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L'Etat islamique défait ? Pas sûr

par Pierre Morville

Si le Califat est en train de disparaître, les capacités de nuisance de l'EI restent très fortes.

Après l'expulsion de l'Etat islamique en septembre de Mossoul en Irak, et après la perte de sa « capitale » Raqqa en Syrie, il y a une quinzaine de jours, Daesh a été chassé début novembre de son dernier fief, Deir el-Zor, un chef-lieu en Syrie qui comptait 300 000 habitants avant le conflit et qui n'abrite plus que 90 000 personnes. Après la prise de la ville par l'armée syrienne qui déclare l'avoir « entièrement libérée », l'Etat islamique ne contrôle plus aucune ville importante sur le territoire du Califat proclamé à l'été 2014. La province de Deir el-Zor fait par ailleurs l'objet d'une autre offensive au nord menée par des combattants kurdes et arabes des forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition internationale menée par les Etats-Unis.

Les djihadistes sont aujourd'hui contraints de se retrancher principalement dans une zone à l'est de la Syrie et l'ouest de l'Irak, qui ne représente géographiquement que 10% de l'ex-califat. Selon la coalition internationale, environ 1500 combattants sont encore présents dans cette zone où devrait se dérouler dans quelque temps la « dernière bataille » contre l'EI. Daesh sera-t-il pour autant vaincu ?

L'organisation possède encore deux cartes importantes. La première est constituée par sa capacité à organiser des attentats partout au niveau international : le 31 octobre, un véhicule a renversé plusieurs cyclistes mardi après-midi dans le sud de Manhattan, à New York, faisant 8 morts et 11 blessés. L'auteur, un Ouzbek âgé de 29 ans a été blessé puis arrêté.

Les autorités américaines ont rapidement qualifié l'attaque « d'acte de terrorisme », l'enquête ayant ensuite démontré que Sayfullo Saipov avait prêté allégeance à Daech. « Un des soldats de l'État islamique a attaqué des croisés dans une rue de New York », a assuré un article de l'hebdomadaire de propagande en ligne de l'EI, al-Naba. Quelques jours après, le 4 novembre, Daesh a organisé un attentat dans l'Est de la Syrie qui a fait des dizaines de morts. On en a moins parlé. Mais c'est évidemment dans les grandes villes européennes, américaines ou asiatiques où les attentats sont souvent organisés par des individus isolés, que l'écho médiatique est de loin le plus important. En Europe, depuis la mi-2014, des membres ou sympathisants de Daesh ont frappé Bruxelles, Londres, Manchester, Berlin, Paris, Marseille.

Entre juin 2014, date de la proclamation du califat et février 2017, un décompte de la chaîne CNN montre que Daesh a commis ou inspiré 140 attentats dans 29 pays, qui ont tué au moins 2 000 personnes.         L'opération la plus meurtrière revendiquée par l'EI a été l'explosion au-dessus de l'Egypte d'un avion russe, tuant 224 personnes.

Même si les polices ont réussi à déjouer nombre de tentatives, tout attentat réussi suscite une consternation et une forte crainte dans la population concernée et il manifeste une certaine impuissance de l'Etat. Il souligne aussi la persistance de l'EI à vouloir se battre tous azimuts, qui vise également à gagner de nouveaux sympathisants dans les immigrations présentes dans les différents continents.

Une implantation terroriste internationale

L'autre carte majeure dont dispose l'EI est son implantation internationale, directe ou en liaison avec des groupes « amis ». Le quotidien Libération en a fait récemment un décompte. Outre sa présence récurrente en Syrie et en Irak, Daesh dispose de réseaux en Asie du Sud-est avec des séries d'attentats en 2016 à Djakarta, en Indonésie, et à Dacca au Bangladesh. L'organisation tente aujourd'hui de pénétrer dans la population des Rohingas, des centaines de milliers de réfugiés musulmans chassés de Birmanie et qui vivent depuis deux mois dans des camps au Bangladesh. Le gouvernement philippin a dû reconquérir il y a cinq mois la ville de Marawi jusque-là aux mains des djihadistes. L'EI tente de s'implanter également en Ouzbékistan et en Afghanistan.

En Egypte, un groupe de 1000 ou 2 000 bédouins du désert du Sinaï, a prêté allégeance à l'EI et organisé des attentats visant notamment la communauté copte. Mais en Lybie, après avoir conquis la ville de Syrte, le mouvement affilié à l'EI a perdu la ville et il est aujourd'hui marginalisé par les autres mouvements libyens. L'an dernier, l'EI a lancé une branche « Grand Sahara » implantée à la croisée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les principaux groupes agissant au Sahel et dans la région se réclament cependant d'Al Qaïda. En Afrique, le très violent groupe Boko Haram au Nigéria a également prêté allégeance à l‘Etat islamique.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette croissance et diffusion des courants islamistes radicaux dans la communauté musulmane sunnite. L'adhésion à une lecture rigide, autoritaire voire archaïque du Coran peut expliquer, sans aucunement les justifier, les dérives meurtrières des groupes djihadistes, y compris exercées sur les populations sunnites qu'ils dirigent, comme l'a montré l'important mouvement de réfugiés syriens et irakiens qui ont fui le Califat.

