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Fillon et la communication de crise

par Paris : Akram Belkaïd

Comme tous les scandales politico-financiers, celui qui concerne François Fillon et son épouse Pénélope constitue un cas d'études idéal en matière de communication.

Dans ce genre d'affaire, les mécanismes sont presque toujours les mêmes. D'abord, la presse fournit des révélations qui font grand bruit. Dans le cas présent, il s'agit du Canard Enchaîné, hebdomadaire satirique dont la spécialité est aussi le journalisme d'investigation. Très vite, la riposte s'organise avec, comme toujours, la nécessité de brouiller les pistes.

Ainsi, la vraie question qui se pose concernant l'épouse de l'ex-Premier ministre est de savoir si ses emplois, payés avec de l'argent public, étaient réels ou non. Le reste n'est que considérations plus ou moins rationnelles sur l'éthique et sur les bonnes mœurs de la classe politique française. En l'état actuel des choses, le mis en cause n'a donné aucune preuve tangible quant à la réalité des postes occupés par son épouse. Qu'il s'agisse de la fonction d'attachée parlementaire ou de pigiste (de luxe…) à la revue Les Deux Mondes, on attend toujours les preuves qui écarteraient l'accusation d'emploi fictif.

La défense de François Fillon, et l'on sent la patte des spécialistes de communication de crise, a consisté dès le début à déplacer le débat. On ne parle pas d'emplois fictifs, on oriente la discussion sur la question de savoir s'il est légal ou non d'employer un membre de sa famille. Et pour faire bonne mesure, parce qu'il faut donner l'impression de lâcher du lest, on concède quelques contritions à propos de la moralité de la chose. Fillon dit comprendre que les Français n'acceptent plus que des élus rétribuent leurs proches. Or, cette fois, cet enfumage ne passe pas parce que les réseaux sociaux jouent un rôle inattendu. Ils rappellent que le cœur du débat est le caractère fictif ou non des emplois.

Un autre leurre, à l'image de ces « contre-mesures » qu'un avion de chasse éjecte quand il est accroché par un missile, consiste à insister sur les montants en question. Il est évident qu'une pige à 50 000 euros pour un texte de quelques centaines de caractères est un scandale. Il est évident que dans le contexte social actuel, les rémunérations évoquées sont choquantes. Dans ce cas précis, la communication de crise consiste à admettre la faute sur le plan moral mais à insister sur le caractère légal de ces salaires. C'est l'argument avancé par les soutiens de Fillon et il y en a encore beaucoup, c'est dire la déliquescence du système.

Cette stratégie de diversion ne serait pas possible sans la complicité active ou inconsciente de certains journalistes. Lors d'une émission spéciale consacrée à cette affaire (Le téléphone sonne), le journaliste de France Inter Nicolas Demorand n'a eu de cesse de rappeler à ses invités et ses auditeurs que le fond du problème était la réalité des emplois de Pénélope Fillon. Idem pour l'émission Envoyé spécial présenté par Elise Lucet. Mais tel n'est pas le cas pour tant d'autres programmes ou articles. Certes, il leur est difficile de ne pas mentionner cet aspect mais on a vu des journalistes vedettes de certaines chaines d'information continue discourir sans fin sur la légalité ou non d'employer ses proches quand on est un élu de la République…

D'autres journalistes, ou plutôt des éditorialistes, s'avèrent fort utiles pour tenter de faire baisser la pression et de culpabiliser à la fois leurs confrères et le public qui réclame des comptes et d'autres informations. Leur petite musique se fait entendre au bout de deux ou trois jours. Ils dénoncent la « chasse à l'homme », le « déchainement médiatique », laissent entendre, eux aussi, qu'il s'agirait « d'un règlement de compte ». Ce fut le cas lors de l'affaire Cahuzac quand nombre de « journalistes » prirent sur eux d'attaquer le site Mediapart en réclamant « des preuves » avant de se résoudre à se taire devant l'énormité du scandale. Ces journalistes entretiennent depuis très longtemps une collusion avec le monde politique. On se tutoie, on passe des vacances ensemble, il arrive même que l'on finisse par se marier. Dans cette proximité douteuse, la matière essentielle est le tuyau, la petite phrase exclusive qui étaiera un éditorial ou, il faut aussi le dire, qui sera vendue à la fameuse page deux du Canard enchaîné.

L'un des autres leviers de la communication de crise est de créer plus de bruit. Autrement dit, il s'agit d'alimenter la presse avec d'autres révélations afin de créer la confusion. Certes, la manœuvre est dangereuse car il y a tout de même le risque d'affaiblir la personne qu'on veut défendre mais, dans le même temps, cette profusion d'informations peut provoquer la lassitude des électeurs et des journalistes qui suivent ces affaires. C'est à l'aune de cette réalité qu'il faut évaluer les informations concernant François, qui n'ont rien à voir avec Pénélope, et qui sortent soudainement.

On terminera par l'un des aspects les plus controversés du journalisme d'investigation mais qui s'avère être une nécessité. Quand une information est imprimée, l'obsession des mis en cause et de leurs communicants est de découvrir ce que les journalistes savent d'autre et qu'ils n'ont pas encore publié, autrement dit les prochaines salves. Ces journalistes sont alors accusés de « feuilletonner ».

En réalité, leur tactique est simple. Les premières mises au point sont souvent incomplètes pour ne pas dire mensongères. Cela donne encore plus de poids aux informations qui sont publiées ensuite. Cela Fillon le sait.

Il tente de décrédibiliser la presse mais à chaque fois qu'il se défend, les informations qui suivent sapent encore plus sa position et l'enfoncent. Reste maintenant à savoir si ce Thénardier de la politique lâchera prise ou non.