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DES DECENNIES D'ABSENCE A COMBLER

par M. Saadoune

Pas d'excès, de la mesure, de la ponération, un discours d'ouverture en direction des autres. Le mouvement Ennhadha, grand vainqueur de l'élection de la Constituante en Tunisie, gère sa victoire d'une manière qui trouble, hors de Tunisie, ceux qui ont une idée toute faite de ce qu'il fera. Un parti islamiste qui gagne les élections, parle démocratie et ne cherche pas à enfermer les femmes dans leurs appartements… Les dirigeants d'Ennahdha paraissent éprouver un malin plaisir à détromper leurs détracteurs.

 Certains, en Tunisie et chez nous en Algérie, oublient de célébrer la grande fête de la démocratie pour se laisser aller à une expression de mépris à l'égard des électeurs tunisiens. Ennhadha serait le produit de Ben Ali et son cadeau empoisonné. Tant pis si c'était le mouvement qu'il a le plus réprimé. La faiblesse de l'argumentaire est que l'on peut le généraliser : la gauche tunisienne, les libéraux et autres patriotes sont également les produits de Ben Ali. Pourtant, les sondages effectués depuis des mois donnaient déjà la même configuration que celle qui est issue des urnes. Il y a eu de la part de la gauche, des progressistes et des libéraux une sorte d'autosuggestion infondée, une sorte d'équation simpliste : les islamistes n'ont pas fait la révolution, ils ont pris le train en marche, donc ils seront automatiquement relégués au second plan. Il n'y a rien de sérieux dans ce faux syllogisme, mis à part l'expression – au demeurant respectable – d'un souhait, voire d'un espoir.

 Mais ce ne sont pas des souhaits qui font gagner des élections et instituer tel ou tel courant auprès de la population. Il est indéniable que les islamistes tunisiens profitent d'une tendance lourde dans les sociétés arabes liée à l'usage, tronqué et manipulateur, des valeurs de progrès et de démocratie. Mais le plus grand problème des courants non islamistes est de croire que les mouvements islamistes ne fonctionnent qu'à l'idéologie. En réalité, ils sont «là». Dans la proximité des votants. Ils sont dans une visibilité sociale qui a été perdue à gauche. Bref, il existe un grand problème de disponibilité chez les progressistes.

 Ce que le vote tunisien montre est que les élections ne se jouent pas sur Facebook ou à coup d'articles de presse. On l'a déjà dit et il faudra encore le répéter : les militants de gauche, les progressistes pour faire plus large, ont besoin de réinventer le militantisme politique et social. Aller sur le terrain de l'idéologie pour concurrencer les islamistes est contre-productif. C'est même une aubaine pour les islamistes qui jouent assez facilement sur la distance, parfois hautaine, de leurs adversaires à l'égard des classes populaires.

 Il y a eu, après le résultat des élections, une tendance à juger avec un certain mépris les Tunisiens coupables d'être des «inconscients», pour ne pas dire davantage. Ces réactions, très excessives, sont le signe d'une forme de démission. Au lieu de mépriser les «mal-votants» et de les juger, il faut essayer de les comprendre. Et surtout, on doit se retrousser les manches et se rapprocher d'eux. Les écouter et partager avec eux. La gauche, en Tunisie comme dans la plupart des pays du monde arabe, a déserté les classes populaires. C'est ce que disent les urnes de Tunisie.

 Au lieu de faire des reproches à ces classes populaires, voire de les insulter, la gauche serait plus avisée de s'interroger sur la manière de renouer avec elles. Il y a des décennies d'absence de la gauche à combler.