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La Boite de Pandore

par Mazouzi Mohamed *

« Je ne sais quelle gangrène de prospérité matérielle menace de faire tomber l'honnêteté publique en pourriture. C'est à qui fera ce trafic de soi-même le plus cyniquement, parmi ces êtres il y a des vieillards qui n'ont qu'une peur, c'est que la place sollicitée ne leur arrive pas à temps et qu'ils ne parviennent pas à se déshonorer avant de mourir. L'un se donnerait pour une préfecture, l'autre pour une recette, l'autre pour un consulat, l'autre veut une ambassade. Tous veulent de l'argent.» Victor Hugo « Napoléon, le petit»

Pendant cette longue nuit coloniale, lorsque le colon dépouillait, détroussait et dépeçait l'indigène à ciel ouvert, les enjeux étaient clairs, il s'agissait pour l'Algérien de sauver sa peau, son identité, sa culture, sa foi, et d'éviter de sombrer dans l'oubli. Le colon fera usage des moyens les plus sadiques pour accélérer l'extinction de ces autochtones irréductibles car leur domestication posait problème.

Les paquets de tribus qui ne seront pas littéralement exterminés, seront enfumés, emmurés, déplacés, cantonnés, déportés, expropriés selon les méthodes les plus machiavéliques. La France coloniale fera systématiquement usage d'une justice assez spéciale afin de légitimer des exactions susceptibles de scandaliser quelques anticoloniaux outrés et scrupuleux.

Autrement dit, tous les moyens seront «légalisés et dépénalisés» (la question du bien et du mal sera totalement évacuée du droit et de la morale de cette France des Lumières), et cela perdurera d'ailleurs encore longtemps. «Avec l'indigénat, la violence coloniale se trouvait inscrite dans le droit. Légitimée, elle était banalisée.» 1

Un système criminel soutenu par un droit tout aussi criminel, ce que le politologue Olivier Le Cour Grandmaison appellera «Le monstre juridique». 2

En additionnant tous ces outils de cette mécanique coloniale diabolique et génocidaire et en faisant le décompte macabre des victimes et des dommages qui s'amoncèleront sur une très longue période, il est évident d'en conclure que le colonialisme avait tenté de mettre en œuvre une sorte de «Solution finale». Néanmoins c'était sans compter sur l'immensité du territoire, des épidémies qui décimeront une bonne partie des troupes coloniales et surtout d'une population volatile qui ne voulait pas s'évaporer, et pourtant nos vaillantes tribus ne disposaient ni d'un Etat centralisé, ni d'une armée de métier, ni d'institutions politiques, mais il y avait mieux que tout cela : La farouche volonté de vivre dans la liberté et la dignité, désespérément arrimées à une foi qui fera à elle seule toute la différence. On voyait la sédition et l'insurrection plastronner à travers le temps et l'espace. Chaque fois que le colon pensait avoir éteint le brasier de la révolte quelque part, on voyait mystérieusement ressurgir n'importe où ailleurs la noblesse et la bravoure des enfants de cette patrie, héros anonymes, disposés à se sacrifier avec une détermination et une ferveur que nous ne reverrons hélas plus jamais, pour un idéal qui transcendait toutes leurs dissensions et rivalités séculaires. Il est inutile d'en faire la chronique, la fabuleuse épopée de cette résistance algérienne unique dans l'histoire, des actes d'héroïsme ultimes et inédits comme ceux des Zaatchas, des Ouled Riah, des Sbeha… Femmes, enfants, vieillards, bétails, incarnant désespérément une insoumission et une révolte qui seront globales, irréversibles, définitives.

On ne pouvait attendre rien d'autre de ce colonialisme abject, ses desseins étaient clairs ainsi que les moyens les plus retors déployés pour arriver à ses fins : « Toutes les populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe : l'herbe ne doit plus pousser où l'armée française a mis le pied. Qui veut la fin veut les moyens, quoi qu'en disent nos philanthropes. 3 La prospérité de l'empire colonial se fera sur les charniers du peuple algérien. Toutes les plaintes seront inaudibles. Il y aura toutefois toujours des voix dissidentes, honnêtes qui fustigeront la barbarie de cette race supérieure qui faisait la fierté de Jules Ferry, Renan, Alexis de Tocqueville, Léon Blum, Jean Jaurès ...

«Plusieurs fois, je vous ai rendu compte, qu'on n'est venu que pour piller les fortunes publiques et particulières ; et on a osé me proposer de faire ou de laisser faire… d'obliger les habitants à déserter le pays pour s'approprier leurs maisons et leurs biens. Assurément, ce système est fort simple et il ne faut pas un grand effort de génie pour le suivre, mais je ne crains pas d'avancer, qu'abstraction faite de son infamie et de son iniquité, il serait le plus dangereux.» 4 Ce sont les lamentations du général Berthezène en 1831, profondément déçu par une mère patrie idéalisée. Ses états d'âme lui valurent une mise à la retraite anticipée.

