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La banalité du mal ou l'apologie de la barbarie coloniale (Suite et fin)

par Mazouzi Mohamed*

Ce qui est sidérant dans cette guerre d'extermination menée contre le peuple algérien, ce n'est pas tant la violence des combats, le sang et la mort, c'est surtout le discours des assassins absolument déconcertant où l'on retrouve hilarité, badinages et cruauté dans une atmosphère apocalyptique, c'est aussi l'indignation dont font montre le plus souvent leurs compatriotes (militaires, écrivains, historiens) et qui corroborent par leurs récits de manière unanime le profil psychologique de ces assassins : des cas qui relèveraient carrément de la psychiatrie. En 1849, les troupes coloniales décimeront la tribu entière des Zâatcha. En 1844, le général Cavaignac procédera à l'enfumage de la tribu des Sbéhas pour obtenir leur reddition.

En 1845, le colonel Pélissier décida d'enfumer les Ouled Riah. Ceux-ci s'étaient retranchés par centaines dans des grottes de montagne. Quelques semaines après l'« enfumade » des Ouled Riah, le colonel de Saint-Arnaud fit procéder à l'emmurement d'autres membres de la tribu des Sbéhas. Ces monstres étaient tellement débiles, qu'ils consignaient eux-mêmes fièrement leurs forfaitures par écrit, éprouvant une sorte d'exaltation à narrer, lors de leurs rencontres mondaines, leurs effroyables méfaits. Sans aucune autre conscience aux alentours, abandonnés à leur furie, ils laisseront inconsciemment pour la postérité ce que j'appellerai une « anthologie glorificatrice de la barbarie coloniale ».(10)

De manière quasi rituelle, chaque massacre sera relaté par ses commanditaires et exécutants avec une jubilation, une extase ou une indifférence que rien ne peut expliquer hormis que nous sommes là en présence d'une situation où l'humanité a complètement cessé d'exister chez ces personnes.

Une personnalité dissociative habitée par l'absence de remords, succombant au plaisir étrange de l'autoglorification et aux rites sacrificiels assumés et consignés (comme feraient ces sérial killers qui éprouvent ce besoin narcissique morbide de laisser après leurs crimes des indices, des graffitis en lettres de sang comme pour narguer la société, l'humanité). Dans le cas du général Aussaresses, poussé par cette même pulsion étrange qui a fait de ces mentors-assassins (Cavaignac, Saint-Arnaud, Montagnac, comte d'Hérisson…) de véritables laudateurs du meurtre, il publiera en 2001 un livre (11) qui fera scandale et qui lui vaudra en 2002 un procès et une condamnation pour « complicité d'apologie de crimes de guerre ». «Apologie», c'est le mot que je voulais enfin entendre dans la bouche d'une institution qui a fait preuve d'un mutisme et le plus souvent même d'une duplicité démoniaque. Et c'est là où j'arrive à cette notion de la « Banalité du mal » évoquée pour la première fois par la philosophe Hannah Arendt à la suite du procès d'Adolph Eichmann qu'elle devait couvrir en 1963 en qualité de reporter pour le compte du journal The New Yorker.

En observant attentivement la personnalité, les gestes et le discours de ce criminel si ordinaire alors que le monde entier s'attendait à voir un monstre doté d'une pensée complexe et profonde, Hannah Arendt en dresse un portrait à la limite de la caricature, profil qui colle parfaitement au personnage de l'animal, un profil psychologique des plus justes et qui met fin à tous les débats: la «banalité du mal» se caractérise par l'incapacité d'être affecté par ce que l'on fait et le refus de juger. Elle révèle une absence d'imagination, cette aptitude à se mettre à la place d'autrui» (12). Pour Hannah Arendt, ce genre de «Mal» défie la pensée, parce que la pensée essaie d'atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu'elle s'occupe du mal, elle est frustrée parce qu'elle ne trouve rien. C'est là sa «banalité''.» (13)

Je retrouve dans cette toxique présence coloniale sur le sol algérien tellement de similitudes dans le destin de ces personnages pitoyables, reproduisant tous de la même manière, tels des pantins, les mêmes tragédies (généraux d'Afrique début période coloniale, anciens de l'Indochine, tortionnaires pendant la bataille d'Alger).

