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Larmes salées

par Moncef Wafi

Il savait qu'il allait mourir. Noyé. De cette certitude qui l'accompagnait le matin au réveil, quand ses yeux rencontraient le tendre sourire de sa mère. Un gage pour une journée que même Ibliss ne pourra pas gâcher. En théorie. En théorie, seulement. La figure maternelle devenait subitement floue, se projetant démesurément dans l'espace, bientôt remplacée par la face hideuse d'un clown, en faction devant la porte du parc d'attractions d'El Hamri. L'apparition lui fourra, de force, un ticket dans sa main : un nouveau tour gratuit de montagnes russes. Un Everest ruskof. Il lui souriait, lui aussi, d'une bouche avide, vorace, aux dents gâtées et acérées. Un sourire volé au pays des enfants puis le poussait sans ménagement dans le dos, de ses grandes mains velues, pour un autre passage dans le tambour d'une machine à laver. Grandeur nature. Il priait Dieu pour qu'il abrège enfin ses souffrances. Qu'il l'achève, une balle dans la nuque, à la prochaine vague qui viendrait lui broyer les os. Ô Satan, que Dieu maudisse ton peuple ! «M'maaaa». Son cri se perdit dans le mugissement de la mer et le tumulte des vagues qui jouaient avec son corps désarticulé comme un gros matou qui s'amuse avec une de ces souris mécaniques, à cinquante dinars, qu'on trouve sous les arcades de la rue d'Arzew. La Méditerranée beuglait, furieuse, s'acharnant à tuer le cadavre en sursis du naufragé. Une marionnette que se renvoyaient des déferlantes de plus en plus monstrueuses, défilant en rangs serrés, rappelant les troupes soviétiques qui paradent, le 9 mai, sur la place Rouge. «Rabbiiii, rahamtèk, rab…», sa prière mouillée fut interrompue par un mur d'eau qui se referma sur lui, le plaquant furieusement vers le fond. Il se laissa finalement entraîner, fatigué de lutter contre le destin qui s'acharnait. Sa décision prise, il se sentit presque soulagé de ne plus se battre. Bercé par un moment de fatalité, il écarquilla les yeux, essayant d'apercevoir celle qui se promène en cape. De l'enlacer et de lui murmurer à l'oreille, histoire de lui causer du pays, en route pour rejoindre ses amis. Sa vie défila devant lui : au ralenti, muette, ressemblant à ces courts-métrages de Charlie Chaplin, Charlot pour les intimes, que l'unique chaîne de télé publique passait, jadis, quand les programmes commençaient à 17 heures. Le film s'accéléra, de mauvaise qualité tout comme les années qu'il a vécues. Le bruit étouffé des premières pelletées de sa tombe lui parvient distinctement et il tourna la tête vers sa droite où il vit le trou creusé qui l'attendait. «Pourvu qu'on retrouve mon corps et que M'ma fasse le deuil», pria-t-il. L'instinct de survie, ce qui nous rapproche le plus de l'animal, fut plus fort, atavique. Résonnant en échos depuis l'âge des cavernes, il courut à la rescousse, l'empoignant par les derniers lambeaux de son tee-shirt. Puisant dans ce qui lui restait de volonté, le noyé reflua à la rencontre des étoiles brillantes. Au prix d'un effort surhumain, suffoquant, il reprit pied sur la scène improbable de la vie. De sa vie. Il ne voulait pas mourir. En tout cas pas cette nuit, au menu de la poiscaille. Ses amis n'étaient plus avec lui ni avec personne d'ailleurs. Il nagea contre la mort, contre les vagues, contre les pirates qui ont rédigé son acte de décès, contre le pays qui l'a jeté à la mer comme un hameçon rouillé. Il recrachait l'eau salée qui lui sortait en rigoles du nez et des oreilles et ses larmes se confondaient alors avec celles du ciel. «M'maaaa !!!».