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Situation extrême: Rupture de l'en-soi et du pour-soi chez l'homme (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed*

Que cette pensée-instinct du bébé agit avec logique, par exemple, le bébé pleure ou crie parce qu'il a faim, ou il crie parce qu'il a mal, révèle une pensée élaborée du bébé puisqu'elle vise un objet précis.

Et cette réaction du bébé est un signal, un message aux parents, comme s'il leur parlait à sa façon. Dès lors, on peut dire que la pensée instinctive du bébé est intelligente – elle est dotée d'intelligence dans l'univers immédiat du bébé. Elle est dotée, aussi, de raison, puisque le cri ou les pleurs s'arrêtent dès que le bébé qui reçoit le sein de sa mère ou le biberon. Donc, après les cris, le bébé se calme. La même chose pour la douleur. Si on lui fait prendre un remède, et la douleur s'estompe, il s'arrêtera de crier. Le bébé est à la fois une intelligence par son corps due à ses organes des sens et sa sensibilité interne dont il est doté, et par une pensée qui pense en son être. Prenons encore une situation où le bébé, par exemple, est confronté le jour aux rayons du soleil, que fait-il ? Il lève la main pour se protéger des rayons du soleil. Cette réaction de se protéger, l'auteur de ses lignes l'a constatée avec son enfant qui avait trois mois. A chaque fois, lorsque la fenêtre n'avait pas les rideaux tirés, son enfant mettait sa main devant ses yeux pour se protéger des rayons du soleil. C'était instinctif. Il fallait, aussitôt, le changer de place ou tirer les rideaux pour arrêter le flux de lumière.

Dans le cas de cette intense lumière du soleil, le bébé n'a pas crié pour alerter ses parents de la de la gêne qu'il a ressentie, il n'a pas attendu, il s'est pris en charge tout seul. Il a levé la main et s'est protégé les yeux. N'est-ce pas un acte d'intelligence instinctive ? Opérée par sa propre pensée ? Un geste bien qu'inconscient visait, néanmoins, une gêne pour ses yeux. Force, donc, de le constater. De même, quand il est bien, bien nourri, il vient à sourire, il commence à sourire, il apprend à sourire, il répond au sourire. Et là encore, son sourire vient de son intelligence.

Ces exemples que ce soit les pleurs, les cris, le sourire, le besoin de se protéger dans l'immédiateté comme cela fut pour l'instance lumière du soleil, signifient que le bébé, au-delà de l'automatisme de l'instinct, pense, raisonne, il sent l'intériorité et l'extériorité. Il est doté, déjà, d'intelligence et de raison.

Ce nouveau-né va évoluer de son état de nourrisson à son état d'enfance, et par les âges intermédiaires aboutir à l'âge adulte. Et durant toutes ces années qu'il va apprendre l'existence, sa pensée du monde va se consolider et son pour-soi s'enrichir de ce qu'il a pris de la Nature depuis sa naissance. Mais toute son existence sera soutenue, à la fois, par son en-soi, son pour-soi, sa mémoire, son intelligence, sa raison, sa sensibilité, son sentiment, son libre arbitre et tout ce qui qualifie son intériorité et ce qu'il a pris de la Nature pour affronter l'extériorité sous un nouveau jour. Devenant homme, une conscience individuelle formée, capable d'agir sur son soi, l'homme doit alors devenir acteur de sa vie. Qu'il ait mené une vie paisible, heureuse ou qu'il ait vécu une vie difficile, il est évident que le pour-soi reste très différent entre l'un ou l'autre. Ou qu'un homme soit plus intelligent qu'un autre et qu'il ait eu une scolarité plus réussie par rapport à l'autre. Ou encore qu'il ait un caractère plus flexible, plus avenant, plus extraverti alors qu'un autre est plus renfermé, plus solitaire, ou plus difficile de caractère, plus introverti. Et là on entre dans une situation où coexiste une infinité d'êtres humains, tous différents les uns des autres, combien même ils se ressembleraient sur le plan social, regroupés en catégories sociales.

