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Le grand hold-up de l'histoire de la Guerre de Libération nationale

par Afif Haouli*

Le hold-up

Quarante années après, l'auteur de ce hold-up rétablit la vérité historique. Est-ce par acquis de conscience ou bien par le fait que la falsification a perdu toute crédibilité ? M. Taleb Al Ibrahimi, puisque c'est de lui qu'il s'agit, a, dans une adresse à M. Belaïd Abdessalem, publiée par le ‘Soir d'Algérie' du 8 novembre 2017, donné une version correcte de la genèse du déclenchement du 1er Novembre 1954, en déclarant : « Ironie de l'histoire, ce fut, précisément, à partir de 1931 que le mouvement nationaliste algérien se confortât autour de deux pôles complémentaires, un pôle politique animé par le PPA présidé par Messali Hadj qui a incrusté le concept d'indépendance dans les consciences algériennes, et un pôle culturel, incarné par l'Association des Oulémas que présidait Abdelhamid Ben Badis ».

Cette déclaration est tout à fait juste, le PPA (Parti du Peuple Algérien) et l'Association des Oulémas ont joué deux rôles complémentaires dans la prise de conscience nationale. Mais il se trouve que cette déclaration tardive se trouve à l'opposé de ce que M. Taleb a fait enseigner dans les écoles lorsqu'il était ministre de l'Education nationale. C'est un virage à 180° lorsqu'on examine la version ci-après enseignée dans les écoles sous son ministère :

« La guerre de Libération, elle-même, fait partie d'un vaste plan élaboré par les fondateurs de l'Association des Oulémas et les révolutionnaires qui se sont distingués par leur héroïsme, au cours de cette guerre ne furent que les dignes fils de l'Association et les exécutants sincères d'un plan sagement établi.» (livre de 3AS des lycées, pages 287 et 288, rédigé par deux Oulémas (Source : « Les origines du 1er Novembre 1954» de B. Benkhedda page 283).

En somme, selon cette version, les membres du CRUA, ceux du Comité des 22 et ceux du Comité des 9, sont issus de l'Association des Oulémas, ce qui est complètement faux. La réalité est que les membres de toutes ces structures citées qui ont été à l'origine du 1er Novembre 1954 sont tous, sans exception, des militants issus du PPA / MTLD. Malgré cela, les rédacteurs de cette version erronée de l'histoire n'ont pas cité une seule fois le PPA. Et c'est là que se situe le hold-up dont les auteurs, le comble, se trouvent être des Oulémas qui n'ignorent pas au point de vue de la religion, les conséquences de leur acte qui seront multipliées par le nombre d'élèves ayant appris cette version trompeuse. Par ailleurs, les chants nationalistes qui ont galvanisé le peuple algérien pendant des décennies, à savoir : Min Djibalina, Fidaou Al Djazaïr et Hayou Chamal sont des chants du PPA. La Proclamation du 1er Novembre 1954 est l'œuvre des seuls militants issus du PPA, l'hymne national Kassamen a été rédigé par Moufdi Zakaria, ex-membre du BP du PPA et le drapeau national conçu, également, par le PPA. D'autre part, quand on examine l'encadrement de la Révolution depuis son déclenchement jusqu'à l'indépendance, on n'enregistre qu'un seul ministre issu des Oulémas (Tewfik Al Madani) et un seul colonel de l'ALN (Chaâbani). Les cadres dirigeants issus du PPA, en tant que membres des CCE, ministres du GPRA et colonels de l'ALN sont au nombre de 63 sur un total de 76 cadres, soit 86%. Ainsi, par exemple, sur 37 colonels de l'ALN, ceux issus du PPA sont au nombre de 30 : W1, Mostefa Ben Boulaïd, Chihani Bachir, Mohamed Lamouri, Nouaoura, Lakhdar Abidi, Tahar Zbiri, W2, Didouche Mourad, Zighout Youcef, Bentobbal, Benaouda, Ali Kafi, Salah Boubnider, Amara Bouglez, W3, Krim Belkacem, Amirouche, W4, Rabah Bitat, Ouamrane, Sadek Dehiès, Mhammed Bougara, Salah Zaâmoum, Mohamed Bounaama, W5, Larbi Ben Mhidi, Boussouf, Lotfi, Benhaddou Bouhadjar, W6, Ali Mellah, Al Haouès, W7 Mourad Terbouche, Salah Louanchi, Omar Boudaoud. Les 5 colonels ALN, sans passé partisan, sont : Mohammedi Saïd, Mohand Oulhadj, Hassan Khatib, Boumediene, Mohamed Lebjaoui. Quant au colonel issu de l'UDMA, c'est Mahmoud Chérif et celui issu des Oulémas, Chaâbani. Le FLN aurait-il existé sans le PPA ? Peut-on logiquement célébrer le FLN sans le PPA ? Malheureusement, des millions de jeunes Algériens ont appris le contraire de cette vérité et ce sont les Oulémas qui sont célébrés et honorés à la place du PPA (rues, édifices publics, etc…).

