Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

La langue de bois tel un cautère sur une jambe de bois

par Farouk Zahi

«Pendant qu'elle est emportée par les flots impétueux, la tortue se réjouit de la fraicheur de l'eau». (Adage populaire algérien).

Et, seul Dieu sait combien elles sont nombreuses ces plaies suintantes qui rongent notre corps social. Irréaliste ce combat de coqs pour on ne sait quel perchoir. Si l'individu, par son intime conviction se dit apolitique, il n'en demeure pas moins citoyen de ce grand pays, jadis, envié et respecté. Livré aux sarcasmes et aux vannes des plateaux télévisuels et radiophoniques d'outre Méditerranée qui est, somme toute, dans l'ordre revanchard des choses, il fait actuellement, l'objet de dérision de ceux-là même qui étaient hier nos obligés. Nous faut-il toujours, tendre l'autre joue, selon le commandement messianique, quand l'une est giflée ? L'incident quasi diplomatique du tifo de Ain M'Lila et qui aura obligé notre Premier ministre à aller à Canossa, est resté pour beaucoup d'entre nous à travers la gorge. La raison d'Etat l'aura emporté sur la raison tout court. Et là où l'on s'attend à une réaction vigoureuse de notre diplomatie quand il y a atteinte à notre citoyenneté souveraine, le détonateur fait long feu. Les exemples sont légions pour s'y appesantir. L'incongrue et inconvenante pique lancée à notre voisin de l'Ouest par le chef de notre diplomatie, n'avait pas lieu d'être car le contexte dans lequel elle a été exprimée était, à notre sens, inapproprié. Le monde médiatique international, n'a pas raté ce clash pour en faire ses choux gras et nous n'avions nul besoin de ternir plus une image mise à mal par une insouciance coupable. Si, jadis, nos impairs étaient inaudibles du fait de notre isolement médiatique, ils ne le sont plus, présentement, l'information portée par les nouvelles technologies de l'information et de la communication est livrée en temps réel de l'Alaska à la Papouasie.

A l'instant où nous écrivons ces lignes, le JT de 20h en ce dimanche 28 janvier que nous suivions d'une oreille distraite, rapportait par l'image et le son la 21è commémoration de l'assassinat de Abdelhak Benhamouda, ce géant du syndicalisme militant mort pour ses convictions. Il y avait foule autour de l'actuel Secrétaire général de la Centrale syndicale ; on se bousculait presque pour apparaitre dans le champ de l'objectif, ce « naja » qui terrorise et fascine à la fois. Que dire, encore, de ce subit intérêt pour le défunt syndicaliste intransigeant par ses positions tranchées, au moment même où l'on tente de faire oublier l'épisode des 3 P (Partenariat- Public- Privé). Et voilà que ceux qui chantaient les vertus médicinales de la panacée se rétractent lamentablement arguant, sans rougir, que leurs intentions ont été mal comprises. Cette cacophonie, ne connut son terme qu'à la sentence tranchée de la présidence de la République à laquelle semblent se référer et chaque fois des discours le plus souvent, diamétralement opposés. Les empoignades verbales et autres banderilles qui émaillent la vie dite politique ne sont pas faites pour rasséréner le citoyen lambda qui ne s'explique pas cette foire d'empoigne alors que le pays est, non seulement, objet de desseins malveillants de déstabilisation mais aussi confronté à un front social en plein ébullition. Quant la Santé et l'Education vont mal, c'est le signe avant coureur, d'un malaise sociétal patent à qui il faut accorder toute l'attention requise car qui, mieux que le médecin ou l'enseignant, peut se prévaloir de sa proximité avec la population ?

L'émigration dite clandestine doit interpeller toute la communauté nationale. Les pays d'accueil qui tolèrent, encore, cette transhumance venant de pays soumis à des conflits armés ou au dénuement économique, sont fermés à celle issue de notre pays, le considérant assez stable et doté de ressources énergétiques capables de créer de la richesse. Cette équation, ne semble pas trouver de résolution par un simple sursaut d'orgueil en organisant une large concertation autour du phénomène. Saad Bouakba, notre vénérable chroniqueur d'El Khabar , a, dans un de ses truculents billets, démonté la thèse selon laquelle nos « harraga » arrivés à destination, ne trouvaient dans le meilleurs des cas que la cueillette de tomates pour arriver à survivre. Soit, écrira-t-il, sauf qu'à 50 euros par jour, ce « damné » de la tomate aura un revenu mensuel de 1500 euros, alors que notre médecin spécialiste n'en aura, dans la meilleure hypothèse que l'équivalent de 500. Ils sont à l'aise, ceux et celles qui du haut de leur tour d'ivoire et qui convoquent le sens patriotique et le sacrifice quand leur revenu mensuel moyen caracole, parfois, à plus de 700.000 DA.

