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L'Iran, la Corée du Nord et la confusion des concierges

par Abdelhak Benelhadj

Le 08 mai dernier les Etats-Unis décident, unilatéralement de tenir le Traité, signé (à 5+1), à propos de l'Iran, le 14 juillet 2015, pour nul et non avenu.[1]

Washington assortit sa décision d'une autre infiniment plus préoccupante pour ses « alliés » : tout pays ou entreprise qui violerait ce nouvel embargo américain se mettrait en opposition avec lui et encourrait de terribles mesures de rétorsion sonnantes et trébuchantes. Les précédents en cette matière dissuaderaient tout contrevenant qui prendrait cet avertissement à la légère. La BNP et autres banques européennes l'ont chèrement payé.

C'est pourquoi de nombreux observateurs européens, manifestent leur étonnement à propos de l'animosité des Etats- Unis, à l'égard de l'Iran, comparé à leur apparente aménité, face à la Corée du Nord.

Ils ne s'expliquent pas comment un pays qui a accepté de renoncer à ses projets et de se soumettre au contrôle strict de l'AIEA (le directeur général en a, formellement, attesté le 14 mai), puisse encore subir le courroux américain, alors que la Corée du Nord qui le nargue, ouvertement, en testant ses armements atomiques et ses vecteurs soit l'objet d'une prévenance et d'une bienveillance paradoxale.[2]

Mieux : le président américain « récompense » son homologue nord-coréen en le rencontrant, à Singapour, dans une ambiance teinte de compréhension mutuelle, d'amitié réciproque, d'ouverture optimiste sur l'avenir de leurs échanges. Le 12 juin, ils signent un document qui atteste de leur engagement approfondi et sincère sur les questions relatives à l'établissement de nouvelles relations. Que ces promesses soient feintes ou pas n'a pas, ici, grande importance.

Que D. Trump daigne rencontrer et ainsi le valoriser, un président qu'il invectivait, il y a peu, tous les jours, pose question.

Nous laisserons de côté la fidèle servilité des « alliés » de l'Amérique qui sont ostensiblement méprisés par l'Empire. D'autant plus, d'ailleurs, que l'Europe accepte sans sourciller un tel traitement de la part de celui qui se pose en protecteur de leur prospérité et de leur sécurité.

C'est sans doute, leur réaction très courageuse et digne qui autorise Washington à pousser, encore plus loin, son avantage en rançonnant l'acier, l'aluminium, l'automobile... européenne.[3] Le « vieux » continent se défend en taxant avec une audace rare les Harley-Davidson et le beurre de cacahuète venus d'Outre-Atlantique.

Entre l'Iran et la Corée du Nord, il y a trois différences qui expliquent le comportement de l'Amérique et de son fantasque président.

1.- La Corée du Nord a une « bombe », l'Iran pas.

On peut en inférer un bien inquiétant enseignement : seuls ceux qui s'arment et de la manière la plus dangereuse qui soient qui sont écoutés et respectés.

2.- Derrière la Corée du Nord, il y a la Chine qui sait, face à l'Amérique, que ses intérêts sont, intimement, liés à ceux de son voisin.

Déduire que la Corée ne serait qu'un pion sur l'échiquier sino-américain serait bien mal connaître cette région du monde où le jeu de Go est autant pratiqué que le jeu d'échecs et le poker ailleurs... L'Iran, lui, ne peut s'appuyer sur aucun « Grand » économique ou stratégique.

Dans le reste du monde, hors les Murs dont l'Occident entoure son « Lebensraum », les bras cassés jouent petit bras et attendent le « printemps », en faisant le gros dos, espérant que la foudre tombera sur le voisin. Les Dieux et leur omnipotence aléatoire sont nés de la veulerie des pleutres.

3.- La Corée connaît un « bonheur » que l'Iran ignore : son éloignement - très relatif - d'Israël.

Cette gigantesque et dangereuse caserne enkystée là pour la protection des ressources énergétiques de l'Empire, les routes commerciales Est-Ouest inaugurées par l'ouverture, en 1869 du Canal de Suez et la connexion de trois continents, ne peut admettre qu'un de ses ennemis puisse posséder des armes qui rivaliseraient avec celles que les Etats-Unis mettent à sa disposition, à fortiori quand il s'agit d'armements atomiques. Sous les Pahlavies les choses étaient bien plus simples...

Le seul pays musulman doté de la bombe, le Pakistan, est celui que l'Occident tente de contourner et de subvertir en un renversement d'alliances laborieux. Profitant du bouleversement du paysage géopolitique local et global et de l'islamophobie hindouiste ambiante, Israël et les Etats-Unis esquissent, avec l'Inde, un jeu complexe et topologiquement acrobatique mais sans aucune garantie de succès.

C'est en considérant cette comparaison qui jette des observateurs européens dans une profonde perplexité que l'on mesure le grand écart géostratégique qui sépare l'état du monde de part et d'autre de 1990.

L'effondrement du « mur » de Berlin a entraîné avec lui celui qui clôture les certitudes prématurées : nouveaux jeux, nouveaux joueurs, nouveaux enjeux, nouvelles contraintes, nouvelles... illusions.

L'équation conserve encore quelques constantes, mais le nombre de variables a littéralement explosé.

Notes

[1] Lire : Abdelhak Benelhadj, ‘Le Quotidien d'Oran', J. 17 mai 2018.

[2] Lire : Abdelhak et Yacine Benelhadj, ‘

Le Quotidien d'Oran', « Acteurs et enjeux de la crise nord-coréenne » J. 17 août 2017.

[3] Lire : Abdelhak Benelhadj, ‘Le Quotidien d'Oran', J. « Face au diktat américain,

il y a ceux qui se cabrent et il y a ceux qui se courbent. ». Washington tend une oreille distraite aux menaces allemandes sur ce chapitre (cf. dépêche AFP de ce 04 juillet « Automobile: Merkel met Trump en garde contre une ‘guerre' commerciale »)