A l'occasion de la célébration de la fête de l'Indépendance et de la jeunesse, je dois avouer que je n'ai pas autant été blessé par les agissements de cette France coloniale si prévisible que je le fus par la suite une fois l'Algérie indépendante .Tout ce sang répandu sur la moindre parcelle de ce territoire, toute cette longue nuit coloniale abjecte, on pensait que cela allait enfin servir à quelque chose qui transcendera ces indépendances de pacotille.

«Y a-t-il vraiment quoi que ce soit à commémorer ou faut-il au contraire tout reprendre ? Restauration autoritaire par-ci, multipartisme administratif par là ; ailleurs, maigres avancées au demeurant réversibles ; et, à peu près partout, niveaux très élevés de violence sociale, voire situations d'enkystement, de conflit larvé ou de guerre ouverte, sur fond d'une économie d'extraction qui, dans le droit fil de la logique mercantiliste coloniale, continue de faire la part belle à la prédation. Voilà, à quelques exceptions près, le paysage d'ensemble. Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l'unique objectif est de rester au pouvoir à vie. » 5

Tous ces sacrifices devaient aboutir vers cette indépendance, celle pleine de promesses rêvée et conçue par les pères fondateurs de la nation et de la révolution algériennes. Néanmoins, l'indépendance n'est jamais une fin en soi, la nôtre portait dans son ventre une vilaine bestiole, comme celle que l'on voit dans le film de Ridley Scott «Alien» et qui a refilé à nos libérateurs un virus assez spécial en constante mutation.

Les yeux dans les yeux, en négociant son affranchissement, le libérateur algérien dira à l'oppresseur : Après ton départ j'exercerai comme toi en toute liberté et toute impunité sur cette terre à laquelle tu y tenais tant toutes les turpitudes que tu n'aurais jamais pu imaginer. J'ouvrirai la boite de Pandore, les calamités que je déverserai seront revues au goût du jour. Je pisserai sur le mythe de ta Mitidja, j'y planterai des immeubles à perte de vue pour y cantonner ces masses turbulentes et constamment fébriles et insatisfaites pendant que tes navires pourvoiront à ma subsistance moyennant ma rente pétrolière que je dilapiderai en faisant fi de toute intelligence économique, je transformerai tes vergers en usines de montage pour camoufler par mes charivaris mes incommensurables et incurables médiocrités. Je détournerai la loi, je la contournerai, je n'en ferai pas cas. Rien ne sera inaliénable, ni le foncier agricole, ni les droits et les libertés individuelles. Ma Boite de Pandore tissera méthodiquement un canevas de malheur où chaque fléau annonce un autre, tous imbriqués, entrelacés, enchevêtrés les uns aux autres. [ La tyrannie sera au sommet de ma pyramide, la Corruption s'y logera douillettement accompagnée d'un désastre économique, les inégalités sociales feront germer le sentiment de la Hogra. N'en déplaise au président Houari Boumediene qui exhortait son peuple à bouffer la terre de son pays natal plutôt que d'émigrer, Je pousserai cette jeunesse à déserter massivement son pays, voguant désespérément sur les traces des pieds noirs qu'on avait chassé en 1962. Beaucoup périront en mer sur des radeaux d'infortune.

Ils refuseront de faire comme les Zaatchas, ils ne resteront pas barricadés chez eux pour mourir jusqu'au dernier.

Les Zaatchas avaient un idéal à défendre, une terre et une patrie qui leur étaient chères, nos Harragas s'estiment dépouillés de tout, ils n'ont rien à défendre, ni patrimoine matériel ni patrimoine immatériel.

Par la suite, je créerai un chaos si alambiqué qu'une vague de terreur s'installera sur le pays, ceux qui n'auront pas émigré, ceux qui ne périront pas noyés, seront égorgés ou déchiquetés par des bombes. Ma décennie noire sera légendaire. Mon cher colon, l'histoire ne retiendra pas que tes exactions barbares. Par mes étourderies et mon entêtement mégalomaniaque, je produirai des monstres face auxquels tes [ Bugeaud,Saint-Arnaud, Montagnac, Pélissier de Reynaud, Cavaignac] feront pâle figure. Les massacres collectifs de Bentalha, de Had-Chekalla, de Beni Messous [ pour ne citer que cela] seront plus terrifiants que ceux des Zaatchas, des Ouleds Riah, des Sbeha…

L'enfer durera une dizaine d'années, ensuite je panserai les plaies des gens en installant un nouveau règne :

Celui des affaires sous les auspices d'une économie informelle, de la fraude fiscale, des transferts illicites de capitaux, de la dérégulation, de l'import/import, du pillage et du brigandage. Une époque faste «Un magma de brigandage, de mafiosi, de gens véreux», selon les termes du président Bouteflika lui-même en 1999 quand il pouvait vociférer. Une époque qui restera longtemps très faste où «L'argent commande en Algérie. Il commence à gouverner et à devenir mafieux», selon les termes de M. Ouyahia en 2012, impuissant, résigné et excédé qu'il y ait autant de concurrents.