Le célèbre tortionnaire général Aussaresses sera décrit par l'historien Pierre Vidal Naquet comme étant le chef de file « de ce qu'il faut bien appeler une équipe de tueurs professionnels ». Dans un entretien au Monde en 2000, le général Aussaresses reconnaît avoir torturé ou laissé torturer des hommes « sans regrets ni remords » (14). Interrogé par la télévision française, il avoue être responsable de l'assassinat de Larbi Ben M'hidi (par pendaison), de Ali Boumendjel (torturé et défénestré) et de Maurice Audin (tué au couteau pour laisser croire que les auteurs étaient des Arabes). Il y a une similitude étonnante entre la personnalité du général Aussaresses et celle du général Eichmann. Une voix qui vous répond mais sans pouvoir y déceler une forme d'humanité. Une absence d'empathie avec de vaines tentatives de rester rationnel, une personnalité sans profondeur, et à aucun moment le personnage n'a senti un besoin quelconque de demander pardon, d'exprimer des regrets. A des degrés plus ou moins différents, pendant l'occupation française, ces espèces d'individus seront légion. Lorsque le président Chirac le dégrade de sa Légion d'honneur (comme on avait procédé avec Maurice Papon), la France, et particulièrement ses compagnons d'armes, lui en voudront terriblement, non pas pour ce qu'il avait commis (il n'était pas le seul d'ailleurs), mais pour avoir osé parler. Remettre sur le tapis un « passé qui ne passe pas », la France n'y a jamais consenti. La femme d'Aussaresses dira au sujet de cette France incommodée par ce mea-culpa : « Ils disent que Paul a du sang sur les mains ! Et eux, ils ont de la confiture, peut-être ? S'ils se taisent, c'est parce qu'ils tremblent pour leurs breloques » (15).

Sacré Aussaresses ! Comme si ce n'était pas assez glauque, en 2008, il récidivera avec la publication d'un autre livre, Je n'ai pas tout dit : ultimes révélations au service de la France. « Le général Aussaresses était un homme froid, glacial, sans émotion», tel est le souvenir que gardera de lui Louisette Ighilahriz, ancienne militante algérienne du FLN, torturée et violée à l'âge de 20 ans en 1957 par les hommes de Bigeard. Elle a également témoigné contre lui à son procès, à Paris. Elle ne dit regretter qu'une chose, qu'il n'ait jamais exprimé de regrets. Sacré Aussaresses ! Comme Eichmann, imperturbable jusqu'au bout, mais ça ne l'empêche pas d'avoir de l'admiration pour un autre général, Pâris de Bollardière, antithèse de cette France complice et complaisante à l'égard de ce «Mal banalisé, voire justifié et légalisé », une France qui, depuis 1830, s'embourbera jusqu'au cou dans des positions peu honorables.

On condamnera le général Aussaresses, suite à la publication de son livre, pour apologie de crimes de guerre. Néanmoins, les aveux d'Aussaresses font pâle figure comparés aux confidences jubilatoires de ces généraux d'Afrique qui, à eux seuls, réussiront à constituer par leurs écrits une véritable bibliographie du crime, de véritables manuels sur le génocide qui n'ébranleront aucune conscience.

Mein Kampf que l'on s'est évertué à interdire est un livre de contes pour enfants face à cette encyclopédie de la barbarie publiée avec fierté par ces généraux coloniaux dégénérés.

En effet, en 1830, la notion juridique de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité n'était pas encore en vogue, mais au nom de quelle morale a-t-on pu laisser se propager et se banaliser cette littérature du diable ?

Cette aberration humaine que l'on s'entête vainement à nier et à refouler n'est en fait que le symptôme ou le syndrome d'une culture, d'une manière d'exister par la négation de l'autre. Le psychiatre F. Fanon écrira à ce sujet : « La torture en Algérie n'est pas un accident, ou une erreur ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer. La torture est une modalité des relations occupant - occupé » (16).

Pendant la bataille d'Alger, lorsque la gégène et la panoplie de sadisme se légalisent, le général Jacques Pâris de Bollardière désapprouvera avec véhémence, face à Massu, cette nouvelle barbarie coloniale, et ce recours si aisé et impulsif à la torture. Comme fut le général Berthezène avant lui en 1831, il sera congédié pour avoir été « humain, trop humain ». L'ancien résistant Paul Teitgen (17), torturé autrefois par la Gestapo, et donc plus lucide quant à la question du bien et du mal, n'hésita pas à comparer l'action des militaires français à celle de la police secrète du Troisième Reich. «La France risque de perdre son âme», dira-t-il en remettant sa démission à Pierre Lacoste le 24 mars 1957.

Le général de Bollardière ne fera que confirmer de manière concise et juste ce qui a toujours été perçu comme une vérité irréfragable : « C'est là qu'il faut bien voir la signification de la torture. Ce n'est pas seulement infliger des brutalités insupportables, c'est surtout, c'est essentiellement humilier. C'est estimer que l'on n'a pas en face de soi un homme mais un sauvage, un être indigne de faire partie de la communauté présente ou à venir, quelqu'un qu'il faut à jamais exclure parce qu'on ne pourra jamais rien construire avec lui » (18).

Mentalité, culture ou idéologie bizarre qui contaminera toute une époque où l'on ira jusqu'à organiser dans une ambiance festive et tout à fait ordinaire pour un public occidental étrange, une série «d'expositions universelles, coloniales» où il était question d'exhiber, toute honte bue, cet «autre», cet «étranger», objet de toutes les curiosités et de toutes les répulsions. Ce fut le cas en 1931, précisément lors de l'Exposition coloniale.

