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In Amenas, et demain ?

par Brahim SENOUCI



Décembre 1994. Un commando terroriste s'empare d'un Airbus d'Air France à l'aéroport d'Alger. L'Algérie vit alors une période dramatique de son histoire.

La déferlante terroriste noie le pays dans un flot de sang. Economiquement exsan gue sous l'effet d'une dette extérieure énorme et d'une baisse drastique des prix des hydrocarbures, politiquement moribonde, l'Algérie doit s'incliner devant le diktat des autorités françaises qui exigent et obtiennent le départ de l'avion pour Marseille, où il sera « traité ». Cruelle humiliation… Symptôme de la déliquescence d'un Etat qui se résigne à envoyer ses propres otages nationaux, au nombre de plus de 200, sur le territoire de l'ancienne métropole et accepter de s'en remettre à elle pour leur survie. Nul doute que cet événement a fourni au terrorisme une nouvelle vigueur qui s'est traduite par les énormes massacres qui ont débuté en 1995. Il a également nourri la « haine de soi » algérienne. Je rappelle souvent cette « anecdote » (que ceux qui l'ont déjà eue sous les yeux m'en excusent). Peu de temps avant l'attaque de l'Airbus d'Air France, en août 1994, un commando terroriste attaque la cité d'Aïn Allah, à Alger. Cette cité abrite notamment des fonctionnaires français. Cinq de ces fonctionnaires, trois gendarmes et deux employés de l'ambassade de France, trouvent la mort. L'événement fait la une de toute la presse algérienne. Clients de l'unique imprimerie de l'époque, tous les journaux ont le même format et comportent 24 pages. Les lecteurs qui ont la patience d'aller jusqu'à la page 24 et de lire les entrefilets qui la clôturent découvrent que 13 villageois algériens ont été massacrés à la même date, à coups de pelles et de pioches. Ces villageois n'ont pas eu droit à la une, réservée aux gens qui comptent…

L'affaire d'In Amenas a d'abord permis d'effacer cette humiliation. D'abord, l'Algérie a imposé que la focalisation ne se fasse pas uniquement sur les otages étrangers. Elle a rappelé avec insistance que des centaines de travailleurs algériens étaient sur le site et que leur sécurité valait aussi qu'on s'en occupe. Les bulletins d'information des principales chaînes ont dû les intégrer dans les décomptes successifs des otages libérés, encore détenus, ou disparus. J'ai pensé avec émotion à mes 13 compatriotes massacrés dans leur village en 1994, en me disant qu'ils avaient fini par faire la une ! Par ailleurs, l'Algérie a imposé l'indépendance de sa décision. Malgré les appels pressants, elle a refusé de sous-traiter le traitement de la prise d'otages à des pays étrangers. Elle a refusé de céder aux injonctions anglaises, étasuniennes, ou japonaises, la pressant de négocier. Elle a dénié à ces nations le droit de regard qu'elles estimaient justifié par la présence de leurs ressortissants. Elle a considéré en effet que sa souveraineté territoriale était au-dessus de cet argument. Elle a maintenu jusqu'au bout sa détermination de conserver la maîtrise des événements.

Elle y a gagné un respect évident de la part de ces Occidentaux. Il est vrai que l'attitude passée de ces derniers leur interdisait l'arrogance. Ce sont eux qui ont nourri le terrorisme en acceptant de payer, toute honte bue, des rançons pour leurs citoyens kidnappés, leurs bateaux piratés. C'est ainsi qu'ils ont permis à ces groupes terroristes de s'enrichir, de se développer, d'acquérir des armes toujours plus perfectionnées et toujours plus nombreuses. Ils l'ont fait de manière hypocrite, en contradiction avec les recommandations, qu'ils ont eux-mêmes édictées, de refus de principe de négocier avec les terroristes. Ce sont eux qui ont choisi d'abriter leur train de vie dispendieux, leur boulimie de pétrole et de matières premières derrière le bouclier des marches de l'Empire. De plus, par leur comportement, leur volonté de maintenir leur «club» à la tête du monde passe d'autant plus mal qu'ils mettent en danger la planète par les injustices qu'ils y sèment, par la pollution qu'ils engendrent, par les stocks d'armes de destruction massive qu'ils détiennent. Ce sont eux qui fabriquent les germes de la haine dont ils sont l'objet, le déni de justice pour la Palestine, la destruction de l'Irak, du Congo, la mise en coupe réglée des ressources naturelles payées à vil prix…

C'est tout cela qui est contenu dans l'attitude de l'Algérie durant ces quatre derniers jours au long desquels elle a assuré une maîtrise absolue des événements qu'elle a conduits au mieux de ses intérêts d'abord.