Qu'il vente ou qu'il pleuve, quels que soient les discours du pouvoir judiciaire peu convaincants, les roturiers ont pris l'Etat en otage il y a belle lurette.

Kamel Chikhi est rentré confiant par la grande porte, bien avant lui des centaines de vulgaires affairistes ont prospéré au delà de toute espérance, tissant des liens quasi-charnels et indéfectibles avec l'Etat lui-même.

Les tours qu'érigeait le boucher étaient visibles à des centaines de lieues, le gavroche de Lakhdaria escamotait et grignotait allégrement la terre des Beni Mezghena de manière ostensiblement suspecte pendant que la justice intimidait ou rabrouait les riverains mécontents. La cocaïne n'est que l'arbre qui cache la forêt.

«Le caractère endémique de la corruption qui mine l'Algérie est devenue un obstacle au développement politique et économique du pays. - Le fait que ses causes les plus évidentes soient situées au sommet de l'Etat ne favorise pas non plus un comportement citoyen.» 6

La dernière saloperie que je ferai sortir de ma boite de Pandore aura pour effet d'éteindre dans le cœur des Algériens cette flamme incandescente qui animait autrefois l'âme des Zaatchas.

Il n'y aura désormais plus d'idéal à défendre, ni de cause à porter, ni de patrie à chérir, ni de cohésion sociale, ni de passions communes et de rêves anoblissant.

Je pousserai les gens à réélire des présidents séniles, valétudinaires et même décédés, ils revendiqueront haut et fort ces allégeances absconses.

On raconte qu'un jour l'ange de la mort était venu prendre l'âme du prophète Moise lequel affichait quelques réticences à quitter ce monde. Dieu lui fit savoir qu'il était disposé à rallonger sa vie de manière considérable. Et ensuite …?, dira le prophète. Hélas, on lui fera dire que tôt ou tard l'ange de la mort reviendra lui rendre visite pour finir sa besogne. Le prophète Moise dit alors : autant partir maintenant.

Tous les prophètes n'ont été élus que pour un seul mandat. Très bref mais oh combien salutaire.

« E pur si muove ! » « Et pourtant elle tourne », dira en 1633 le célèbre physicien Galilée au sujet de la terre, excédé face à une église omnipuissante qui prétendait détenir toutes les vérités. On saura depuis, qu'en effet la terre n'était pas immobile et qu'elle tourne autour du soleil depuis la nuit des temps.

Il n'y avait point d'hérésie dans les propos de Galilée ni quelques velléités à défier l'église ou saper ses fondements déjà vermoulus, le physicien était seulement rongé par ce devoir irrépressible de proclamer, de prêcher une vérité qui s'imposait par elle-même. Son insolence lui vaudra beaucoup de déboires, il connut par la suite une gloire éternelle tandis que l'église sera en permanence éclaboussée par des scandales de toute sortes. Le pouvoir, la vérité, la gloire, la sainteté, l'irréprochabilité vont déserter ses tabernacles.

« Celui qui veut combattre La corruption doit être propre», dira le général-major Abdelghani Hamel. Un truisme à la limite du burlesque, de la superbe autodérision. Pas de quoi fouetter un chat et crier au scandale. Les limogeages intempestifs compliquent davantage les situations et alimentent les mystères, les mythes, l'intox et les devinettes. Tout le monde sait depuis des lustres que le pouvoir algérien ne pourra jamais sérieusement mettre sur pied une véritable Mani Pulite [Opération Mains Propre], L'Algérie détient la palme d'or en matière de corruption. Le patron de notre police aurait dû se taire, s'exposer pour un secret de Polichinelle, c'était vraiment imprudent et vachement inutile.

La recommandation du président Houari Boumediene à l'encontre de Kateb Yacine était symbolique à plus d'un titre : « Dites à Kateb Yacine de se taire et de se consacrer à l'écriture. », dira le président. En effet, dès le début, notre pays n'était pas destiné à fonctionner grâce à des vérités ou à des révélations, ils seront légion à en faire les frais pour avoir outrepassé cette règle d'or : Se taire.

