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Du pouvoir algérien et de sa non-communication

par Akram Belkaid: Paris

Pour qui suit et essaie de comprendre les affaires algériennes, qu'elles soient politiques, économiques et bien entendu sécuritaires, il y a une réalité saisissante qui s'est encore manifestée après l'attaque du site gazier de Tiguentourine le 16 janvier dernier. Le constat est simple : quand intervient un événement majeur, on ne sait jamais ce qui se passe exactement. Et, plus grave encore, il est presque certain que l'on ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé. Telle est la règle générale dans ce pays où le terme transparence ne veut rien dire. Quelle que soit l'actualité, il y a toujours des versions contradictoires pour l'expliquer cela sans parler des zones d'ombres qui demeureront à jamais. Qu'elles soient sérieuses, fantaisistes ou « complotistes », les thèses, officielles ou officieuses, qui circulent et s'entremêlent ne font donc qu'ajouter au désordre ambiant. A ce jour, sait-on vraiment ce qui s'est passé lors de l'assassinat du président Boudiaf en juin 1992 ? Certainement pas. Que sait-on des drames des années 1990 ? Que sait-on des prises de décisions concernant les grands dossiers économiques (privatisations, dissolutions des entreprises locales, négociations avec le Fonds monétaire international,…) ? De l'affaire Khalifa, que tout le monde semble avoir oublié et qui a marqué dans leur chair nombre de personnes trop vite condamnées ? La réponse est simple : pas grand-chose. Les grandes lignes, peut-être mais guère plus et toujours avec cette oppressante sensation d'être constamment baladé pour ne pas dire manipulé.

L'Algérie est cousine de la Corée du Nord, de Cuba et d'autres pays autoritaristes où la vérité est une denrée rare. Quel est donc ce pays qui dispose d'un ministère de la communication, un archaïsme qui n'étonne personne ou presque, et où la moindre information rendue publique est tortueuse, toujours sujette à caution et rarement obtenue de manière aisée ? Des rumeurs, nous en ramassons à la pelle chaque jour ou presque. Pour les informations, recoupées, validées, ne souffrant d'aucun biais, il faut repasser. C'est-là une marque de fabrique du système algérien. Une volonté délibérée d'entretenir le flou, de faire en sorte que rien ne soit sûr pour que, justement, tout soit rendu possible y compris l'impensable. Voilà un beau cas d'études pour les experts en sciences de la communication : plusieurs vérités possibles ou probables pour mieux cacher la vérité et donc pour mieux s'en prémunir…

Prenons un exemple. D'où est venu le commando djihadiste qui a investi le site de BP-Statoil ? De Libye comme l'ont assuré - le plus souvent en off - plusieurs responsables algériens ? Ou alors du Mali comme l'a affirmé ensuite le Premier ministre ? Il est possible que ces versions divergentes ne soient rien d'autre que le résultat de la confusion générale qui a entouré cet événement dramatique depuis son début jusqu'à sa fin. Oui, mais voilà. Nous sommes, journalistes ou simples observateurs, tellement programmés à lire entre les lignes que l'on se dit que cela a sûrement son importance et que cela trahit une que le pouvoir algérien souhaite cacher. Laquelle ? Allez savoir… Il suffit juste de se creuser les méninges pour trouver moult explications au fait qu'Abdelmalek Sellal a parlé du Mali plutôt que de la Libye. Idem pour les nationalités des assaillants. On commence par se demander s'il y avait des Canadiens ou pas mais, très vite et en raison de versions contradictoires qui circulent du côté d'Ottawa, on en arrive à s'auto-intoxiquer. De quoi faire oublier les questions basiques. Exemple, comment a-t-on pu déterminer la nationalité des membres du commando ?

Autre question, à propos, cette fois, de la guerre au Mali. Pourquoi donc est-ce par la bouche de Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, que les Algériens ont appris que les Rafales pouvaient emprunter l'espace aérien de leur pays ? Voulait-on leur cacher cette information, comme on tait de délicats secrets devant des enfants que l'on ne souhaite pas associer aux choses sérieuses ? Quel genre de raisonnement voulait-on faire naître dans la tête d'Algériens ? Ou alors, est-ce peut-être que personne n'a pensé qu'il était nécessaire d'informer le peuple de choses qui, pourtant, le concernent aussi. L'attaque de Tiguentourine est un épisode traumatisant. Des hommes ont perdu la vie. Leurs familles sont dans la douleur et l'effroi. De nombreux Algériens, sortis indemnes de ce cauchemar, vont devoir vivre avec un stress post-traumatique qui n'arrangera pas un quotidien déjà difficile. De même, cette prise d'otages meurtrière restera comme un grand moment d'humiliation. Humiliation parce que l'on pensait que les sites d'hydrocarbures étaient mieux protégés que cela. Humiliation parce qu'une chape de plomb a recouvert ces événements.

Parce qu'il a fallu s'informer ailleurs, via des canaux interlopes, certains étant plutôt enclins à désinformer ou à stigmatiser les Algériens. Etait-ce aussi difficile que cela que de mettre en place un dispositif d'urgence pour répondre à toutes les questions qui se sont posées ? Etait-ce aussi difficile que cela que de communiquer pour rassurer une population soudainement renvoyée au souvenir des années noires ? Etait-ce aussi difficile que cela que de respecter les inquiétudes - légitimes, on ne le répétera jamais assez - des gouvernements étrangers à propos du sort leurs ressortissants ? Hélas, le fait est que cette opacité est la marque de fabrique de l'Algérie officielle. Cela rend service à ses dirigeants qui s'entourent d'un halo de mystère pour ne jamais avoir à rendre des comptes à leur peuple et à la communauté internationale. Et qu'importe pour eux que cela permette à tout un chacun d'écrire tout et n'importe quoi à propos d'un pays qui, c'est certain, mérite bien mieux que son sort actuel.