Décennie rouge : les jeunes des familles messalistes n'ont pas versé dans la violence

Ces jeunes ont été désintoxiqués par leurs parents de l'histoire falsifiée apprise dans les écoles de M. Taleb, et ont été élevés dans les saines traditions nationalistes du PPA. De ce fait, ces jeunes n'ont rejoint ni les groupes islamistes, ni l'armée. Comme par enchantement, lors de la tragédie nationale des années 90, existait dans la Mitidja soumise à l'horreur quotidienne, un îlot de paix dans la zone où résidaient les familles messalistes.

La récidive dans la tromperie

Encore une fois, M, Taleb jette son fiel sur Messali Hadj, tout en tordant le cou à la vérité historique (le Soir d'Algérie du 08/11/2017) comme il l'a fait dans les écoles, dans les années 70. Il a osé qualifier le MNA de 3ème force, alors que cette qualité revient, de plein droit, aux Oulémas et à leurs amis politiques du Congrès musulman de 1936. Ainsi, il apparaît que l'hostilité de M. Taleb, envers le PPA et son président est toujours intacte. Est-ce dû à l'influence de son père, Cheikh Ibrahimi, qui a qualifié le PPA de «parti de Satan», dans Echourouk du 31/12/2013, selon le témoignage de Mohamed Salah Chirouf.

Ceci dit, examinons la nouvelle sortie de M. Taleb : «Pour preuve, le général de Gaule, après sept années de guerre, sera bien acculé à négocier, exclusivement, avec le FLN, après avoir espéré, jusqu'à la dernière minute, faire participer, à la table des négociations, une troisième force représentée, en particulier, par le MNA que d'aucuns voudraient réhabiliter.»

Le voleur crie au voleur, car, en fait ce sont les Oulémas et leur ami Ferhat Abbas qui ont été accusés de 3ème force, par le MNA dans ‘Al Maghrib Al Arabi', journal du PPA qui est resté fidèle à Messali Hadj, en titrant le 19 mai 1956 : «Une délégation louche pour une mission louche». Cette délégation qui comprenait Ferhat Abbas (UDMA), Tewfik El Madani et Cheikh Hocine de l'Association des Oulémas devait se rendre à Paris pour rencontrer des émissaires français. Le directeur du journal, Saïd Zahiri, l'a payé de sa vie, assassiné sur ordre de Abbane (le Soir d'Algérie du 10/02/2017 : entretien avec Hachemi Larabi).

Et c'est normal que Ferhat Abbas et les Oulémas agissent comme 3ème force, car ils n'ont jamais revendiqué l'indépendance, et ont toujours rêvé d'un rattachement de l'Algérie à la France, stipulé dans l'article 2 de la Charte revendicative du Congrès musulman qui regroupait ces trois organisations ; charte remise au gouvernement français, en juillet 1936. Ce qui n'est pas normal, c'est de dire que le MNA pouvait constituer une 3ème force alors qu'il est en conflit frontal avec le colonialisme depuis les années 20, y compris durant la guerre. Ainsi, en fut-il lors de la Conférence des Non-alignés de Bandoeng, en avril 1955, soit 6 mois après le 1er Novembre 1954 : la délégation de Messali Hadj est présente pour l'inscription de la question algérienne et sa déclaration est lue en plénière.

Le FLN est, aussi, présent, et pour cause, le FLN et le MNA ne sont que les deux faces d'une même pièce, le PPA.

La confrontation avec la France est renouvelée la même année 1955, en septembre, pour défendre la question algérienne à l'ONU où là, aussi, on retrouve les deux délégations FLN et MNA (photo de la délégation du MNA ci-joint brandissant le drapeau national en compagnie du roi Séoud).