Il n'empêche que c'est une loi de la Nature. L'homme est ainsi constitué, il existe dans la diversité, dans l'inégalité sociale, et c'est ce qui donne le sens de l'existant. L'être humain n'existe pas seulement pour exister, mais pour penser l'existence sous toutes ses formes, et ses formes ne sont pas arrêtées. Dans le sens que l'homme se pense et pense non seulement l'immédiateté pour ce qui le concerne, mais aussi tout ce qui a rapport à son monde à lui qui est, aussi, cet univers dans lequel il est, combien même il se sait, infiniment petit. Ce qui est complètement différent à la fois pour sa nature d'être et ce qu'il est réellement. Cependant, ce qui intéresse la plupart des hommes, c'est leur immédiateté, pour ce qui concerne les problèmes qui ont trait à l'universalité, il est laissé aux savants, aux penseurs. L'être humain a déjà beaucoup de problèmes avec son existant. En effet, arrivé à l'âge adulte, il doit faire face à l'existence, dans le sens d'avoir une profession, de gagner sa vie, d'assurer sa subsistance. Ce qui n'est pas si simple. Combien même les êtres humains ont tous le même bagage cognitif, certes différent, mais tous évoluent entre cet en-soi et ce pour-soi et cette pensée qui véhicule toutes leurs facultés. Donc, se pose la question de leur devenir, et par devenir, entre forcément leur destin. L'homme ne peut pas savoir ce qu'il sera. Il est ou il a été ce qu'il est n'implique absolument pas ce qu'il doit être ou ce qu'il veut être. Ici devenir, hasard et destin entrent en jeu. Et c'est une vérité de dire que tout tient à ces trois mots. Sinon comment comprendre un inconnu devienne président. Un caporal de l'armée allemande, premier grade après homme de troupe, Hitler et de surcroît autrichien de nationalité, devenir le « maître de l'Allemagne » et provoqua la « Deuxième Guerre mondiale », provoquant la mort de près de plus de 50 millions d'êtres. De même Napoléon Bonaparte, un jeune lieutenant devenir « empereur des Français » ? Et combien d'hommes de par le monde inconnus de leurs peuples sont devenus présidents. Et cela s'applique à toutes les destinées (ministre, savant, ouvrier, médecin, voleur, criminel, etc.) L'homme ne sait pas ce qu'il deviendra, ni pourquoi il est devenu ce qu'il est.

Et au-delà de cette destinée, il y a cette destinée de la mort auquel l'homme est déjà prédestiné dès sa naissance, et on peut même dire avant sa naissance, parce que c'est inscrit dans sa nature d'être. L'homme est né pour vivre et pour ensuite mourir. Et cet état est naturel. Mais pour comprendre et comprendre son être, il est intéressant d'étudier deux cas extrêmes pour revenir à ces différentes destinées qui paraissent sur le plan ontologique dans un certain sens obscur, et tenter de comprendre l'essence même de cette obscurité évidemment à l'échelle humaine.

Prenons un exemple de situation qu'il m'est arrivé de connaître, et d'autres similaires. Mais prenons celle-ci. Un homme qui ne paraissait pas normal mais était tout à fait normal. Rien ne laissait présager qu'il aura des problèmes graves qui changeront tout le cours de sa vie. Il avait réussi ses études et il avait une profession que beaucoup envierait. Donc si on raisonne avec les abstraits et ses facultés humaines en termes d'en-soi, pour-soi, et les facultés humaines telles l'intelligence, la raison, la conscience, la sensibilité, etc., on constaterait que tout était normal chez lui. Sa pensée était à la fois le véhicule entre l'en-soi et le pour-soi et moteur, dans l'ordonnancement de ses facultés mentales dans la connaissance de son vécu. Cet homme avait des problèmes d'ordre affectif. Jusqu'à présent, on a parlé que des abstraits et des facultés humaines. Mais on ne peut oublier que l'homme est dépendant de son amour de soi. C'est cet amour de soi qui est la base même de son être. L'en-soi et le pour-soi intègrent ce sentiment intérieur de l'être humain, il présuppose que l'amour de soi est retiré de son extériorité, au même titre que l'homme a connaissance que cet arbre est un arbre, ou que l'homme qui lui fait face est un être comme lui.

Donc, une grande partie de son travail cognitif a besoin d'une énergie affective. Volonté, désir, sympathie, colère, paisibilité, jalousie, envie, amour, inquiétude, angoisse reposent sur le potentiel affectif qu'a l'homme de soi. Supposons que cet homme est en manque d'affection et vit une situation d'angoisse traumatisante. Cet homme avait sa famille en France, et il travaillait en Algérie. Pourtant rien ne lui manquait, occupant un poste supérieur. Son en-soi et son pour-soi étaient équilibrés. Comme le mentionne Hegel ou encore Sartre qui est plus précis : « Comment y avait-il un en-soi avant la naissance du pour-soi, comment le pour-soi est-il né de cet en-soi plutôt que de tel autre, etc. Toutes ces questions ne tiennent pas compte de ce que c'est par le pour-soi que le passé en général peut exister. S'il y avait un avant, c'est que le pour-soi a surgi dans le monde et c'est à partir du pour-soi qu'on peut l'établir. Dans la mesure où l'en-soi est coprésent au pour-soi, un monde apparaît en place des isolements d'en-soi. Et dans ce monde, il est possible d'opérer une désignation et de dire : cet objet-ci, cet objet-là. » (Page 175 dans ‘l'Être et le Néant')

