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PARCOURS LUMINEUX

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

Eternel Mammeri. Un intellectuel pas comme les autres. Recueil d'essais sous la direction de Amin Zaoui. Tafat Editions, Alger, 2017, 500 dinars, 191 pages.



S'il y a un écrivain actuellement à la mode dans les milieux intellectuels et universitaires... et militants, c'est bien Mouloud Mammeri (1917-1989). C'est comme si la société «pensante», regrettant ses silences d'antan voulait se rattraper... se libérer d'on ne sait quels remords, aidée en cela par les institutions étatiques, hier timides ou même hostiles.

En a-t-il vraiment besoin de toutes ces effusions tardives, lui dont les œuvres et le nom sont déjà inscrits au panthéon de la littérature mondiale et nationale et du combat (plutôt le militantisme pacifique très actif) pour le recouvrement total de cette dimension essentielle, sinon pilier central, de notre personnalité, sous toutes ses formes, dont la langue: l'amazighité.

Un homme de recherche, de résistance et de contestation, mais avant tout un homme de dialogue et de paix... comme les autres lumières: Mohamed Arkoun (un autre enfant de Taourirt Mimoun, 1938-2010), T. Amrouche, Assia Djebbar, Y. Kateb, M. Haddad, M. Dib... Tous, de leur vivant, marginalisés, eux et leurs idées, par un système autoritariste et un «nationalisme» sourcilleux et étroit... pour ne pas dire débile et ridicule.

Cela a abouti, et brutalement, au «Printemps berbère», le 20 avril 1980, les autorités lui ayant refusé d'animer une conférence... sur la poésie kabyle ancienne à l'université de Tizi Ouzou. Que d'accusations et que d'insultes ! Que de dégâts (Printemps noir de 2001-2004) et de temps perdu... surtout lorsqu'on voit, aujourd'hui, un HCA assez actif, la dimension amazighe du pays inscrite dans la Constitution, et la langue devenue nationale (2002), puis officielle (2016), enseignée dans les écoles (pas toutes, il est vrai).

Amin Zaoui, un des premiers admirateurs de Mouloud Mammeri et de sa pensée, encore jeune intellectuel-écrivain reconnu tant par les francophones que par les arabophones (si tant est que cette classification existe encore et si elle existait, a-t-elle de la valeur

intellectuelle ?) a eu la lumineuse idée de faire appel à près de trente plumes; des femmes et des hommes appartenant à trois générations, de différentes sensibilités intellectuelles afin qu'ils écrivent ce qu'ils pensent de «l'Eternel Mammeri», et ce à l'occasion du centenaire de sa naissance. Des textes longs et/ou courts, mais tous lumineux, non pas tant par leur style ou leur contenu, mais surtout par la vérité dégagée de leurs «confessions», vérité qui donne au sujet étudié (!), la dimension d'«un intellectuel pas comme les autres» et d'«un citoyen algérien éternel». Un Amazigh !

Deux textes porteurs de propositions: celui de Abderrezak Dourari (p 63) qui met en exergue la «vigilance intellectuelle extraordinaire» et la «posture critique» du savant Da l'Mulud et celui de Yassine Temlali (p 163) qui précise que «Mouloud Mammeri n'a jamais choisi la confrontation avec l'Etat algérien et à opté, au contraire, pour une stratégie d'occupation de tout terrain qui puisse être utile à la sauvegarde de la culture berbère» (p 168).

Les auteurs: Amin Zaoui, Karim Younès, Rabia Djalti, Lazhari Labter, H'mida Ayachi, Youcef Merahi, A. Dourari, A. Bendamèche, A. Abdesselam, Nassira Belloula, Djamel Alilat, Mohamed Lahlou, Dihya Lwiz, Brahim Tazaghart...

Extraits: «Ce qui frappe d'abord lorsqu'on l'aborde, c'est sa simplicité et sa capacité d'être à l'écoute des autres. Toujours élégant, un langage raffiné, un ton un tantinet précieux, un homme racé, un esthète, en harmonie avec lui-même et avec son environnement…» (Djoher Amhis-Ouksel, p 22), «Le soir où la télévision avait annoncé laconiquement et brutalemend ta mort, je ne pus m'empêcher (...) de remarquer que c'était la deuxième fois qu'elle parlait de toi; la première fois pour t'insulter lorsque, en 1980, une campagne honteusement diffamatoire a été déclenchée contre toi et la deuxième fois, neuf ans plus tard, pour nous annoncer ta disparition» ( Tahar Djaout, 1989, p 48), «Sa culture immense, sa citoyenneté algérienne rayonnaient sans effort alors qu'il portait à bout de bras sa berbérité». (Aziz Farès, p 73)

Avis : Du long et du court. Des souvenirs et des idées.Mais que du bon.