L'obéissance et la loyauté à la limite de la servilité, le mutisme, la duplicité sont les vertus cardinales de nos institutions, l'âme de l'Etat. Dès le début de son premier mandat, le président Bouteflika s'attèlera à lancer deux chantiers refondateurs de l'Etat algérien : La Commission nationale de la réforme de la justice, confiée au professeur Mohand ISSAD en 1999, et la Commission de la réforme des missions et structures de l'Etat dirigée par Missoum Sbih, en 2002.

La légèreté délibérée avec laquelle on gérera les vérités et les recommandations contenues dans ces rapports explique l'incurabilité de la débilité institutionnelle. Mohand Issad quittera ce monde et son pays le cœur empli d'amertume et de déception, abasourdi par l'autisme impénétrable et méprisant de l'Etat. Il dira un jour, « La corruption est un phénomène inquantifiable car trop caché». En effet, on pouvait penser un instant que c'est justement parce que personne ne peut quantifier cette maudite corruption qu'elle se propage, s'incruste et s'éternise. L'une des plus grandes ruses du Diable c'est de nous persuader qu'il n'existe pas.

Dans cette république des camarades, annoncée et pressentie dès 1963 par Ferhat Abbas, La grande question a toujours été : qui peut ou doit quantifier la corruption…? Fort heureusement, cette corruption ne restera pas tant que ça inquantifiable et cachée, au grand dam d'un Etat fort complaisant et d'une justice poussive, les ubuesques scandales politico-financiers que connaitra le pays finiront par être dévoilés par des auteurs inattendus [ D.R.S, presse écrite et électronique, lanceurs d'alerte et divers dénonciateurs…] Le plus souvent, leur contribution extrêmement dérangeante s'avérera plus instructive et décisive que les gesticulations théâtrales et logorrhées auxquelles ont voulait confiner des institutions telles que la Cour des comptes, les commissions parlementaires, l'IGF, les commissions consultatives, les offices de toute sorte et notamment celui de la Lutte contre la Corruption, organe de figuration qui naitra au forceps.

C'est une illusion et une ineptie de croire qu'un Etat de droit puisse subsister sans une Justice totalement souveraine, indépendante et inaliénable. Si celle-ci est un instrument entre les mains de l'Etat, elle doit être au-dessus de l'Etat lorsque les circonstances la somment à le juger.

La vertu disait Aristote « consiste en-tièrement dans son application ; et son application la plus haute, c'est le gouvernement de la cité et la réalisation intégrale, en faits et non en paroles, des principes que ces gens-là proclament dans leurs coins »

La corruption est endogène, intrinsèque et constitutive de l'édifice institutionnel, impossible à combattre, plus compliquée, pernicieuse et sournoise que le terrorisme. Son caractère endémique et virulent est proportionnel à [et se nourrit exclusivement de] la pusillanimité de l'appareil judiciaire et de ses imperfections.

L'étonnante similitude entre les pathétiques destins de tous ces pays africains suite à la décolonisation confirme sans ambages que les systèmes politiques qui se substituèrent au colonialisme étaient affreusement défaillants, irresponsables, voire extrêmement dangereux car source d'instabilité politique permanente et systémique ainsi que de crises sociales profondes menant inéluctablement vers des situations apocalyptiques incontrôlables [ Terrorisme, coups d'Etat, guerres civiles, faillites économiques, émeutes permanentes. Bref, un cloaque politique et socioéconomique qui inaugurera et légitimera le cycle des ingérences étrangères multiformes et des radicalisations religieuses revanchardes le plus souvent manipulées à des fins obscures.

Etait-ce cette indépendance dont rêvaient Didouche Mourad, Larbi Ben M'Hidi, Mostefa BenBoulaid…?

*Universitaire

Notes

1- Sylvie Thévenault, Violence ordinaire dans l'Algérie coloniale, Ed. Odile Jacob, 2012.

2- Olivier Le Cour Grandmaison, De l'indigénat. Anatomie d'un «monstre» juridique : Le droit colonial en Algérie et dans l'empire français, Paris, Zones, 2010.

3- Le lieutenant-colonel de Montagnac Colonel de Montagnac, Lettres d'un soldat (1885

4- Charles-André Julien, La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Presses universitaires de France, Paris, 1964, p.87.

5- Achille Mbembe, Cinquante ans après la décolonisation. Aux Africains de se battre Le courrier international du 01/04/2010

Achille Mbembe, est un philosophe théoricien du post-colonialisme, politologue, historien et enseignant universitaire camerounais.

6- Cécile JOLLY, Les cercles vicieux de la corruption en Algérie. Revue internationale et Stratégique.2001/3, N°4