Le problème n'est pas seulement de connaître, et d'arracher de l'en-soi pour connaître l'extériorité, ou simplement que l'en-soi lui donne pour son pour-soi qui est pour être, il faut encore que l'extériorité soit plus clémente pour lui, lui apporte la sérénité. Mais si l'homme souffre, intérieurement, même s'il est comblé matériellement, mais il n'est pas heureux en soi, et ne dépend que de l'en-soi pour son pour-soi. Tant que ce processus le protège, il peut toujours assumer cette extériorité qui ne lui donne pas la tranquillité de son être intérieur. Il résiste. Mais il arrive un moment où la résistance est anéantie. L'angoisse devient si forte qu'il perd conscience de sa raison, son en-soi ne peut plus rien pour son pour-soi. Si on prend le langage sartrien, il ne peut plus néantiser son en-soi pour être, dans le sens il ne peut plus détruire les néants de son en-soi pour être pour son pour-soi, qui est aussi sa conscience d'être. Mais s'il perd sa conscience d'être, il perd conscience de sa raison, il perd la maîtrise de sa pensée. Dès lors, il y a rupture de cet en-soi avec le pour-soi. Son intériorité n'est plus alimentée, le pour-soi perd son sens. Et l'homme atteint le stade de l'aliénation, il n'est plus conscient de lui-même. Et c'est ce qui s'est passé, cet homme a sombré dans la folie. Évidemment, ce stade de folie est un cas de grande souffrance. Il peut, aussi, se transformer en suicide.

Le fait divers de « l'officier de la Marine, Eric Delepoulle, qui a été destitué de sa Légion d'honneur et du Mérite national », pour « harcèlement moral » suite au suicide de l'un de ses hommes est un cas, aussi, de grande souffrance. (2)

Il est évident que si le commandant d'unité savait que l'homme qui était sous ses ordres allait se suicider, il aurait certainement pris des mesures pour empêcher cette tragédie. Mais il ne le savait pas. Et ce sous-officier qui s'est suicidé aurait pu demander sa mutation, ou aurait expliqué à son supérieur, très calmement, qu'il ne peut le servir directement pour raison de santé. Il était son maître d'hôtel. Et c'est cela qui peut être incompréhensible si on ne raisonne pas sur le plan ontologique.

Qu'est-ce qui freinait ce sous-officier pour dire à son supérieur qu'il ne voulait plus le servir pour raison de santé ? Il était malade psychiquement, malade affectivement. Précisément la liaison entre son en-soi et son pour-soi était très faible. Sa pensée n'arrivait pas à tirer d'elle-même, de son en-soi inconnaissant, une réponse à son calvaire avec son commandant qui exigeait toujours plus. Selon les médias français, celui-ci était perfectionniste. Et ce conflit avec l'extériorité qu'avait ce sous-officier a fini en tragédie. Au final, c'est sa pensée qui a résolu d'en finir. Et ici, c'est très important, on ne fait que ce que l'on pense de faire. Et on voit bien là que l'homme est faible. Il peut être très faible. Cet en-soi est redoutable. C'est lui qui néantisé cet être. Alors que pour Sartre, la néantisation (destruction ou négativité selon Hegel) de l'en-soi au profit du pour-soi. Le paradoxe est que dans le cas du suicide, c'est l'en-soi qui a la cause à sa pensée d'aller vers l'irréparable. Des situations ont touché de nombreux humains et parmi eux des personnalités de haut rang comme le Premier ministre Pierre Bérégovoy, se sont suicidés pour des raisons affectives.

Et c'est la raison pour laquelle l'homme doit faire très attention avec son être, sa pensée, son extériorité. La psychanalyse peut beaucoup aider. Mais ces cas le plus souvent ne sont pas conscients. C'est dire la complexité de la constitution de l'être humain qui, ici, n'est qu'approché par des artifices philosophiques d'ordre ontologique que l'homme penseur conceptualise pour comprendre l'humain qui est en lui. La question est comment gagner sa sérénité, si c'est possible de la gagner, par la pensée en faisant face à cette extériorité qui peut être aliénante. D'ailleurs que ce soit Hegel, Sartre ou tout autre philosophe, avant d'écrire pour les autres, ont écrit pour eux. Parce qu'ils sont, aussi, des humains et cherchent, aussi, leur sérénité avec leurs êtres. Donc comment répondre à cette extériorité aliénante, oppressante ? Ou contre son intériorité malheureuse, son désamour de soi ? Il y a évidemment des moyens. Tout d'abord la force en soi, et celle-ci ne peut être force que si elle est réellement force. Et pour cela, il faut avoir accumulé «inconsciemment» beaucoup d'amour en soi au cours de notre vie. Mais ce n'est pas, toujours, le cas. Ce qui fait que, face à notre en-soi qui nous afflige, et l'extériorité aussi bien que l'intériorité qui nous détruit, et nous sommes dépourvus de force pour répondre, pour affronter cette adversité qui devient intérieure, car tout se passe en nous, dans notre intériorité, et les raisons peuvent être de tout ordre.

