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Otages d'une langue en déclin

par Bouchikhi Nourredine

Les récents développements sur la scène nationale et internationale ne peuvent reléguer au second plan des questions fondamentales dont la réponse a été toujours et tout simplement une fuite en avant alors qu'il s'agit de prendre sans tarder des décisions au risque de mettre en péril l'avenir de tout un pays.

Une prestigieuse revue scientifique organe officielle et unique d'une société savante éditée en langue française (en France)et référence pour de nombreux professionnels spécialisés du domaine au Maghreb et en Afrique francophone a dernièrement surpris plus d'un en adoptant sans langue de bois une décision radicale et totalement assumée qui consiste à ce que tout article soumis à la rédaction devra être rédigé dorénavant en langue anglaise pour pouvoir être publié ! Comme justificatifs il est cité le manque de visibilité de ses publications et de ses articles comme référence parmi les revues indexées et donc connues et reconnues par la communauté scientifique internationale ; un choix fait en tout pragmatisme loin de tout amalgame, guidée par le seul intérêt de la science.

Cela devrait nous interpeler nous Algériens et plus particulièrement les décideurs politiques et en particulier ceux de l'éducation nationale sur le choix de la langue d'enseignement technique et scientifique. Héritiers que nous sommes d'une situation et d'un contexte historique tous les responsables qui se sont succédé ont pensé quasi naturellement que le choix de la langue française s'imposait de lui-même non seulement comme première langue étrangère mais comme outil d'apprentissage scolaire et universitaire .C'était là une décision qui semblait couler de source puisque en dehors de l'arabe et de tamazight c'était la langue la plus répandue dans les traditions orale ou écrite et la mieux maitrisée, le peu de cadres formés au lendemain de l'indépendance étaient tous francophones.

Un demi siècle après, aborder le sujet suscite toujours des passions et de la cacophonie interminable entre partisans inconditionnels de la langue de Molière convaincus de son statut de butin de guerre et partisans des langues nationales et officielles l'arabe et depuis peu le tamazight, chaque camp milite pour des considérations idéologiques, culturelles, politiques ou tout à la fois reléguant loin derrière l'intérêt suprême des générations futures prises en otage d'une langue que même ses parrains et ses plus fidèles adeptes reconnaissent le déclin de son rayonnement.

Alors que seule une poignée de fervents défenseurs de la francophonie continuent à y croire beaucoup se sent résignés à accepter le fait que le français n'est plus la langue privilégiée des publications scientifiques et techniques. Plusieurs titres relevant du domaine de la science et la technologie en France même se sont reconvertis ces dernières années à l'anglais².

Nous ne pouvons pas être plus royalistes que le roi, l'évidence à notre époque est la primauté de la langue anglaise, demain ce sera peut être le chinois, c'est le cycle naturel de l'éveil et du déclin des civilisations. Apprivoiser l'anglais c'est le plus court chemin pour accéder aux sources des connaissances scientifiques et techniques les plus pertinentes ; tous les universitaires sont conscients de cette réalité ; leur travaux ne peuvent avoir une audience universelle sans cet outil ; l'acquisition du savoir technologique est tributaire d'une parfaite maitrise de la langue de Shakespeare¹.

A ce jour des générations ont été sacrifiées sans aucune remise en question d'un dogme qu'on a œuvré à instituer et qu'on tient à sauvegarder contre vents et marrés. Il suffit de voyager pour ceux qui en ont l'occasion pour découvrir que le français n'est pas une langue de communication prisée ou bien tout simplement de surfer sur la toile pour se rendre compte que seuls quelques pays utilisent Le français et plus on s'éloigne de notre sphère géographique limitée plus on s'aperçoit qu'on fait partie de ces minorités qui s'obstinent à le considérer comme langue(le français) du progrès comparée aux très nombreux anglophones et même hispanophones. Les références bibliographiques de la plupart des articles scientifiques sont exclusivement en anglais, le français est quasi inexistant. C'est une réalité sans équivoque.

En Algérie la situation est encore plus préoccupante car cet héritage imposé a largement hypothéqué les chances de l'élite intellectuelle de s'ouvrir sur des horizons multiples et variés, prise au piège ; toute la crème de nos universités toutes spécialités confondues formée en langue française n'a eu de choix que celui de s'exiler au pays jadis colonisateur qui a récolté et continue à le faire le fruit de sa stratégie de maintien de la dépendance scientifique et culturelle avec notre complicité passive. Des bourses d'étude sont toujours proposées aux plus brillants des étudiants qui contraints par la langue de leur formation n'ont guère d'autres alternatives que d'accepter d'émigrer en France alors que de meilleurs perspectives leur sont offertes dans beaucoup de pays anglophones et surtout Anglo-Saxons.

