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Le pouvoir, ses manipulations et ses échecs catastrophiques (pour l'Algérie)

par Paris : Akram Belkaïd

Il y a plusieurs manières de définir le pouvoir algérien tel qu'il existe depuis le coup d'État de 1965 voire même avant. L'une d'elles le caractérise comme omniscient, toujours capable de retomber sur ses pat tes et ayant toujours plusieurs coups d'avance vis-à-vis de ses détracteurs et de son opposition. Quels que soient les événements, non seulement le pouvoir en serait à l'origine mais il aurait toujours un plan en tête qui finirait tôt ou tard par se réaliser. Avec cette vision des choses, on n'est pas loin du complotisme mais reconnaissons que cette perception existe depuis très longtemps. Elle est très répandue en Algérie mais aussi à l'étranger. L'ancienne opposition au régime du parti unique en fut totalement imprégnée, intoxiquée dira-t-on, de même que nombre d'intellectuels français qui, d'une certaine façon, trouvèrent-là un moyen commode de tout expliquer sans même faire le moindre terrain sur place.

Certes, et je ne fais là que répéter certains de mes anciens écrits, le pouvoir algérien est un spécialiste de la manipulation. Cela personne ne peut le nier. Je me souviens de ce journaliste britannique rencontré à Alger en janvier 1992 et qui avait été baladé par tant d'officiels qu'il avait fini par craquer en m'expliquant que pour lui, l'Algérie est un « ballet incessant de fantômes et de fausses vérités ». Personne n'échappe à ces manipulations, à ces fausses pistes que les journalistes sont encouragés à prendre voire à vanter. Combien de fois depuis 2005 ai-je, par exemple, entendu des « sources », pourtant très haut placées, m'affirmer qu'Abdelaziz Bouteflika n'était plus de ce monde. Dix, quinze, vingt fois ? Peut-être même plus.

Le pouvoir manipule, c'est un fait. Soyons encore plus précis. Il passe son temps à manipuler. C'est son activité préférée. Jouer les uns contre les autres, faire puis défaire, faire semblant de faire pour défaire, ou bien faire semblant de détruire pour se renforcer. Mais, contrairement à l'idée répandue, cela ne marche pas toujours. Ou, plus exactement, cela ne marche presque jamais comme cela devrait marcher. Le plus souvent, les manipulations du pouvoir tournent mal ce qui l'oblige à trouver d'autres idées tordues lesquelles sont appelées à ne guère donner de résultat. On pourrait en rire, un peu comme on rirait du spectacle d'un comique de l'époque du muet se prenant le même battant de porte à chaque fois qu'il essaie d'entrer dans un saloon. Le problème, c'est que le tragique n'est jamais loin. La règle est terrible : les manipulations qui tournent mal, cela signifie de la violence et de la douleur pour les Algériens.

Les tensions politiques et les rumeurs qui ont marqué l'été 1988 devaient conduire la population à sortir de chez elle pour réclamer des réformes et donner une marge de manœuvre plus large au président Chadli Bendjedid. On sait comment l'affaire a (mal) tourné. La médiatisation à outrance de l'ex-Front islamique du salut (FIS) devait effrayer les électeurs algériens et les pousser dans les bras du Front de libération nationale (FLN). Là aussi, on sait quel prix fut payé par la population durant les années 1990.

Vingt ans après le retour à la paix civile, voici donc l'Algérie confrontée à une grave crise politique. Mais cette fois, les choses sont différentes. Aucune manipulation ne peut avoir été assez forte pour pousser des millions d'Algériens à sortir dans la rue de manière pacifique. On entend, on lit, ici et là, que le hirak a été pensé, voulu et préparé par ceux qui tirent les ficelles. Pourquoi ? Comment ? Pour quel objectif ? Ça on ne le sait pas encore mais soyons certains que les explications a posteriori ne manqueront pas, rendant ainsi service à ce pouvoir qui verra ainsi renforcée son image de machine implacable. « Ces évènements nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs ». Cette citation très célèbre, le plus souvent attribuée à Jean Cocteau ou, plus rarement, à Georges Clémenceau, correspond très bien au soulèvement pacifique des Algériens et au bénéfice que le pouvoir aimerait en tirer en s'en attribuant la paternité.

Mais au-delà des explications oiseuses habituelles du style « ‘‘ils'' ont fait sortir les Algériens dans la rue pour éliminer Bouteflika avant de reprendre la main », le plus important à relever est que, passée la surprise devant le soudain surgissement du peuple, il est évident que le réflexe de la manipulation a vite repris le dessus. Et l'une d'entre elles est potentiellement dévastatrice.

Je ne sais pas si IssadRebrab, le patron du groupe Cevital, est coupable ou non. L'arrêter maintenant, voire même le poursuivre, revient à faire deux erreurs. La première – et cela vaut pour les autres « oligarques » jetés en pâture à la vindicte populaire - revient à mettre la charrue avant les bœufs. Dans une Algérie parfaite, dans un scénario idéal, on démocratise d'abord, on purge la justice de ses brebis galeuses et, ensuite, et seulement à ce moment-là – parce que la justice aura regagné en impartialité et en indépendance par rapport au pouvoir politique – on pourra poursuivre Rebrab et ses pairs (lesquels, faut-il le rappeler, sont innocents jusqu'à preuve du contraire). Pour l'heure, on a surtout l'impression d'assister à un immense règlement de comptes n'ayant rien à voir avec les revendications populaires de changement.

La seconde erreur, encore plus grave, est évidente. Jouer avec la colère de la Kabylie, c'est s'amuser avec des feux de bengale devant une cuve de kérosène. Nombre de nos compatriotes sont persuadés que Rebrab n'a été arrêté que parce qu'il est kabyle. Que cela soit vrai ou non, l'effet est le même et cela ne pouvait être ignoré. Que veut le pouvoir ? Pousser les Kabyles à user de la violence et à briser, en cela, l'élan pacifique des manifestations ? Provoquer un embrasement en Kabylie afin d'obliger les Algériens à rester chez eux le vendredi au nom de l'intérêt suprême de la nation ? Les concepteurs de cette manipulation n'ont même pas idée de ce qu'ils risquent de provoquer comme réaction en retour. Ou peut-être qu'ils le savent et que cela ne leur pose aucun problème. Et c'est bien là le drame.