Ce drame humain, ne doit faire pas l'objet de railleries stigmatisantes, encore moins de sermons de damnation. Si on s'en est accommodé quand il s'est agi de quelques jeunes chômeurs qui tentaient l'aventure, même mortelle, plus maintenant s'agissant de familles entières livrées à la houle. La petite fille engloutie par les flots, la semaine écoulée, est notre Aylan, le petit refugié syrien dont le corps échoué était découvert sur une plage hellénique et dont la photo a fait le tour du monde. Cette image a servi son pays mis à feu et à sang plus que tout autre dithyrambe qu'auraient pu régurgiter les laudateurs du régime syrien.

Se cacher la face en évoquant notre prétendue supériorité sociale sur, non pas les pays à revenus moyens comme le nôtre, mais oser la comparaison avec des pays à tradition sociale démocrate affirmée et à la pointe du développement humain participe du burlesque. Le volume des transferts sociaux n'a jamais était un indicateur de bien être social ou moral. Les pays dits nordiques qui connaissent un développement socio économique des plus fulgurants, n'ont même pas besoin de recourir aux aides et autre filet social pour l'épanouissement de l'homme scandinave, leurs politiques en ont fait un citoyen se suffisant à lui-même par le labeur.

Ces raccourcis que d'aucuns de nos hommes politiques prennent sans discernement, tels que les soins et les équipements de nos hôpitaux sont meilleurs que ceux de certains hôpitaux européens ou même américains, ne font que décrédibiliser leurs auteurs. De qui se moque-t-on ?

Le secteur que nous prétendons connaitre le mieux pour l'avoir servi pendant plus de trois décennies, vit au rythme des soubresauts qui le secouent. Son actualité, tourmentée par une longue grève des médecins résidents auxquels se soient joints les paramédicaux, n'est pas faite pour que le front social calme jusqu'ici ne s'embrase en prenant appui sur le nombre des potentiels contestataires des autres secteurs. Le raidissement du CNAPESTE dans quelques wilayas n'augure pas d'issue favorable au dénouement du contentieux. Les paramédicaux et les médecins résidents, ces « nègres » de service qui au vu de la place centrale qu'ils occupent dans la prestation de soins confortée par leur nombre doivent constituer l'objet de tous les soucis, leurs préoccupations doivent focaliser l'attention des plus hautes autorités du pays, la bivalence de la gestion du corps des médecins résidents, en fait déjà une catégorie particulière. Le seul département en charge de la Santé publique, ne peut pas à lui seul être réactif et répondre favorablement à toutes leurs doléances. Des propositions intéressantes publiées dans la presse faites par des personnalités médicales et autres, sont à même, au cas où il en est tenu compte, d'apporter quelques réponses à la problématique. Un des slogans des grévistes portant à juste titre cette affirmation : « 7+5+3+2…et quoi encore ? » est révélateur d'un malaise qui sourd depuis plusieurs décennies. Considérées comme les plus longues et les plus éprouvantes, les études médicales graduées ou post-graduées semblent devenir un chemin de croix pour celles et ceux qui ont en fait un choix. Compte tenu de l'obligation que leur est faite d'accomplir une certaine durée en exercice public, contrairement à toutes les autres professions issues de l'Enseignement supérieur, la corporation se sent, à ce titre, victime d'un déni d'équité.

Abrogé au début des années 90', le service civil que les décideurs de l'époque ont remplacé par le conventionnement avec le secteur libéral croyant ingénument qu'il allait dénouer le nœud gordien des déserts médicaux couverts plus ou moins bien pas le service civil, a été reconduit péremptoirement moins d'une décennie après au vu de l'échec patent de l'expérience qui rappelle étrangement, par certains de ses aspects, le partenariat public-privé dont on chante présentement les vertus. Le problème du sous encadrement médical spécialisé du Sud et des Hauts plateaux qui n'arrive, toujours, pas à trouver de réponse idoine et pérenne ne connaitra de résolution qu'à un niveau, non pas central, mais intermédiaire. C'est-à-dire en favorisant le recrutement à la formation des spécialistes dans le bassin médical déjà constitué au niveau de ces régions dites sous médicalisées. Le Sud et les Hauts plateaux détiennent plusieurs générations de médecins omnipraticiens dont certains sont déjà à la retraite. Aussi, faudra-t-il envisager une formation à la carte en direction de ces zones « silencieuses » où lancer courageusement, à l'instar d'autres pays plus avancés médicalement, un certificat d'études spécialisées (CES) pour les spécialités dites de base en direction de ce corps de généralistes « prêt à l'emploi ».Dans les régions qui sont en dehors des aires universitaires-médicales du Nord du pays, on n'y né généraliste et on y meurt généraliste. Le corps actuel de médecins spécialistes de santé publique, qui s'auto régénère par la seule volonté de ses éléments dont on salue l'engagement, n'arrivera probablement jamais à couvrir une population dont la croissance exponentielle est marquée depuis quelques années déjà et disséminée sur un territoire à profil continental.