Les conséquences pour notre pays se sont fait ressentir dans tous les domaines non seulement scientifiques et techniques mais sur la société toute entière ; maitriser exclusivement la langue française a surtout restreint nos possibilités ( scientifiques et technologiques) mais aussi a fait le lit d'une certaine culture, d'un certain projet de société, d'un mode de vie puisant son inspiration d'un seul pays qui aujourd'hui n'a plus l'aura d'antan ; nos universitaires, nos politiciens, nos industriels ou hommes d'affaires se retrouvent liés à jamais à une seule nation, leur vœu le plus cher c'est vivre, penser, faire vivre leur progénitures à l'image d'un pays dont ils ont été abreuvés depuis leur tendre âge par sa langue; un puissant breuvage qui induit une grave dépendance.

Ce n'est pas là un réquisitoire contre une langue que j'aime et qui permet ainsi qu'à beaucoup d'autres d'exprimer nos pensées, ni contre un pays dont les idéaux universels de liberté ont marqué l'histoire de l'humanité, ou une inquisition contre ceux qui la pratiquent mais à un moment il va falloir se rendre à l'évidence et suivre le fil rouge pour comprendre notre société, ses choix stratégiques, ses échecs et ses contradictions afin de rectifier au besoin la trajectoire.

Nos hommes de culture, nos écrivains, nos romanciers, nos artistes exclusivement francophones dont la mission est de façonner la société, de l'éclairer tout en s'imprégnant de ses souffrances, de ses maux mais aussi de ses richesses séculaires, pensent telle une chimère trouver uniquement le salut dans la gratitude, la reconnaissance et le quitus de leurs pairs de France, certains n'hésitent pas à plier l'échine en s'efforçant à faire une lecture du vécu de leur concitoyens au travers d'une vision dans la quelle les siens ne se reconnaissent pas, elle est loin de leurs préoccupations, de leurs aspirations loin surtout de la réalité; une fois leur mission accomplie, celle de travestir l'histoire passée et contemporaine afin de plaire et de gagner l'estime de leur mentor, ils sont alors récompensés ; des prix qu'on leur décerne sont même crées pour la circonstance, de nombreuses chaines télévisées leurs accordent des prime time, des tribunes leur sont offertes dans des journaux ou revues connues pour être des faiseurs d'opinion, l'objectif affiché ou sournois est de les imposer, de nous les imposer comme des messies de courants rénovateurs et d'intellectuels hors pairs car ils surfent dans le sens du courant qu'on leur fait traverser au mépris de leur société et loin de la valeur qu'ils représentent réellement ; critiquer ce qui fait sa singularité (la société) ; la langue, la religion, le mode de vie, les traditions est un tremplin sûr et facile à la célébrité outre mer.

Sans s'éloigner du débat linguistique ce n'est pas une lapalissade d'affirmer que la langue française est étroitement liée à la France hélas qui n'est plus ce pays dont les chantres se vantaient et continuent à le faire, celui de la liberté, l'égalité, la fraternité. Les idées d'extrême droite ont conquit une place importante dans la société française (le quart de l'électorat) et même les partis de gauche traditionnellement progressistes ou de droite universalistes, sociaux démocrates ont emboité le pas pour épouser à leur tour des thèses extrémistes reléguant au loin leur conviction sans avoir froid aux yeux. Il suffit de faire une lecture des récents événements pour être convaincu. La crise migratoire, la xénophobie érigée en programme électoral, le burkini élevé en affaire menaçant la sécurité de l'état, la laïcité pervertie, taillée sur mesure pour stigmatiser, harceler, persécuter toute une frange de la population ayant librement choisit sa religion, sa mode vestimentaire ou alimentaire, son mode de vie tout simplement et qui se retrouve de fait réduite à une citoyenneté de deuxième catégorie, projetée comme thème de débats politiciens, faisant sans répit la Une et un fond de commerce garanti des quotidiens et journaux télévisés, le refus de la France d'assumer ses responsabilités dans les souffrances infligées aux peuples colonisés en particulier en Algérie n'est qu'un reflet de tant de mépris sélectif assumé . Ces arguments suffisent pour se réveiller et éveiller les consciences des générations actuelles et futures de leur léthargie pour qu'ils puissent s'offrir des latitudes plus vastes sur le reste du monde où la tolérance garde encore un sens et une signification. Pour s'y faire la langue d'études a un rôle déterminant pour maitriser son destin.

La France continue à être une destination quasi exclusive de nos intellectuels et scientifiques, langue y oblige à tel point que certaines manifestations scientifiques de l'hexagone ne peuvent survivre que grâce à l'afflux massif des pays africains et surtout maghrébins (francophones) pris dans le joug du monolinguisme incapables de s'affranchir de ce lourd héritage, alors que la plupart sinon la totalité des événements de renommée mondiale n'utilisent comme langue de travail que l'anglais. Nos compatriotes se retrouvent handicapés pour y prendre part. À leur grand malheur ils ratent l'opportunité de profiter pleinement des dernières trouvailles à la source même du savoir.

