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L'arme qui a changé le cours de l'histoire: Pourquoi l'« apocalypse nucléaire », malgré Hiroshima et Nagasaki, n'est pas du ressort de l'homme (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed *

Que peut-on dire de la lettre d'Albert Einstein ? Elle est venue à point nommé apporter une première pierre à cet avènement qui va changer le cours de l'histoire. Pourtant ce n'est qu'une recommandation au président américain pour le sensibiliser des craintes des savants. Une lettre qui va amener le président américain à mettre en œuvre Projet Manhattan, nom de code qui devait aboutir à la fabrication de la bombe atomique. Mais, au-delà du Projet Manhattan, l'insistance des savants auprès d'Einstein pour écrire au président américain relève essentiellement de la menace de l'Allemagne nazie. Hitler prônait la supériorité de la race allemande, et l'acquisition de l'arme nucléaire constituait un danger pour le monde, en particulier pour les races sémites. Évidemment, il demeure que cette lettre motivée va déclencher un processus qui va, en 1945, avec la nucléarisation d'Hiroshima et Naga saki, changer totalement le cours de l'histoire. Aussi, peut-on dire que les insistances des savants et la lettre d'Einstein entraient dans l'ordre des contingences.

Et ce que l'on remarque dans l'ordonnancement même du Projet Manhattan : 1. Commencé au cours de l'année même de 1939 qui a vu éclater le deuxième conflit mondial. 2. Le succès de l'entreprise d'Enrico Fermi et Leo Szilard pour réaliser pour la première fois, en 1942, la première pile atomique au monde, i.e. une réaction nucléaire en chaîne autocontrôlée. L'Etat américain a mis tous les moyens à la disposition des savants. Sous les gradins du stade de football de l'université de Chicago, furent entreposées 50 000 briques de graphite soit un poids de 400 tonnes de carbone, 36 tonnes d'oxyde d'uranium et 6 tonnes d'uranium. 3. Cette expérience en 1942 ouvrit la phase finale. Le 16 juillet 1945, l'essai de la première bombe atomique, effectué à Alamogordo, au Nouveau-Mexique, est un succès total. « Gadget », la bombe atomique, du nom de code américain, a développé une puissance de 19 kT, i.e. 19 millions de kilos de TNT. Une explosion nucléaire d'une puissance inimaginable, apocalyptique. L'humanité est entrée dans un nouvel âge. Qu'on l'appelle âge nucléaire, ou autre, cet âge n'a pas de qualificatif. Le monde est désormais sous la menace apocalyptique.

II. On ne peut croire que celui qui a permis à l'homme de découvrir la bombe atomique voudrait du mal à l'homme

«Le cataclysme d'Hiroshima est l'aboutissement d'un long cheminement commencé à la fin du XIXe siècle.

La mission s'est passée sans encombre. Partis de l'aérodrome de Tinian (Îles Mariannes, océan Pacifique), le 6 août 1945 à 2 h 45, à bord d'un bombardier B-29, le colonel Paul Tibet et ses hommes ont survolé Iwo Jina – où s'était déroulée quelques mois plus tôt l'une des batailles les plus terribles de la guerre du Pacifique –, puis poursuivi vers le nord avant d'apercevoir, peu après 8 heures, leur objectif : Hiroshima, un important centre industriel et portuaire du sud du Japon, jusque-là plutôt épargné par les terribles raids des forteresses volantes américaines.

L'avion, isolé, ne déclenche aucun tir de défense. A 8 h 15, il largue au-dessus de la ville une bombe de 4,5 tonnes surnommée « Lite Boy », longue de 4,30 m et d'un diamètre de 76 cm, avant d'effectuer un virage de 158 degrés pour s'éloigner. Quarante-trois secondes plus tard, à 600 mètres d'altitude, l'engin explose. A l'éclair foudroyant succède une boule de feu d'un kilomètre de diamètre, puis une terrible onde de choc, qui secoue violemment le bombardier. En quelques secondes, une gigantesque colonne de fumée s'élève jusqu'à 12 000 mètres d'altitude. Terrifié, le capitaine Lewis s'écrie : « Mon Dieu, qu'avons-nous fait ?