Affliction en amour avec l'être aimé, problèmes extrêmes familiaux, maladies extrêmes incurables, problèmes extrêmes avec l'extériorité (travail, affaires, etc.) qui peuvent être de tout ordre, ce qui peut nous amener à une situation de folie – moment que nous n'avons jamais pensé ni ne pouvons penser – ou nous amener à mettre fin à nos jours par nos mains – idem situation que n'avons jamais pensé qu'elle peut se faire, on peut y penser par désespoir mais jamais passer à l'acte parce qu'il y a des remparts en nous-mêmes.

Mais si ces remparts sont rompus, alors tout devient possible. Comment alors s'en sortir ? Puisque tout provient de l'en-soi que nous ne connaissons pas mais que lui nous connaît et de l'extériorité, i.e. l'adversité, le seul moyen est d'inverser le processus par notre pensée. Lutter contre cet en-soi destructeur en appelant à Celui qui l'a créé, i.e. Dieu, Allah. Allah est très proche de nous et nous écoute sans qu'on le sache. Mais si, par exemple, dans une souffrance extrême, vous vous éclairez par cette pensée envers Dieu, soyez assuré que Dieu sera là. Parce que Dieu ne peut laisser son être, l'être qu'Il a créé, sans réponse. Dieu est la garantie de l'univers, tout relève de Lui. Que l'on soit croyant, athée ou n'importe quoi, sait tout ce que nous faisons, ce que nous pensons, puisque la pensée d'être lui appartient. De même que nos vies.

Nous savons tous que nous sommes éphémères, que nous vivrons un temps puis nous disparaîtrons comme si nous n'avons jamais existé. Mais dans la réalité, on a existé, et tant qu'il y a l'existence, il y a l'espoir. Par conséquent l'appel vers Dieu n'est pas pour prolonger notre existence ou l'abréger, puisque notre existence relève de Dieu et de notre libre arbitre. Mais l'appel à Dieu est pour que nous évitions nous-mêmes de l'abréger suite à la souffrance extrême que nous vivons. Par conséquent l'appel à Dieu est qu'il nous donne la force de supporter l'adversité tant intérieure qu'extérieure. L'adversité peut être notre ennemi, mais notre intérieur senti comme adversité est aussi notre ennemi. Justement, face à cette double adversité, l'homme dans sa profondeur d'humain, en appelle à Dieu pour lui donner cette force qui «anesthésierait» cette adversité, dans le sens de la rendre plus supportable, dans le sens de lui donner plus d'amour en soi, et en clair de lui donner la foi en Dieu, la foi en Allah. Si Dieu donne la foi en son sujet, celui-ci pourra briser les montagnes. Ici juste une métaphore qui signifie que quoiqu'il lui arrive de mal, il est au-dessus du mal.

Dans le sens que combien même le mal est, il n'est plus le mal, et l'homme le pense réellement en pensée qu'il n'est plus le mal, qu'il relève seulement de la nécessité, et cette nécessité ne peut entamer son moral. Donc pour cela, il faut que l'être humain prenne conscience que rien n'est perdu, que la victoire ou l'échec sont en lui. Quelle que soit l'adversité, quels que soient l'en-soi et le pour-soi, il lui reste sa pensée qui lui vient du Créateur du monde, et seuls elle et son appel vers Lui qui peuvent sauver l'être. D'autre part, l'homme doit savoir que même la foi en Dieu vient de Dieu, et Dieu la dispense à qui Il voudra. On n'est pas croyant parce qu'on est croyant, ou athée parce qu'on ne croit pas, ou la misère qui nous touche parce qu'on est ceci et non cela. On est ce que nous sommes selon l'Ordre de création. Mais on est aussi notre propre avocat de nous-mêmes auprès de Lui. Donc, dans toute souffrance surtout extrême qui peut emporter notre vie, et quoi que ce que nous sommes, l'espérance est en Dieu. Et c'est cela que l'homme doit comprendre, que tout n'est pas perdu s'il en appelle à Dieu. Le seul problème est qu'il doit savoir qu'Il est là, Il est très proche même s'il ne Le voit pas. Mais Lui le voit, et qu'Il attend son appel vers Lui.

*Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

2. http://www.leparisien.fr/faits-divers/un-officier-de-la-marine-destitue-de-sa-legion-d-honneur-et-du-merite-national-16-10-2018-7920477.php