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Un tournant décisif

par K. Selim

« Qui purifiera qui ?» (Mène youtahar mène ?) : les plus anciens se souviennent de la réplique du colonel Boumediène lors du congrès du FLN en 1964. C'est la question que peuvent se poser aujourd'hui les protagonistes du drame qui se joue au Caire.

Les manifestants qui ont réinvesti la place Tahrir vendredi dernier dans le but de réclamer le départ du ministre de la Défense, en poste depuis 20 ans, le vieux maréchal Tantawi, se sont heurtés à la police militaire qui n'a pas hésité à faire usage de ses armes. Un mort au moins, le premier depuis la chute de Moubarak le 11 février dernier, et plusieurs dizaines de blessés seraient ainsi à déplorer. Il s'agit des premières victimes attribuées à une armée qui avait immensément accru son prestige auprès du peuple égyptien en ne tirant pas sur les manifestants de janvier et de février 2011.

Le contrat passé dans la société serait-il en train d'être révoqué ? L'opinion égyptienne s'indigne de la paralysie d'autorités militaires qui ne se décident pas à entamer les procédures judiciaires à l'encontre de Moubarak et de sa famille pour la répression sanglante des manifestants, le détournement de biens publics et la corruption massive dont le clan se serait rendu coupable.

Le Conseil suprême des forces armées (CSFA), présidé par le maréchal contesté, a déjà procédé à la modification de la constitution, autorisé la création de partis politiques et s'est engagé à organiser, en juillet prochain, des élections législatives à l'issue desquelles il cédera le pouvoir aux nouvelles autorités civiles.

Mais à l'exception de quelques figures emblématiques jetées en pâture à l'opinion, le pouvoir militaire s'est bien gardé de nettoyer un appareil politico-administratif investi depuis des décennies par des hommes liges de Moubarak et de la très détestée Sécurité d'Etat. Le cœur du système politique égyptien, l'armée, apparaît au-devant de la scène et ses décisions – ou ses non-décisions – sont passées au peigne fin par une population qui ne tient pas à ce que sa révolution soit détournée vers une autre impasse, seulement débarrassée des excès les plus absurdes du règne de Moubarak.

L'épreuve de force engagée par les manifestants de la place Tahrir avec les caciques militaires est d'une importance capitale pour le futur de l'Egypte : le jugement de Hosni Moubarak doit marquer une rupture – pas seulement symbolique – avec un ordre dont les Egyptiens ne veulent plus.

L'annonce de la création d'une commission d'enquête sur les avoirs du clan déchu suffira-t-elle à calmer l'opinion ? Rien n'est moins sûr : les Egyptiens aspirent à une démocratie de plein exercice et ne se satisferont pas d'un ravalement de façade, aussi clinquant soit-il.

Le CSFA est placé devant une option simple : la poursuite de réformes réelles ou la répression. L'alternative est douloureuse pour des militaires appelés à nettoyer leurs propres rangs et en premier lieu au niveau des cadres les plus gradés de l'armée. L'Egypte est à la croisée des chemins. La modernisation institutionnelle du pays ou la régression vers des formes de pouvoir qui ont toutes été marquées au sceau de l'échec et de la défaite. Les enjeux sont gigantesques, à la hauteur des défis de développement et de répartition juste des richesses, tant attendus par un peuple dont la légendaire réserve de patience semble être épuisée.