 Il y a la décision politique. Il y a aussi l'exécution. Là, il faut saluer les hommes de l'Armée Nationale Populaire. Peu de médias l'ont fait en France. Quelques-uns ont concédé du bout des lèvres des mots d'appréciation. Pourtant, ce n'était pas une mince affaire que de livrer bataille dans un environnement explosif (au sens premier du mot !) et de risquer leurs vies, non pas seulement au combat, mais dans un immense incendie allumé par les terroristes. Ils ont fait preuve d'un courage exceptionnel. Ils ont ainsi créé, ou recréé, une cote d'amour extraordinaire dans la population algérienne. Ils lui ont rendu une fierté enfouie sous des décennies de frustrations, de déceptions et de mal-être. Ils ont créé une situation nouvelle. C'est vrai que la crise s'est dénouée dans le sang. Cette phrase est revenue en boucle dans les médias français. Rappelons à ces médias que la France avait essayé de libérer par la force deux des ses nationaux pris en otages au Niger. Ils sont morts tous les deux dans l'assaut, peut-être sous des tirs «amis». Elle a aussi tenté de délivrer un de ses espions en Somalie. Il a subi le même sort, en même temps que deux soldats des forces spéciales qui étaient venues pour le libérer. Rappelons le bilan de la tragédie d'In Amenas, en ce qui concerne les otages Français ; 1 mort, 3 autres sauvés! Sans commentaire…

Et maintenant ?

Que va-t-il se passer ?

Premier scénario :

Tel un bateau après la tempête, l'Algérie se remettra à naviguer sur son erre, c'est-à-dire, en langage maritime, à sa vitesse résiduelle en l'absence de propulsion. Le complexe d'In Amenas va redémarrer. Après une phase d'attentisme, le temps des contrats juteux reviendra. Le gaz et le pétrole algériens alimenteront de nouveau la machine à consommer de l'Europe. L'Algérie engrangera des milliards de dollars. Une partie de la manne profitera aux habituels prédateurs. L'autre sera convertie en bons du Trésor étasunien, placement classique du père de famille incapable de formuler un projet de développement cohérent. Peu à peu, le voile de l'oubli recouvrira le nom d'In Amenas. Dans quelques décennies, la dernière goutte de pétrole sera consommée, la dernière giclée de gaz se sera envolée en fumée dans une cuisine italienne. Les prédateurs auront fait retraite vers les rivages de l'Europe où ils auront tout loisir de dépenser leurs énormes fortunes. Celles et ceux des Algériens qui n'auront pas d'autre choix que de rester au pays connaîtront la misère et la douleur de le voir se disloquer et ses morceaux vendus à l'encan…

Il y a un deuxième scénario qui consisterait à construire sur les enseignements de ces quatre jours de violence. On dit que l'Histoire avance par son mauvais côté, qu'elle procède volontiers par la ruse. Et si In Amenas était une de ces ruses ?

 Un site gazier est attaqué par un groupe terroriste. Ce site contribue à hauteur de 10 % à la valeur des exportations. On sait que, sur ces 10 %, une bonne partie est prélevée par des prédateurs. On sait aussi que ces prédateurs sont liés à des cercles du pouvoir. Le site est libéré par les forces spéciales de l'ANP. Les soldats courageux qui ont mené les opérations connaissent cette réalité. Comme tous les Algériens, ils ont appris à faire avec. Resteront-ils dans le registre de la résignation après leur engagement au combat ? Accepteront-ils l'idée qu'une partie des dividendes de leur bravoure aille grossir des comptes en banque de particuliers ? Le peuple, qui a fait corps avec eux, acceptera-t-il que la vie des soldats, qui sont ses enfants, soit mise en danger pour préserver des rentes indues ? Les regards se dessillent. Les gens comprennent que les hydrocarbures ont une durée de vie limitée. Si leur produit continue d'enrichir des malfrats au lieu d'être investi dans des activités qui préparent l'après-pétrole, la conclusion apparaît de plus en plus clairement. C'est l'avenir décrit dans le cadre du premier scénario.

Le peuple algérien a déployé au cours de son histoire tourmentée d'énormes qualités de courage et de générosité. Le problème, c'est qu'il ne s'est jamais décidé à assumer son destin, préférant le confier à un père à la figure incertaine. Ces qualités qu'il a démontrées dans les moments difficiles, les guerres qui ont rythmé la période coloniale, la décennie noire au cours de laquelle il s'est obstiné à envoyer ses enfants à l'école en dépit des menaces, à se rendre au travail, à voter…, aura-t-il la force de les mettre en œuvre en temps de paix ? Il le fera s'il réalise pleinement que la paix actuelle est factice, que les marchandises dont regorgent les vitrines et les étals de marché ne sont que le produit éphémère d'une rente en voie de tarissement. Il le fera lorsqu'il dépassera le stade du prurit nationaliste qui le fait se lever à l'occasion comme un seul homme avant de retourner à sa bienheureuse léthargie. Alors, il sera mûr pour devenir acteur de son destin et il ne permettra plus à une coterie de mafieux de lui voler son avenir…