humaine dans le sens de son grand débit et direction choisie.

En changeant de positionnement, ils changent également de discours et de look, tentant au passage d'expliquer à leur façon leur volte-face opéré sine die et de nuit, dans l'espoir de tromper avec l'opinion publique et de se refaire une seconde identité ou énième virginité.

À l'image d'une forteresse que secoue très fortement une terrible tempête, le grand palais se vide si étrangement de son monde. Il est abandonné par ses plus fidèles clients et nombreux affidés, à l'instar de ses occupants de toujours qui quittent contre leur gré ces lieux, complètement désemparés et dans la précipitation.

Un air de désolation est perceptible sur les visages de ces Vizirs et autres valets bien dociles qui perdent le contrôle de leur monde et la main haute sur les affaires du pays, ne comprenant d'ailleurs rien à leur malheur du moment et autre calvaire qui les attend au tout prochain tournant. Dans cette atmosphère si lourde à supporter, c'est le grand Temple du pouvoir qui est –à son tour- déserté par tout son monde. Et plus personne n'ose s'y aventurer ou s'y promener en toute tranquillité, dès lors que les petits ratons qui le rongeaient de l'intérieur se sont tous par miracle soudainement éclipsés. Celui-ci n'affiche plus –comme à son habitude- complet. Et seuls quelques rares timoniers en éternelles sentinelles gardent les lieux et le silence autour d'eux.

Le climat ambiant, des années durant comme figé et immobile, plutôt confus et assez lourd, n'incitait guère à l'optimisme. Depuis que cette demeure si huppée était désertée par le maitre des céans qui lui a préférée celle balnéaire et très médicalisée, le grand temple du pouvoir semblait ne plus attirer grand-monde.

Car n'étant désormais plus le centre d'intérêt ou de gravité d'une quelconque décision politique. Ses habitués la boudaient. Et tout le reste des invités de marque s'en détournaient, n'y voyant plus aucun intérêt à encore la visiter.

Depuis des années déjà, un vent de tristesse soufflait en permanence sur ces lieux jadis très prisés et bien prospères. La forteresse ressemblait –à ne jamais en douter- à ces vieux châteaux désertés par leurs propriétaires ou occupants de fortune, vu que le centre de la décision politique avait, lui, également changé de résidence, se trouvant dilué à travers d'autres lieux obscurs ou tapis dans des fourrés anonymes. Dans sa grande marche hebdomadaire, de plus en plus imposante et enchainée, à l'image d'un fleuve qui se déchaine ou subitement en crue, la foule prend à la gorge le pouvoir qui vacille pour que, en retour, celui-ci lui jette en pâture, tantôt un pote du système tantôt un potentat du régime, dans l'optique de sauver avec les meubles de la maison mais aussi la face au régime.

Mais dès le week-end suivant, d'autres revendications autrement plus difficiles à satisfaire et de suite incessantes se font connaitre. Et ainsi de suite... à mesure que les retards s'accumulent, les exigences se font de plus en plus pressantes. Très persistantes !

Cependant, chaque semaine cette même foule, encore plus nombreuse et plus déterminée que jamais, revient de nouveau à la charge pour faire monter les enchères et faire part d'autres revendications, à l'instar des symboles du régime à abolir du dictionnaire politique et des noms à épingler sur l'autel de ses incessantes revendications ressassées à coup de slogans bien étudiés et très singuliers.

Pourquoi ce qui était hier encore chose absolument impensable et vraiment inimaginable est-il devenu –par la force de la rue- cette réalité tangible ou même une nécessité incontournable ? Est-ce l'ouïe sourde des gouvernants au bruit des manifestants qui a compliqué la donne pour pousser ces derniers à toujours monter dans la stratification de la hiérarchie de leurs revendications ?

Ou est-ce encore une simple stratégie de communication qui colle davantage à la nature même de cette fin de non-recevoir exprimée à demi-mot à travers un mutisme si étrange de ces responsables, à présent publiquement interpellés au sujet d'un aussi brûlant dossier ?

Parvenir à déconstruire très rapidement toute la profonde architecture d'un système rentier, bâti sur de solides allégeances et orchestré autour de très puissantes et multiformes relations –plutôt très personnelles que foncièrement professionnelles- relève, en effet, de ces travaux d'Hercules dont il s'agit de très minutieusement leur dénouer l'écheveau, sans avoir à se tromper dans la stratégie de la totale neutralisation de ses acteurs principaux.

À ce titre, le départ de Bouteflika n'est guère synonyme que l'Algérie a déjà basculé dans le giron de la vraie démocratie. Le combat doit être mené à bras-le-corps et de front, jusqu'au bout pour épurer les rouages de l'Etat Algérien de tous ces anciens hommes du régime qui font écran ou barrière à cette légitime revendication citoyenne.

Puisque de gros intérêts sont encore en jeu. Il existe aujourd'hui une véritable aspiration du peuple Algérien à réaliser un Etat national qui s'appuie sur une réelle démocratie. Chose qui est de nature antinomique avec un quelconque recyclage des hommes du pouvoir avec ces impératifs liés au redressement d'une situation dont ils en sont, eux-mêmes, la principale cause. Autant le 22 février 2019 est une date-symbole de la démocratie naissante en Algérie, autant celle du 02 avril de la même année est une date-phare dans l'engagement de son processus sous de bons auspices. Car, cette première nuit d'une vie politique sans Bouteflika reste confondue avec la première nuitée de l'ex président du FCE, Ali Haddad, en détention à la prison d'El Harrach.