Citations: «Il y a des hommes qui libèrent comme il y a des Etats qui embastillent. Il y a ceux aiment leurs prochains comme il y a ceux qui ferment les portes au nez des mendiants» (Tarik Djerroud, p 59), «Les hommes, ça ne se compte pas comme des têtes de mouton ou des pieds de vigne: un homme se pèse à son poids d'humanité. Qu'importe qu'il naisse beaucoup d'hommes, si ce sont des mort-nés !» (Mouloud Mamerri, cité par Kadour M'hamsadji. Extrait de «la Lettre à un Français», en date du 30 novembre 1956, p 132).



Saint Augustin, le Berbère. Essai de René Pottier (1897-1968). Liminaire de Abderrahmane Rebahi. Alger-Livre Editions, Tafat Editions, Alger, 2015, 700 dinars, 273 pages.



Comme la plupart de nos grands hommes, le parcours et la pensée de Saint Augustin (Aurelius Augustinus, né à Thagaste en 354 et décédé en 430 à Hippone) se sont retrouvés servis «à toutes les sauces possibles et imaginables, tripatouillé sous toutes les coutures de son âme» (A. Rebahi).

L'ouvrage de René Pottier n'échappe pas à la moulinette colonialiste qui a tout entrepris pour le «récupérer». Il est vrai que nous n'avions pas fait (après l'indépendance) grand-chose pour réparer les dégâts. Le réveil n'a eu lieu, il faut le reconnaître, que ces toutes dernières années et on a même vu, en 2001, à Alger, un colloque international se tenir à Alger... sous le haut patronage du Président de la République. On a, aussi, vu la restauration et l'embellissement de la Basilique sise sur une colline à l'entrée est de Annaba. On voit croître le tourisme religieux catholique étranger. Je crois que même l'acteur Depardieu était venu (au sein de toute une délégation) se recueillir devant la châsse contenant des restes du saint homme et lire des poèmes.

Donc, René Pottier ne s'est pas contenté d'écrire un ouvrage assez bien documenté. D'autres l'ont fait bien mieux que lui. Mais, il s'est escrimé à «orienter» la biographie. Il encense certes le personnage, mais en le situant dans une perspective «maraboutique», faisant ainsi le lien, de manière assez subliminale et pernicieuse, entre la société berbère contemporaine (du temps du colonialisme français, «si généreux») avec ses zaouïas, ses «cheikhs», ses «marabouts» et ses croyances et la société berbère (du temps de l'occupation romaine qui «traitait ses sujets en parias») avec ses coutumes et ses superstitions que seul Saint Augustin, «le plus grand des marabouts», avait su transformer, d'abord grâce à la «baraka» puis grâce «aux grâces spéciales que Dieu accorde avec le sacrement de l'Ordre»... l'objectif étant de faire croire au lecteur que seule la religion catholique, telle qu'importée par les nouveaux occupants, allait transformer la société algérienne.

Conclusion: la présence franco-catholique est nécessaire, elle doit s'élargir. Et, déjà, pour lui, «ce sera une des plus grandes gloires de la France, une de ses plus grandes chances de salut d'avoir replanté la Croix...» ... et il va même jusqu'à présenter un mode d'emploi pour «évangeliser». (p 200)

Les auteurs: René Pottier, né en 1897 à Beaugency (France), peintre et littérateur, se piquant d'histoire (dont une «Histoire du Sahara»), membre de l'Académie des sciences coloniales (c'est tout dire !) a publié beaucoup d'ouvrages aux titres significativement évocateurs (biographies, romans...) bien dignes de la littérature colonialiste française en Algérie et au Maghreb.

A. Rebahi est auteur et éditeur... qui tente, avec succès, de dépoussiérer (et de commenter dans les présentations) les vieux fonds de bibliothèques (de l'époque coloniale) très difficilement accessibles de nos jours.

Extraits: «Malgré ses divisions internes, la population berbère demeure, à travers toutes les vicissitudes, comme un arbre robuste fortement acclimaté au sol africain» (p 26), «Les Berbères n'ont jamais produit de ces œuvres qui excitent l'admiration des foules, cela tient à ce qu'ils sont restés à un stade de civilisation qui ne dépasse guère celui de l'ère néolithique…» (p 60), «Les Berbères ne réparent pas une maison lézardée, ils la laissent s'écrouler et reconstruisent à côté; il en fut ainsi des matériaux extraits des arcs de triomphe non entretenus après la chute de l'Empire (romain)» (p 183), «Les Berbères aiment disséquer leurs pensées. Ils les examinent sous tous leurs aspects puis, tout à coup et sans raison apparente, ils partent dans une longue digression». (p 187)

Avis : «De la prose extatique et fiévreuse d'un militant colonialiste doublé naturellement d'un missionnaire catholique aux envolées prosélytiques troublantes» (A. Rebahi, préface). Donc, ne pas «jeter à la poubelle» mais à lire... avec précaution.

Citations: «Un autre pont se rattache à l'amour que les Berbères ont voué à la liberté et fait que Saint Augustin est bien des leurs: la haine de l'oppresseur» (p 30), «Augustin est donc devenu un saint parce qu'il a été un saint berbère. Il n'a pas détruit sa nature, il l'a améliorée (...). Il était Berbère et n'eut qu'à rester Berbère parmi les siens pour se faire comprendre et aimer» (p 35), «Il n'y aurait plus de société possible si nous ne voulions croire que ce nous comprenons». (p 197)



L'exil et la mémoire. Une lecture des romans de Taos Amrouche. Etudes de Djoher Amhis-Ouksel, Casbah Editions, Alger, 2017, 320 dinars, 181 pages.