Exhibitions décadentes qui seront plus tard et trop tard assimilées à des « zoos humains ». « Ces exhibitions en sont le négatif tout aussi prégnant, car composante essentielle du premier contact, ici, entre les Autres et Nous. Un autre importé, exhibé, mesuré, montré, disséqué, spectularisé, scénographié, selon les attentes d'un Occident en quête de certitudes sur son rôle de ‘‘guide du monde'', de ‘‘civilisation supérieure''. Aussi naturellement que le droit de ‘‘coloniser'', ce droit d'‘‘exhiber'' des ‘‘exotiques dans des zoos''» - (19) « les zoos humains ne nous révèlent évidemment rien sur les ‘‘populations exotiques''. En revanche, ils sont un extraordinaire instrument d'analyse des mentalités de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 30 » (20).

Cette haine insondable que rien ne peut justifier n'a pu se mettre en place qu'avec l'assentiment de tous, ce même assentiment coupable qu'on s'est empressé de stigmatiser lorsque le nazisme s'est mis en tête de transformer toute l'Europe en « zoos humains ».

Cet assentiment que l'on retrouvera chez les généraux d'Afrique, les badauds des « expositions coloniales », les colporteurs de cette iconographie orientaliste et exotique insensée. Une conscience collective purulente, méthodiquement travaillée par les théories raciales d'une clique de pseudo-scientifiques débiles (21). Les élucubrations de certains penseurs éminents qui arriveront malgré tout à pondre des thèses plus toxiques que les pires folies des régimes totalitaires.

Une pensée évolutionniste et un darwinisme social au service de l'élagage de l'humanité. Est-ce cela la grandeur, la noblesse d'âme d'une nation supérieure, civilisatrice ? Qui sont les sauvages dans toute cette histoire de meurtres, de sadisme et de génocide ? « Un pays de tradition libérale peut-il voir en quelques années ses institutions, son armée, sa justice, sa presse corrodées par la pratique de la torture, par le silence et le mensonge ? Peut-il, une fois la page tournée, reprendre le chemin comme si rien n'était survenu ?» (22)

C'est hélas le concentré d'une histoire coloniale très longue, sale, bête et méchante, plus grave encore, lorsque c'est aussi l'illustration d'une certaine mentalité qui perdure, se dissimule sous un mutisme cynique le temps qu'il faudra, toujours impatiente de réapparaître lors de conjonctures qu'elle estimera opportunes.

*Universitaire

Notes :

11) Paul Aussaresses, Services spéciaux Algérie 1955 - 1957 : Mon témoignage sur la torture, Ed. Perrin 2001.

12) H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, trad. franç., Paris, Gallimard, Quarto» 2001, p.1065.

13) ibid., p.1358.

14) Le Monde du 23 novembre 2000, « Les Aveux du Général Aussaresses».

15)www.lemonde.fr/livres/article/2008/02/04/paul-et-elvire-aussaresses-le-general-et-sa-muse

16) F. Fanon : Articles El Moudjahid : n° 8, (05. 08. 1957) ; n° 35(15 01 1959) ; n° 37(25 02.1959).

17) Paul Teitgen (1919 - 1991), résistant et déporté pendant la Seconde Guerre mondiale, secrétaire général de la police française à Alger, pendant la guerre d'Algérie, il révéla que plusieurs centaines de personnes furent exécutées sommairement.

18) Général Pâris de Bollardière : Interview au Nouvel Observateur, du 15 novembre 1971.

19) Zoos humains : au temps des exhibitions humaines, éditions La Découverte, 2004, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Eric Deroo, Sandrine Lemaire.

20) Le Monde Diplomatique du 20 août 2000 par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard & Sandrine Lemaire.

21) On compte parmi ces théoriciens du racialisme des personnes telles que l'anthropologue allemand Johann Friedrich Blumenbach, le Français Georges Vacher de Lapouge, partisan de l'eugénisme, l'écrivain français Joseph Arthur Gobineau, célèbre pour son Essai sur l'inégalité des races humaines, paru en 1853, le Britannique de langue allemande Houston Stewart Chamberlain, dont l'œuvre théorise le rôle historique de la race aryenne comme ferment des classes dirigeantes indo-européennes et le Français d'origine suisse Georges Montandon, auteur d'une taxonomie des races dans son ouvrage La race, les races. Mise au point d'ethnologie somatique, paru en 1933.

22) Pierre Vidal Naquet, La torture dans la République, Les éditions de Minuit, Paris, 1972, p.11.

10) Le lecteur pourra trouver dans cet échantillonnage un aperçu de l'abyssale noirceur de l'âme humaine : Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud (1855) - Colonel de Montagnac, Lettres d'un soldat (1885). Comte d'Hérisson, la chasse à l'homme. Guerres d'Algérie ,1891 - Baron Pichon : Alger sous la domination française. (1833) - P. Christian : L'Afrique française. (1846) - Alfred Nettement, Histoire de la conquête de l'Algérie (1856). Th Pein, Lettres familières sur l'Algérie, un petit royaume arabe (1871) - Dieuzaide, Victor-Amédée : Histoire de l'Algérie (1880 - 1882) - Pélissier de Reynaud, Annales algériennes (1848).