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DANGEREUSE ROUTINE

par K.Selim

La Syrie, c'est l'Algérie des années 90 sans l'intrusion musclée d'acteurs étatiques extérieurs, suggèrent certains analystes. Le rôle déterminant de ces acteurs extérieurs dans l'empêchement d'une solution politique en interne en Syrie est mis en exergue. Il leur fait dire que notre propension à faire, plutôt mal que bien, les choses avant les autres est, une fois n'est pas coutume, une chance.

Outre l'élément israélien qui compte beaucoup, le régime syrien subit aujourd'hui une forte propension des régimes occidentaux à collaborer sans aucune gêne avec certains courants islamistes notamment les Frères musulmans. Les Etats vassaux du Golfe ont apporté leur obole à cet enfermement syrien. Il n'existe plus désormais - à moins d'un improbable miracle - d'espace pour une solution politique. Dans un article dans le New York Times intitulé «La Syrie, c'est l'Irak», Thomas L. Friedman souligne qu'au Proche-Orient «l'alternative à ce qui est mauvais n'est pas toujours bonne». Et avec un sens percutant de la formule, il explique qu'on ne passe pas de «Saddam à la Suisse sans passer par Hobbes», c'est-à-dire par un «état de nature» avec absence totale de règles, un état de guerre permanente de tous contre tous avec pour seul souci l'autoconservation.  Cet état de nature théorique s'est traduit concrètement en Irak par une guerre civile et des entreprises de «purification ethnique». Cela a abouti, derrière la fiction d'un Etat irakien uni, à trois grandes zones géographiques, chiite, sunnite et kurde, qui sont déjà des Etats. La Syrie pourrait être l'Irak en pire. Il y a peu de chance qu'elle devienne une Suisse démocratique sans «passer par Hobbes». Et elle risque d'y rester longtemps.

L'Algérie a sombré dans les violences dans les années 90 et elle a eu la chance - en dépit du discours officiel et officieux sur le mode du «on a fait face tout seuls» - d'avoir été épargnée par de trop grandes ingérences extérieures. Cela est resté largement une violente explication interne qui n'a pas été soldée par les lois portant amnistie. Le problème quand on observe la dérive syrienne avec au bout l'éclatement probable du pays est de constater à quel point l'inertie politique reste de mise. Le pays - ou le pouvoir - est dangereusement assis sur la retenue des Algériens qui ne veulent plus entendre parler d'un retour à l'enfer des années 90. Mais sur le fond aucun des problèmes qui ont plongé l'Algérie dans les violences n'est réglé. L'économie algérienne n'a pas besoin de fonds, elle est en attente de droit, de règles et de compétences administratives et techniques pour décoller. Le chétif taux de croissance que le pays affiche n'a rien de réjouissant.

Au plan politique, on louvoie toujours. On a eu des élections législatives censées, selon le discours officiel, nous prémunir des ingérences étrangères. Mais depuis, on a repris la routine. Comme si, une fois de plus, on comptait davantage sur la «sagesse» des Algériens que sur l'action politique résolue et sérieuse pour éviter une exacerbation de la crise. Car, elle est là la crise, irrésolue, pesante, incapacitante. Et par certains côtés, c'est une crise fortement aggravée. La réforme est aujourd'hui beaucoup plus difficile à faire qu'en 90, les forces du changement ayant été largement neutralisées, les forces de l'inertie se sont étendues à la faveur de l'amélioration des revenus de la rente. On a évité les grosses ingérences étrangères dans les années 90, les évitera-t-on à la prochaine grosse crise ? Car on n'a encore rien fait pour résoudre les questions de fond. Le défunt Aboubakr Belkaïd disait que le FIS a été une mauvaise réponse à un vrai problème. 20 ans après, on ne s'est toujours pas attaqué au «vrai problème» et personne ne peut, honnêtement, dire que la «mauvaise réponse» ne sera pas encore là… Avec en sus des Etats intéressés prêts à s'instituer «amis de l'Algérie».