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L'année du choléra

par Paris : Akram Belkaïd

Un mois de juin à la fin des années 1960. Koléa et les villages environnants dans la Mitidja. Une rumeur court. Une terrible maladie ferait des morts par dizaines. A l'école primaire Foura Mahmoud, les élèves sont terrorisés. Chaque jour apporte son lot de nouvelles affolantes. Même les « grands » du CM2 qui attendent les résultats de l'examen de sixième et leurs rivaux, ceux du « cours fin d'études » dont quelques-uns espèrent pouvoir s'inscrire en cinquième au collège, n'en mènent pas large. Les adultes ne sont guère plus sereins. L'inquiétude est générale.

Puis vient le mot mystérieux. Choléra. On dit qu'il vient d'un bidonville situé sur la route de Bousmail. On jure que les autorités ont emmené de force les malades à l'hôpital et que la police et la gendarmerie ont mis le feu à leurs baraques et à toutes leurs affaires. On affirme que seules les flammes sont capables de faire disparaître ce mal et, qu'en attendant, il ne faut serrer la main de personne. Le malade est coupable. Quelques élèves qui habitent ce bidonville sont mis à l'index. On les évite, on leur demande pourquoi ils ne sont pas restés chez eux.

Et puis, un matin, des hommes en blouse blanche circulent d'une classe à l'autre. Ils déroulent des posters qu'ils accrochent au tableau. Ils expliquent. Le bacille, le mode de transmission, les règles élémentaires d'hygiène. Ils rassurent. La médecine est la plus forte. Il ne faut pas avoir peur. L'Algérie a des médecins, des hôpitaux et des dispensaires. Il faut juste faire attention surtout quand vient l'été. Ne pas boire n'importe où, se laver les mains, rincer et éplucher les légumes et les fruits, apprendre aux parents, s'ils ne le savent pas, que l'eau de Cologne ou le vinaigre sont d'excellents désinfectants. Ils conseillent de recycler les goutte-à-goutte usagés en doseurs d'eau-de-javel. Ils trôneront désormais au bord des éviers de cuisine. Une goutte ou deux, pas plus, par litre d'eau. L'antisepsie devient une religion, ou presque. Les jours passent, on vaccine à tour de bras contre d'autres maladies, les choses rentrent dans l'ordre. L'avenir ne fait pas peur. Vaille que vaille, le pays se construit.

Début des années 1970, c'est le sud de l'Espagne qui est touché par le choléra. La nouvelle fait grand bruit. Cela permet de relativiser. Cela permet surtout de dire que le rattrapage est en cours car l'Algérie sait désormais prévenir mais aussi venir à bout de cette pestilence. En Andalousie, les touristes fuient des hôtels qu'ils assimilent à des fumassières. La Tunisie en profite pour attirer quelques dizaines de milliers d'entre-deux. L'Algérie, elle, envoie des experts sanitaires assister leurs collègues espagnols. Fierté générale.

2018, année qui restera dans les annales comme étant celle « de la cocaïne et du retour du choléra ». Pas une épidémie, mais des foyers nous disent des spécialistes. Admettons car c'est tant mieux. Mais tout de même… Cinquante-six ans d'indépendance pour ça ? Retour en arrière ? Oublié l'émergence économique, revoici le quart-monde ? Bien sûr, aucun pays n'est à l'abri. Les excès humains, les dérèglements climatiques, la destruction de l'environnement et la disparition de certaines espèces au profit d'autres, tout cela génère des risques sanitaires. A cela s'ajoute la défiance à l'égard de la science comme le montrent les résistances aux campagnes de vaccination en Europe (cas de la rougeole, par exemple). Mais, au risque de se répéter, tout de même…El-choléra, yanass !

Sur les réseaux sociaux, les Algériens ont donné libre cours à leur colère et à leur indignation. Au-delà des outrances diffusées ici et là, on se rend compte que l'accablement et bel et bien réel. La honte aussi. Tbahdila. Encore une. Qu'il s'agisse de cas isolés ou d'épidémie, le résultat est le même. Il y a des morts, des malades qui luttent et que, semble-t-il, on traite comme des pestiférés, des autorités qui s'avèrent incapables de rassurer la population, des responsables qui font des déclarations improbables avant d'être démentis par leurs propres services et cela sans oublier des citoyens qui doutent de tout, y compris quand des explications ou de hypothèses rationnelles sont avancées. Nous sommes en 2018 et il y a encore des Algériens et des Algériennes qui pensent que pratiquer l'irrigation avec des eaux usées non traitées - la précision est d'importance – est sans danger pour la santé. Les pastèques ou les melons auraient ainsi un pouvoir magique d'auto filtrage…

Les crises sanitaires comme les catastrophes sont des révélateurs. Elles en disent long sur la modernité d'un système de santé et de prévention ou sur sa décrépitude. Elles sont autant de signaux qui alertent sur l'urgence à faire face au réel en commençant par l'admettre et ne plus se raconter d'histoires. Dans cette affaire de choléra, le déni et la suffisance des responsables saute aux yeux. Le pays tangue mais tout va très bien madame la marquise. C'est la faute au peuple qui est sale pas à la non-gouvernance, l'introuvable gouvernance… L'affaire est pourtant sérieuse. Quelques coups de mentons et les habituelles incantations bigotes n'y changeront rien. Le mal est bien plus profond et dangereux que le choléra. Cela s'appelle la détérioration continue de toutes les structures et les institutions. Cela reste réversible mais à tarder à s'y attaquer on risque la dégénérescence. Et là, il sera trop tard.