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Des frileux et des téméraires

par Ahmed Farrah

Le personnel politique des années 80 suscitait des satires et des blagues qui faisaient rire le petit peuple, sans plus. Il n'était pas naïf. Il savait que ces gags étaient produits dans des studios professionnels et diffusés pour naniser et effacer ceux qui leur barraient la route menant au sommet de l'État. Depuis l'indépendance, le système s'était confiné dans les reliques de la légitimité historique, qui ne permettait pas l'expression des divergences et des contradictions grandissantes, hors du cadre limité dans des cercles très hermétiques. Le modèle social algérien de l'État-providence faisait quasiment l'unanimité au sein de la classe politique à des nuances près, parce qu'il permettait l'enrichissement personnel de certains cadres de la sphère politico-économique et aussi d'une frange de l'administration. L'accumulation des richesses dues à la rente minière et pétrolière a accentué les appétences et a poussé à l'ouverture politique matérialisée dans la Constitution de 1989. Dans le sillage de la nouvelle configuration politique est née une kyrielle de journaux libérant l'expression et offrant des tribunes aux opinions diverses, représentant toutes les tendances de la société. La chaîne unique de télévision nationale n'était pas restée en marge de cette mutation, elle, aussi, a pris sa responsabilité pour diffuser des débats contradictoires suivis avec attention et assiduité par des millions d'Algériens. Certes, tout n'était pas parfait, et beaucoup de dépassements étaient constatés, mais pour les plus optimistes, qui voyaient le verre à demi-plein, ces imperfections étaient tolérées et mises sur le compte de l'apprentissage. Le temps leur a donné raison, puisque la décantation s'est faite après la maturité de cette presse qui est née par césarienne, dans les difficultés et la douleur. Le boom envahissant des télévisions satellitaires est venu ensuite connecter les Algériens sur des chaînes étrangères, françaises et moyen-orientales à cause de l'absence d'alternative due à la frilosité des responsables qui n'étaient pas prêts pour la libéralisation du paysage audiovisuel. L'apparition des chaînes privées nationales a changé la donne et a détourné beaucoup d'Algériens des chaînes d'information qataries, entre autres, bien que certaines de ces chaînes manquent de professionnalisme et virent souvent dans le sensationnel pécuniaire. Enfin, Internet est venu avec ses réseaux sociaux qui donnent, encore, des frissons à certains réticents qui n'y voient, malheureusement, que des dangers. Constatant que le monopole de l'information n'est plus qu'une chimère, l'élite s'inquiète et se retranche derrière son bouclier pour s'en protéger de peur de perdre ses acquis. La masse, jeune et téméraire, s'en empare, l'envahit et y trouve une tribune accessible pour diffuser à sa manière et ses excès, ses propres opinions, ses messages et ses goûts pour les imposer, petit à petit mais sûrement, à ceux qui sont enfermés dans leur tour d'ivoire et qui croient être les détenteurs exclusifs du savoir. L'équilibre est renversé, tous ceux qui, hier, ne pouvaient pas avoir d'opinion, aujourd'hui, les portails de l'information numérique leur permettent d'en avoir. Une soupape de sécurité, un exutoire, un espace vital… et d'émancipation culturelle à ne pas réduire !