Au sol, une ville entière a cessé d'exister ; 75 000 personnes meurent sur le coup, 50 000 autres disparaîtront dans les semaines suivantes. L'explosion d'une seconde bombe au-dessus du port de Nagasaki, trois jours plus tard, a raison des dernières velléités de résistance japonaises. Le 15 août, l'empereur Hirohito lui-même annonce la reddition de l'empire. » (4)

Trois jours après Hiroshima, la ville de Nagasaki, touchée à son tour par le feu nucléaire, fit près de 80 000 victimes. Que peut-on penser de la découverte de la bombe atomique, et de son utilisation ? Et ses effets apocalyptiques ? Peut-on en vouloir aux savants qui ont fait des recherches en physique nucléaire ? Un long cheminement de la science commencé à la fin du XIXème siècle pour aboutir à la fabrication de la bombe. Les savants français Henri Becquerel, Pierre et Marie Curie, Frédéric Joliot-Curie, le Britannique Rutherford, l'Allemand Otto Hahn, l'italien Enrico Fermi et bien d'autres qui ont contribué, par leurs recherches, à aboutir à la fabrication de la bombe savaient-ils ce qu'ils allaient créer ? Au début ce n'était que les phénomènes radioactifs de certains matériaux naturels qui avaient retenu leur attention. Mais les recherche en physique nucléaire se sont intensifiées et se précisaient. Ce sont les « cerveaux » des savants, leurs pensées, qui ont été attachés, enthousiasmés par les phénomènes extrêmement complexes de l'infiniment petit de ces matériaux qui émettaient des radiations inconnues qu'ils cherchaient à comprendre.

Ces savants ne savaient pas ce qu'ils allaient découvrir, ce n'est que plus tard qu'ils ont compris leur importance et leur emploi dans les guerres. En clair, le secret apocalyptique des réactions en chaîne de matériaux fissiles n'était pas dévoilé aux savants, il ne le fut qu'à la fin. Et, en 1945, il était employé contre des villes ennemies, au Japon. La justification américaine énonce que : « Sans l'effet terrifiant de la bombe, seule une invasion de l'archipel qui aurait coûté la vie à un demi-million de soldats américains pouvait faire céder le Japon. » (4) Un argument qui pose l'emploi comme un « mal nécessaire ».

Raisonnons ce qu'est ce « mal nécessaire » trouvé au Japon, un pays qui n'a pas abdiqué et a continué la guerre. Et les Américains qui sortaient victorieux avec l'Union soviétique en Europe, voulurent aussi la victoire contre le Japon. Pour comprendre la nucléarisation d'Hiroshima et Nagasaki, explicitons. 1. On ne doit pas perdre de vue qu'il fallut deux attaques nucléaires pour que le Japon capitule. 2. Quel est le pays au monde qui se serait trouvé à la place des États-Unis et en guerre contre le Japon, disposant de la bombe atomique, n'aurait pas utilisé l'arme nucléaire et continué la guerre avec des armements non nucléaires. La réponse parle d'elle-même, tout pays qui dispose d'un armement supérieur cherchera à l'utiliser pour vaincre. C'est dans la nature humaine, et par conséquent des nations humaines. 3. Le processus historique de la recherche sur des corps radioactifs, dont les propriétés à l'époque étaient inconnues, et qui va du XIXème siècle au largage des bombes atomiques sur deux villes japonaises montre que le cours de l'histoire de l'humanité était déjà tracé. Nous revenons donc au deuxième postulat. « Les hommes font la science, mais ils ne savent pas la science qu'ils font. » Et cela s'applique à la bombe. Les hommes savaient-ils qu'ils allaient découvrir une bombe apocalyptique ? Si on part du principe humaniste, et l'on dit que le savant est bon de nature, et qu'il eut su où vont-elles le mener ses recherches, il est certain qu'il s'abstiendrait de rechercher une arme apocalyptique qui pourrait tuer si elle était employée des centaines de milliers d'êtres humains en un temps record. Ou des millions si elle était employée massivement. Sauf que les savants au départ ne savaient pas les conséquences de leurs recherches. 4. Les deux villes japonaises, par la fatalité du destin du monde, devaient être des « villes-cobayes » pour montrer les effets terrifiants de la bombe qui a commencé à se poser pour l'humanité.

Dès lors, peut-on dire, l'homme n'est pas maître de sa destinée. La marche du monde était déjà toute tracée depuis la fin du XIXème siècle, et qui allait mener à la destruction d'Hiroshima et Nagasaki, et montrer au monde le danger apocalyptique auquel il allait faire face. D'autant plus qu'une autre bombe encore plus puissante que la première a été découverte sept ans après Nagasaki et Hiroshima. Sa puissance ne se compte pas en KT mais en Mt, i.e. en million de tonnes de TNT.