L'accroissement des tensions entre le sunnisme et le chiisme dans les différentes régions du Moyen-Orient et le rôle croissant de l'Iran dans la région constitue une autre clé d'explication.

Les discours de l'EI comme ceux d'Al Qaïda comportent, au moins au départ, des éléments de revendication pour une certaine justice sociale, discours qui a pu séduire les franges les plus pauvres des populations concernées.

Dans les faits, le Califat, seule transcription étatique concrète du djihadisme radical, ne donna aucune suite à ces attentes.

Les attentats, notamment en Europe, et c'était bien le calcul autant d'Al Qaïda que de Daesh, visaient à faire surgir dans les populations européennes des sentiments anti-islamiques, anti-arabes, voire racistes et accroître l'isolement d'une immigration déjà marginalisée sur le plan économique et social.

Ce climat, ajouté à la forte propagande des réseaux sociaux extrémistes grâce à l'Internet, peut expliquer la radicalisation extrême d'individus isolés, marginalisés, qui peuvent jusqu'à organiser des attentats « bricolés » (les véhicules comme armes de destruction massive) mais qui hélas peuvent s'avérer très redoutables.

Profonde déstabilisation régionale

Mais outre la pression ancienne des sociétés occidentales sur les économies locales du Moyen-Orient (qui a souvent tourné au pur et simple pillage), les interventions militaires américaines en Irak, euro-américaines en Libye et en Syrie ont largement contribué à l'émergence des courants djihadistes radicaux. Les interventions des Bush senior et junior ont fait exploser l'Etat irakien, aujourd'hui divisé en trois zones ethnico-religieuses séparées : les chiites au sud, soutenus par l'Irak, les sunnites au centre, les Kurdes au nord.      

Ces derniers qui ont largement participé à la lutte contre Daesh ont tenté de réclamer leur indépendance. Le référendum sur l'indépendance du Kurdistan irakien, fermement condamné par le gouvernement irakien, s'est tenu le 25 septembre dernier. La population de la région autonome a voté à 92% en faveur de son indépendance.  Echec. Des unités de l'armée irakienne entraînées et financées par les Etats-Unis et soutenues par des milices chiites financées par l'Iran sont en train de « mettre au pas » violemment les Kurdes d'Irak.

En Syrie, le pays est en guerre civile, les forces loyalistes pro-Assad bénéficient du soutien de la Russie et de l'Iran, les forces d'opposition dites « progressistes » par les puissances occidentales. En Lybie, l'intervention militaire occidentale a fait exploser le gouvernement et le pays.

Ces interventions dont l'objectif stratégique reste mystérieux, ont fait ressurgir les conflits religieux, ethniques, sociaux. C'est aussi le retour des affrontements village contre village, clan contre clan, et c'est le meilleur terreau pour le développement des groupes djihadistes radicaux.

Arabie saoudite : l'inconnue du prince héritier

L'Arabie saoudite et l'Iran sont les deux grandes puissances régionales du Moyen-Orient. Les deux pays sont également en conflit feutré ou ouvert dans bon nombre d'autres régions, dont le dernier se déroule au Yémen.

La surprise de l'automne a été la prise de pouvoir quasi-totale par le prince héritier. Le jeune Mohamed ben Salmane, dit MBS, a 32 ans. Il s'est imposé rapidement comme le nouvel homme fort dans la vieille monarchie saoudienne, divisée jusqu'alors en multiples cercles d'influence et luttes courtisanes. Dans la soirée du 4 novembre, a été annoncée l'arrestation de onze membres de la famille royale, quatre ministres en exercice, plusieurs anciens ministres ou vice-ministres, des responsables militaires et d'importants hommes d'affaires dans le cadre d'une vaste opération anti-corruption.

Avec cette purge, que les analystes décrivent comme un jeu de pouvoir audacieux mais risqué, le prince héritier Mohammed ben Salmane semble avoir éliminé toute opposition potentielle et centralisé le pouvoir dans une mesure sans précédent dans l'histoire saoudienne récente. Il avait déjà mis la main sur l'essentiel des pouvoirs dans le royaume, en cumulant les postes de vice-Premier ministre, ministre de la Défense (c'est lui qui dirige l'intervention militaire saoudienne au Yémen), de conseiller spécial du souverain et surtout président du Conseil des affaires économiques et de développement qui supervise Saudi Aramco, 1ère compagnie productrice de pétrole au monde.

Le prince héritier veut dans tous les cas préparer l'économie au post-pétrolier.

Il est favorable à la modernisation du système politique et à la libéralisation de la société du très vieux royaume. Une de ses premières décisions a été d'autoriser la conduite automobile aux femmes (jusque-là interdite !).

Quelle sera sa politique étrangère ? Souhaite-t-il modérer les tensions régionales, notamment avec son voisin rival, l'Iran ? Souhaitera-t-il réduire l'influence de l'islamisme radical dont l'Arabie saoudite et quelques monarchies du Golfe furent, à l'origine, les principaux financiers ? Réponses dans les semaines ou mois qui viennent.