Sans s'embourber dans un dialogue de sourds, la langue anglaise doit être urgemment une priorité comme première langue étrangère et introduite très précocement dès le cycle primaire. Elle aura à prendre sa véritable place celle de la langue des sciences, de la médecine, des technologies. Il est insensé d'être obligé de « transiter» par une tierce langue pour accéder à la connaissance, toutes les publications de référence se font en anglais leur traduction notamment en français prend souvent du temps préjudiciable. Le français ne devrait être qu'un choix parmi d‘autres, sa prééminence n'est plus justifiée.

Cette décision stratégique a plus besoin de courage politique que de conviction, l'histoire ne sera pas tendre avec les réticents et les indécis. Compromettre l'avenir des générations et de la nation est impardonnable ; l'indépendance n'aura aucune signification sans une rupture définitive et une totale émancipation ; le temps passé à disserter ne joue plus en notre faveur.

Notes:

¹ Pourcentages d'articles publiés dans différentes langues dans le domaine des sciences dures au cours des dernières décennies.

En 1980 :3.5% français (3ème russo-japonais) 74.6% anglais

1996 :1.3% 90.7% anglais

The dominance of English in the international scientific periodical literature and the future of language use in science Article de Rainer Enrique Hamel, AILA Review 20 (2007), p. 53-71, 1980 à 1983, près de trois publications scientifiques et techniques sur quatre faites par des chercheurs travaillant dans les organismes de recherche rattachés aux universités francophones et aux instituts de recherche québécois sont en langue anglaise3.( 3 Arnold J. Drapeau, La langue d'usage dans les communications et les publications des chercheurs d'institutions francophones du Québec, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, «Notes et documents», no44, 1985, p.20. Université de Montréal 68%, Université du Québec 42%, Université de Sherbrooke 90%, Instituts de recherche 81%. Même les chercheurs de l'Université Laval qui, jusqu'en 1980, publiaient moins souvent en anglais que ceux des autres universités québécoises ont rédigé, de 1980 à 1983, 73% de leurs articles en langue anglaise.

La langue de publication scientifique et technique peut avoir des incidences directes sur la langue d'enseignement dans les universités, notamment au 2e et au 3e cycle, et sur la langue de travail dans les centres privés et publics de recherche. Elle peut aussi exercer une forte influence sur la langue de travail dans les entreprises, principalement dans le secteur de la haute technologie6. (Un comité formé par le gouvernement du Québec et qui réunissait des représentants du patronat, du monde syndical et des organismes responsables de l'application de la loi 101, déplorait, dans un rapport remis récemment au ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, que la francisation n'avait pas encore fait de percée réelle dans le secteur de la haute technologie et que le français y était sous-utilisé. Groupe de travail tripartite sur le ²français langue du travail, Le français langue du travail, une nécessaire réorientation..., non publié, mars 1989)

Les scientifiques français adoptent de plus en plus l'anglais pour publier les résultats de leurs recherches non seulement dans les revues de langue anglaise, mais même dans leurs propres revues. Entre 1982 et 1986, plus de la moitié des articles des chercheurs français ont été publiés en anglais. En s'internationalisant, la recherche française s'anglicise7.( En 1973, les chercheurs français publiaient en français trois fois sur quatre; en 1978, ils publiaient en français à peine une fois sur deux et il semble qu'entre 1982 et 1986, la proportion ait encore diminué. «La recherche française s'internationalise...», La Recherche, octobre 1988, p. 1148.)

En plus des enjeux culturels et économiques qu'elle représente - la langue du savoir étant également celle de la technique et du pouvoir économique -, la langue de l'information scientifique et technique exerce de fortes pressions sur la langue de travail non seulement dans les centres de recherche, mais également dans les industries spécialisées, dans les entreprises de haute technologie, parfois même jusque dans les ateliers de travail. Il n'est pas rare, en effet, que les travailleurs doivent accomplir leurs tâches à l'aide de plans, d'instructions ou encore de manuels d'entretien rédigés entièrement en anglais

Pour l'année 2014, la base de données PubMed recense environ 8000 articles en français sur un total d'environ 1 200 000, soit environ 0,7 %. (wikipedia)

Zentralblatt MATH recense environ 82 000 et Mathematical Reviews environ 105 000 articles ou livres mathématiques publiés en 2014. Sur la période 2000-2010, les articles mathématiques en français représentent 0,9% de tous les articles18. Pour 2013 Zentralblatt MATH recense 409 articles en français, 0,4% du total, sachant que sont inclus certains articles historiques ou pédagogiques (wikipedia)