Il est aujourd'hui question d'un engagement de régler la crise à travers trois processus simultanés : constitutionnel, politique et électoral. C'est en quelque sorte la force de la rue et des bulletins de vote contre celle de la ruse et de l'atermoiement vicieux ou malicieux des hommes du pouvoir. C'est le vainqueur qui imposera son point de vue et logique de solution à la crise. Est-ce que le pouvoir aura assez d'intelligence pour conjuguer avec la rue ? Est-il disposé à l'écouter de cette bonne oreille qui sent venir au galop ce danger de faire le sourd ou le dos rond face à tant d'écueils qui guettent à la fois le citoyen Algérien comme tout le pays dans son ensemble ?

Jusqu'à quand durera encore ce face-à-face durable entre le pouvoir et les manifestants qui se croisent le fer chaque vendredi après-midi dans une démonstration de force, à présent très fair-play et plaisante à suivre, en dépit de cette montée en cadence des revendications citoyennes à mesure que les tenants du régime se murent dans leur silence ou se cantonnent dans leur grossière ruse qui n'est déjà plus de mise ou d'actualité ?

Compte-t-on en haut lieu de la pyramide du pouvoir sur un quelconque supposé ou prévisible essoufflement des foules ? Sinon manque-t-on à ce point-là de stratégie dans la communication pour prendre à bras-le-corps ce dossier épineux de manière très franche et vraiment engagée en vue d'entrevoir une sortie honorable à cette grave crise que traverse le pays ?

Faut-il lâcher Bouteflika pour sauver le système ?

Ou alors sacrifier le Président pour redéployer le régime ? Se séparer de la tête du groupe aux commandes du pays pour garder l'ensemble des instruments qui reproduisent le même schéma de gouvernance qu'hier et autrefois ? Se désolidariser de l'élite du clan présidentiel pour lui permettre de se régénérer grâce la promotion aux premières loges des seconds couteaux du pouvoir ?

Ce sont autant d'hypothèses probantes ou supposées comme telles, à tester, au besoin, sous forme de manœuvres sournoises dans un climat d'atermoiement qui ne dit pas son nom par un pouvoir tyrannique qui a souvent fait dans la ruse politique pour mener le pays dans l'impasse ou le chaos.

Le peuple Algérien est-il ce troupeau de moutons à mener où l'on veut ou, au contraire, cet acteur incontournable et bien souverain ? L'actualité journalistique a déjà dépeint les vingt ans de règne du Président sortant de façon lapidaire et très critique. Son départ est interprété comme la fin d'un chapitre politique qui aura beaucoup nui au pays et aux Algériens.

L'oligarchie financière est mise en prison. Les dossiers d'instruction des affaires de corruption foisonnent, se télescopent ou se chevauchent, comme pour annoncer cette fin de règne très triste où tout le monde doit rendre des comptes. Changer de Président, mais aussi de régime, reste le souhait premier du peuple. Au moment où le staff de l'institution militaire tergiverse en ce qui concerne le régime qu'il souhaite au passage épargner, vu qu'il en constitue le vrai pilier. Le seul garant de sa pérennité.

L'acte VII de cette désormais Révolution Joyeuse, en référence à son déroulement dans des conditions heureuses, marquée par le sourire presque permanent ainsi que des belles notes d'un humour ingénieux mais très doux, préfigurait déjà de la force de caractère des manifestants, tous superbement entrainés à cette très délicate épreuve décisive.

Le monde entier est d'ailleurs témoin de ces visages teigneux mais angéliques et tout sourire, plutôt pleins de joie et de fierté, qui défilaient chaque vendredi, de nouveau, forts de leurs slogans adaptés à la nouvelle situation, née du discours de la veille des tenants du pouvoir, afin de mettre les gouvernants du pays devant leurs responsabilités, tout en leur rappelant leurs revendications désormais actualisées. Mais le peuple Algérien est très conscient que le régime Algérien ne tient (ou se maintient dans son piètre statut tutélaire et totalitaire) que grâce à l'opacité. Car, comme tout le monde le sait, nul ne peut faire avancer la vérité mieux qu'une personne éclairée. Mieux qu'un peuple absolument déterminé !

S'adapter ou disparaitre ? Se métamorphoser ou s'exposer au risque de s'éclipser ? Changer ou périr ? Le choix n'est-il pas dans le danger de l'attentisme ? Au fait, de quel type de république va-t-elle accoucher cette Révolution, née –il est vrai- dans la douleur mais aussi dans le sillage de ce fol espoir de cette, si jeune et très éduquée, génération ?

Vers quelle destination désormais se dirige-t-on, à présent que tous les remparts de l'ancien régime sont sur le départ ? Que toutes les hypothèses de manœuvrer encore s'avèrent être inopportunes ou infructueuses ? Que tout retour à la case de départ relève du domaine de l'impossible ? Que toutes les chances de résister aux mouvements de foule ne peuvent aboutir à un résultat probant ?

Le règlement de cette crise très profonde et multiforme qui secoue le pays passe nécessairement par une analyse responsable et très poussée des tenants et des aboutissants de son essence et développement, à l'effet de bien la circonscrire et de mieux répondre ensuite aux revendications citoyennes.

L'Algérie vit un moment crucial et déterminant de son Histoire. Et tout un chacun se doit de se hisser à hauteur de cet évènement très important pour l'Avenir de la Nation et du peuple Algérien.

Il y va de la pérennité du pays et de la prospérité de son vaillant peuple. Raison pour laquelle, il est du devoir de tout un chacun d'en tirer un grand profit. Il serait vraiment suicidaire de sacrifier cette si Joyeuse Révolution. L'Histoire en témoignera, à charge ou à décharge !