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Et si la Rue prenait le pouvoir!

par El-Houari Dilmi

Et si la Rue, lassée des uns comme des autres, de ceux qui l'occupent pour expulser leur ire irrépressible comme de ceux qui l'obstruent de long en large pour libérer leur chagrin comprimé; de ceux qui l'utilisent comme un «lit de camp» pour mieux augmenter leur chance «inouïe» d'accéder à un gros matelas, comme de ceux qui marchent sur le «cadavre» de la Rue pour mieux s'ouvrir de grands boulevards, décidait de renvoyer tout le peuple des «rue-ardeurs» dos à dos pour prendre seule les rênes du pouvoir et imposer son impartial et implacable verdict ?

 Dieu, ce que la patrie et ceux qui ont la prétention de la faire auront mal. Si mal qu'ils voudront monter au septième ciel juste pour s'immoler avec un morceau de soleil brûlant. Ils auront d'autant plus la pétoche que la Rue décidera d'organiser un immense et historique procès à tous ceux qui l'auront détournée de son cours, ignoré sa symbolique, dévalué ses symboles, désappris sa langue et son langage propres, foulé aux pieds ses sérieux avertissements, marché pieds « bottés » sur ses pavés (sur) usés, faire l'oreille bouchée (à l'émeri) de ses cris stridents.

 Un procès juste et retentissant et à valeur d'exemple pour tous les damnés de la terre et de… la Rue. Un procès où les très nombreux juges seront les chouhada d'hier et d'aujourd'hui, et les jurés, toutes les bonnes et petites gens de cette Rue, revenue à la vie comme un volcan mal étouffé. Une Rue d'abord malade de ceux qui n'ont jamais su l'élever au rang de première école de la vie.

 Il est aisé d'imaginer ce que le box des accusés sera grand, immensément spacieux, aussi gigantesque que le sont les maux, les félonies et les coups de Jarnac faits au pays. Y seront entassés pêle-mêle les imposteurs par vocation, les mystificateurs de profession, les assassins de l'espoir, les «ôteurs» du souffle de la vie, les «castreurs» des ambitions, les exploiteurs insatiables de la dèche du «prolo-peuple», mais aussi les patriotes de clocher, les nationalistes de pacotille, les vrais-faux moudjahidine, les magistrats faussaires, les politicards d'officine, les censeurs omnipotents, les plumes «rémunérées», les démocrates de la vingt-cinquième heure, les faux gradés dictateurs, les directeurs de conscience, les affameurs du petit peuple, les apôtres de la rapine, les supporters zélés de l'argent malodorant. Bref, tous ceux avec qui la rue a un compte gros comme ça à régler.

 Viendront s'ajouter au bon et petit peuple des «rue-ardeurs», sur le non moins gigantesque banc des assoiffés de vivre, les bébés devenus grands gaillards moustachus sans jamais passer par l'escale… vitale du biberon à l'eau-miel, les pelotons entiers d'hommes et de femmes formés à l'école de l'alphabet mais interdits d'accès dès la porte d'entrée dans la vie dite « active », les travailleurs sous-payés, soldés à l'aune du faux rigorisme productiviste, les médecins résidents malades de leur santé d'abord avant de sauver la peau des autres, des hôtesses et stewards qui veulent voler au-dessus de tous, avant de se «crasher» sur une retraite, à la vérité plus mal vécue que mal payée, les enseignants bougrement plus préoccupés à faire manger leurs propres enfants qu'à apprendre à compter jusqu'à neuf à ceux des autres, tous les autres, faire passer la pilule aux « janviéristes» (comprendre les grévistes du sucre et de l'huile) pour les amener à accepter que courir valait toujours mieux que marcher, même d'un pas trop alerte.

 C'est qu'ils ont tous confiance en la justice, jamais prise à défaut, de la Rue. Tous, de la même voix, disent qu'elle a promis de les venger un jour qui viendra. A l'annonce du verdict implacable, enfin rendu au peuple des « rue-ardeurs», tout le pays retiendra son souffle, se bandera les yeux, se bouchera les oreilles, s'anesthésiera (tous) les sens et la… conscience.

 Il est dit que la sentence de la Rue, cette autre liberté des hommes et des peuples, est terrible, sa mémoire éternelle et infaillible, ses stigmates indélébiles, son ressentiment tenace, ses anathèmes jamais pardonnés, sa vengeance ô combien… Mais que les «rue-ardeurs» se rassurent : un jour justice leur sera rendue. Pas celle des hommes, ô que non ! Mais justement par celle, impartiale et implacable, de la Rue.

 La semaine dernière encore, l'on parlait de plus de six mille mouvements sociaux enregistrés en l'espace de moins d'une année : c'est dire à quel point la Rue est un exutoire naturel (un peu trop peut-être !) lorsque tous les canaux sont obstrués. Mais au fait, par qui ?!