Pendant que le FLN et le MNA se démenaient pour internationaliser la question algérienne, durant l'année 1955, l'Association des Oulémas et ses amis politiques de l'UDMA ne s'étaient pas encore engagés ni dans un sens, ni dans l'autre. Ils constituèrent en fait la 3ème force, toute indiquée pour la France.

Dans une situation de guerre, aucune force politique ne peut s'imposer sans les armes, d'autant plus que les Oulémas et leurs amis étaient sommés, à partir du début 1956, de rejoindre le FLN sous peine de liquidation physique. Aussi, la France a-t-elle manœuvré pour les faire intégrer dans le FLN épuré de sa direction novembriste qui était hostile aux réformistes, tout en la renforçant avec les centralistes du PPA, amis de Jacques Chevallier.    Ce néo-FLN devait, selon les vœux de la France, combattre et neutraliser, en même temps, ses deux vrais adversaires que sont le MNA d'une part et les dirigeants novembristes du FLN, d'autre part, qui l'ont mise sur le banc de l'accusation, à Bandoeng et à l'ONU.

Les manœuvres colonialistes de la France, sous la conduite de Jacques Soustelle, gouverneur, et l'aide des libéraux comme Jacques Chevallier, ex-Maire d'Alger et du professeur André Mandouze, directeur de « Consciences maghrébines », ont abouti au Congrès de la Soummam d'août 1956 dont la plate-forme a été qualifiée de « géniale » par le même Soustelle, selon le témoignage de Réda Malek (El Watan du 20/02/216) : pour plus de détails, voir le lien suivant : http://algerie. eklablog.fr/contribution-la-plate-forme-de-la-soummam-et-les-manoeuvres-neo-coloni-a125699916 .

Lors de ce congrès, les Oulémas, l'UDMA et les centralistes sont représentés au CNRA, et deux membres des centralistes sont désignés dans l'instance exécutive, le CCE. Les dirigeants du 1er Novembre Ben Bella, Boudiaf, Khider et Aït Ahmed, sont exclus de la direction et une guerre sans rémission est déclarée contre le MNA. Mais la satisfaction de Soustelle allait au-delà de la question organique, car la plate-forme de la Soummam a abrogé les principes islamiques et le cadre arabo-musulman de l'Algérie.

Ces manœuvres colonialistes qui avaient pour but d'arrimer l'Algérie à la France, à l'instar de la Tunisie de Bourguiba et du Maroc de Hassan 2, n'ont pas fait long feu, malgré les gros dégâts occasionnés dans les rangs de la Révolution, voir lien cité plus haut. Face à cette nouvelle situation, la Révolution algérienne a réagi, à travers ses cadres intermédiaires (voir PV de la wilaya des Aurès de décembre 1956) et d'autres cadres dirigeants issus du PPA dont des membres du Congrès de la Soummam (Krim, Bentobbal, Ouamrane).

Lors du CNRA d'août 1957, les pendules sont remises à l'heure : le CCE est renouvelé par l'exclusion des centralistes, par l'intégration des 5 historiques exclus par le Congrès de la Soummam et par la réintroduction des principes islamiques. A partir de ce CNRA, les 3B reprennent le flambeau des 5 historiques arrêtés, en novembre 1956.

Malheureusement, la guerre contre le MNA n'a pas cessé malgré plusieurs tentatives du MNA et de certains novembristes du FLN (Accord Ben Bella pour le FLN et Mohamed Maroc pour le MNA, non approuvé par le FLN). Malgré ce conflit fratricide qui faisait la joie des colonialistes, le MNA a rejeté l'offre de l'ennemi l'invitant à participer aux négociations d'Evian et a déclaré que le FLN était suffisant pour défendre la cause nationale dans ces négociations.

Enfin, après le cessez-le-feu, le MNA a appelé le peuple algérien à voter « oui » pour l'Indépendance. En conséquence, la 3ème force et la réhabilitation ne concernent que les parties qui ont demandé le rattachement de l'Algérie à la France et souillé la mémoire des millions de martyrs de la résistance à l'occupation étrangère, de 1830 au dépôt de la Charte revendicative en juillet 1936.

* P/ les Amis du PPA - Association en projet