Force de dire que la découverte de la bombe atomique relève des contingences de l'histoire, comme d'ailleurs son emploi en 1945 contre le Japon. Par conséquent, si on raisonne dans l'« absolu », l'emploi de l'arme nucléaire n'est pas et ne peut être du ressort de l'homme pour la simple raison que l'homme commande certes à l'armement nucléaire mais son emploi relève de contingences qu'il ne commande pas. L'apocalypse si elle devait venir ne viendrait pas de l'homme, ni même de son aveuglement au cas où il voudrait s'autodétruire, parce que l'arme nucléaire est une « arme du néant », une arme qui « néantise » pour ainsi dire.

Pour l'étayer encore, prenons l'histoire récente. Le président américain Donald Trump et le président nord-coréen Kim Jong-un n'ont pas cessé, au deuxième semestre 2017, de se menacer mutuellement de se détruire totalement par l'arme nucléaire. Au premier semestre 2018, retournement total de la situation. Les deux présidents se sont jetés mutuellement des passerelles et se sont rencontrés en territoire neutre, à Singapour, le 12 juin 2018, au point que Donald Trump dit que Kim Jong-un est son ami. On comprend dès lors que c'est la crainte d'une «néantisation totale» pour la Corée du Nord et «partiell» pour les États-Unis qui les a assagis. Que l'«Esprit du monde» ne s'est pas trompé en accordant à l'homme le «pouvoir de l'apocalypse nucléaire».

Sauf qu'une apocalypse nucléaire si elle doit venir ne peut venir que de celui qui a permis à l'homme de la découvrir et de la fabriquer. On ne peut croire que celui qui l'a permise à l'homme voudrait du mal à l'homme. Cela n'aurait pas de sens, ni ne donnerait sens à l'existence humaine, et à l'humanité entière.

III. La transparence, la volonté de comprendre, la neutralité envers les événements doivent être les normes pour tout scientifique cherchant à comprendre son monde

Ainsi se comprend le sens de l'histoire de l'humanité, que tout événement qui survient et vient « grandir » l'histoire est rationnel. Ceci est suffisant pour dire que le monde n'est pas chaotique, par conséquent, n'est pas livré à lui-même. Tout ce qui a trait à la bombe nucléaire existe dans la nature, les corps radioactifs existent à l'état naturel, et donc depuis des millions d'années. Et ce n'est qu'à la fin du XIXème siècle, que ce minerai radioactif a commencé à exciter la curiosité des scientifiques. Cependant, pour parvenir à découvrir les propriétés qu'il renferme, la science devait passer plusieurs stades, et donc de découvertes en découvertes, pour arriver à la physique de l'atome.

L'on ne doit pas oublier que le progrès humain est un « tout », il ne se joue pas uniquement dans la science de la physique-monde, mais aussi dans la science des institutions humaines qui régissent les peuples de la terre. Tant sur le plan national qu'international. Il faut rappeler qu'avant 1945, une grande partie du monde était colonisé. Ce qui ne va pas avec la découverte des forces qui régissent notre étoile, le « soleil », qui éclaire le système solaire dont nous faisons partie. L'humanité aujourd'hui est très avancée, l'« âge nucléaire » qui a fait irruption et relève d'un processus historique progressif et rationnel doit, comme l'a fait remarquer mon ami et ancien collègue, pousser les politiques, les scientifiques de toutes disciplines à se pencher sur la rationalité de l'histoire. Seuls ces questionnements sur l'« essence de l'histoire », la « compréhension des grands événements avec ceux qui les ont déclenchés pourraient par leur historicité nous approcher du sens de l'évolution du monde, ce qui pourrait éclairer notre devenir. » Et la transparence, la volonté de comprendre notre monde, la neutralité envers les événements doivent être les normes pour tout scientifique cherchant à comprendre son monde.

* Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective

Notes :

4. « 6 août 1945, 8 h 15 à Hiroshima : « Mon Dieu, qu'avons-nous fait ? » par le journal Le Monde. Le 5 août 2015

https://www.lemonde.fr/international/article/2015/08/05/6-aout-1945-8-h-15-mon-dieu-qu-avons-nous-fait_4712214_3210.html