Elle est née en 1913... à Tunis. Elle avait 4 frères dont Jean El Mouhoub, le journaliste très connu pour ses œuvres poétiques et son engagement politique (durant la Révolution algérienne, il a été un interlocuteur du général de Gaulle). A 18 ans, elle essaye de préparer l'Ecole normale supérieure (de Saint Cloud). Au bout de deux mois, elle abandonne. Le Premier livre (terminé en 1939) en 1947 (Editions Charlot-Alger), «Jacinthe noire». En 40-42, elle se trouve à Madrid et se marie avrc un peintre. Onze années de vie de couple... et des détails dans «Solitude ma mère». Fin de la guerre. Installation en France. C'est, aussi, la découverte du chant berbère et la participation à des festivals et à des concerts: Paris, Florence, Rabat, Tunis, Dakar... la radio aussi (39-40 à Radio Tunis et Radio-Alger de 1957 à 1963). Une carrière prestigieuse, parcourant le monde entier... pour célébrer l'Algérie. Des rencontres: A. Breton, J. Allegri, H. Bosco, J. Giono, Kateb Yacine, Aimé Césaire... Des prix, de disques et des romans: «Rue des Tambourins» en 1960, «Le grain magique» en 1975, «l'Amant imaginaire» en 1975, «le roman d'une véritable souffrance»). A titre posthume, en 1995, «Solitude ma mère», («Un appel au secours» ). Et, hélas, le décès en 1976 (2 avril) sans qu'elle ait eu réellement et librement l'occasion de s'exprimer, totalement et librement (exemple de son invitation suivie d'une «mise à l'écart» incompréhensible, lors du Festival panafricain d'Alger. Il est vrai que «Taos bouleverse les codes culturels. Elle s'affirme dans des œuvres autocentrées sur le moi omniprésent. Ce sont les romans de la rébellion contre la négation de la femme. Et, au-delà, c'est «l'appel à la tribu» , et çà, le pouvoir «socialiste» de l'époque, en pleine phase de consolidation, ne pouvait l'admettre publiquement), chez elle, en Kabylie, en son Algérie berbère natale (et en Tunisie), sa vraie patrie, un pays qu'elle n'a jamais cessé de porter avec joie et fierté mais aussi avec douleur (à travers le désir de s'approprier son vrai prénom, ce qui renvoie à la quête incessante d'un équilibre, à la quête de soi et l'affirmation de sa personnalité) toute sa vie, de son enfance à son décès.

L'auteure: Professeur de lettres françaises, inspectrice d'enseignement... à la retraite. Une très longue carrière consacrée à l'éducation, à la formation et à la transmission du savoir. Et, des publications nombreuses dont des «lectures» d'œuvres des auteurs algériens célèbres (Mammeri, Dib, Ouary, Benhedouga, Feraoun...)... ouvrages visant les jeunes lecteurs et, tout particulièrement, les élèves des collèges et des lycées.

Extraits: «Une femme s'exprime, une femme ose. On a dit que c'était ‘une féministe avant l'heure'. On ne doit pas enfermer Taos Amrouche dans un schéma réducteur. C'est une femme amazighe, libre mais conditionnée par une société patriarcale qui efface la voix et le corps des femmes. Comme sa grand-mère, elle transgresse les codes sociaux et bouleverse une hiérarchie fortement établie» (p 155), «Kateb Yacine, dans sa préface à ‘Histoire de ma vie' de Fathma Aïth Mansour Amrouche , écrit: ‘Il s'agit d'un défi aux bouches cousues: c'est la première fois qu'une femme d'Algérie ose écrire ce qu'elle a vécu, sans fausse pudeur et sans détour'. Ainsi, Taos Amrouche s'inscrit, comme sa mère, dans la lignée d'écrivaines prestigieuses». (p 157)

Avis : En fait, tous, jeunes et vieux, doivent lire les «lectures» de Djoher Amhis-Ouksel... pour mieux aborder les auteurs étudiés et surtout, pour bien comprendre leur personnalité... Celle de (Marguerite) Taos Amrouche, à la vie exceptionnelle (selon Jean Giono), la «femme-mémoire, chrétienne par les hasards d'une histoire douloureuse, (selon Mohammed Kheir Eddine) étant, objectivement, la plus complexe,la plus mystérieuse et la plus passionnante».

Citations: «L'acte d'écriture est une nécessité pour son (Taos Amrouche) équilibre, pour évacuer cette souffrance accumulée depuis son enfance» (p 72), «Les romans de Taos Amrouche sont des romans de la passion, de la révolte, du désir de vie, de la démesure qui mettent en lumière les contradictions d'une jeune femme, victime d'une histoire qu'elle n'a pas choisie». (p 159)