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Cette nouvelle bourgeoisie sortie de nulle part, que rien ne rassasie: Et ces entreprises publiques qu'on veut à tout prix brader

par Djaaboub Ali

L'homme est un insatisfait par définition, plus il en a et plus il en veut, dit-on. Vouloir de ce fait s'enrichir et toujours gagner plus est somme toute dans la nature de l'être humain, et jusque-là tout est normal.

Faire sa fortune par le travail est tout ce qu'il y a d'honorable et ne peut que mériter le respect. Ce qui est anormal c'est de s'enrichir par des moyens prohibés et illégaux. C'est de constituer sa fortune au dépend d'autrui grâce à la rapine, au détournement des biens d'autrui et/ou ceux de la collectivité ou de les acquérir de manière douteuse et à une valeur inférieure à leur valeur réelle.

Il fut un temps où avoir sa propre maison honnêtement édifiée, grâce aux fruits d'un labeur assidu et patient, demande d'énormes sacrifices et quelquefois beaucoup de privations. Une maison c'est la consécration des efforts de toute une vie. Quant à la richesse de l'importance de celle que nous voyons de nos jours dans notre pays, elle se réalise après plusieurs générations qui consacrent pour l'accumuler renoncement, privations, sacrifices, assiduité et persévérance.

Au lendemain de l'indépendance et jusqu'au début des années 80, l'Algérie ne comptait pas de milliardaires au sens propre du terme ou vraiment très peu. Il a suffi de 20 à 30 ans et quelquefois moins pour que se forme une caste composée de quelque 30.000 nouveaux riches. Des fortunes pareilles demandent en temps normal 3 et 4 générations allant du grand-père, passant par le père, le fils et même le petit-fils pour être constituées.

En effet, aujourd'hui, notre pays ne compterait, en 2012, pas moins de 35 milliardaires et 4.100 millionnaires. Mondialement, un millionnaire est toute personne qui possède un million de dollars hors biens immobiliers. En Algérie, un million de dollars est équivalent à 100 millions de DA soit 10 milliards de centimes. Ceci étant et en l'absence de chiffres précis, le nombre des millionnaires en Algérie varierait entre 20.000 à 30.000 personnes selon le cabinet d'étude britannique spécialisé (New World Wealth).

New World Wealth prévoit également que l'Algérie va connaitre, sur la période 2012/2020, l'une des croissances des plus rapides en termes de nombre de millionnaires. Elle devrait atteindre 5.600 millionnaires soit (+4,1%). Alger est classée par la même étude dans le top 10 des villes africaines ayant le plus de millionnaires.

On remarquera que ces dernières décennies l'Algérie s'est complètement métamorphosée. Une mue qui, aux yeux de beaucoup, est loin d'être naturelle et semble se faire à une vitesse vertigineuse. Il a suffi d‘une trentaine d'années pour voir surgir plus de 30.000 milliardaires. C'est à se demander si les initiateurs de ces changements imposés qui s'opèrent n'ont pas peur d'être pris de vitesse par le temps ? D'aucuns diront que cette course contre la montre semble être pour eux une question de vie ou de mort. C'est maintenant ou jamais, oserons-nous dire. La situation actuelle étant des plus propices, au vue de l'anarchie qui prévaut et au cafouillage qui règne au sommet de la pyramide.

En parallèle, la classe moyenne qui faisait la fierté des gouvernants jusqu'en 1980, représentant plus de 80% de la population, a été laminée et a pratiquement disparue. Les acquis en sa faveur que sont la gratuité des soins, la démocratisation de l'enseignement, le droit au logement et au travail constituaient par le passé ce qui distinguait l'Algérie des autres Etats et exprimaient la volonté des dirigeants de vouloir faire vivre le peuple qui a tant sacrifié pour gagner le droit de vivre libre dans son pays dans la dignité chèrement payée.

Actuellement, près de 95% de la population constitue la frange pauvre alors que le reste est représenté par les richissimes qui se sont faits au détriment des autres pour leur grande majorité. Les acquis que le peuple croyait pérennes sont remis en cause de différentes manières et sa dignité est bafouée par ceux-là mêmes qui sont sensés le servir. Traité à tout bout de champ d'assisté, il est gagné par le désespoir qui est tellement grand qu'une bonne partie de sa jeunesse désespérée n'hésite plus à risquer sa vie en mer à la recherche d'horizons plus cléments ou à se réfugier derrière la consommation des stupéfiants de tout genre.

La conjoncture passée de ni guerre ni paix qui a été marquée par la mise en place d'une stratégie de démantèlement des entreprises initiée sur injonction des institutions financières internationales et du Fmi a abouti à des pratiques douteuses caractérisées par le dépouillement, le bradage et la main mise sur les biens de la collectivité. Beaucoup ont en profité parmi les privilégiés.

L'Algérie s'engagea, dès lors, dans un dévastateur programme de privatisation de ses entreprises publiques. Cette privatisation serait justifiée par une soi- disant inefficacité productive et les déficits financiers de ces entreprises d'après ces organismes étrangers. Comme les actions du genre doivent avoir un aspect légal aux yeux du peuple dépouillé, un cadre juridique a été mis en place pour exécuter ce plan de démantèlement. Il y a eu d'abord les lois de 1988 qui les érigent en sociétés par actions régulées par huit fonds de participations, ensuite le statut juridique a été codifié par les différentes ordonnances, signées entre 1995 et 2002. Aux fonds de participation succèdent les holdings. Un nouveau cadre juridique est adopté en 2001 qui facilitera le processus de privatisation en simplifiant les procédures, écrit-on.

Depuis 2001, date du début de la mise en vente des entreprises publiques et jusqu'à 2007, une panoplie d'entre elles (on parle d'au moins 800 sociétés) a été cédée à des prix dérisoires et des centaines de milliers de travailleurs licenciés. Entre temps, des centaines d'autres sociétés ont été démantelées et/ou fermées. Certains politiques accusent le ministre de la Participation et de la Coordination des réformes d'alors, qui vient de commettre une déclaration d'encouragement à l'intention du gouvernement d'Ouyahia de procéder à la deuxième étape de la privatisation en louant ses vertus, d'avoir conduit le pays à la catastrophe en ayant ruiné l'économie nationale par le biais de l'opération de privatisation des entreprises publiques menée sous son règne.

Ses détracteurs lui reprochent entre autres d'avoir exécuté cette opération dans l'opacité absolue ayant aboutie au bradage pur et simple de ce bien du peuple à son profit et celui de son entourage et favorisé l'apparition sinon l'explosion de la corruption et de la pratique des pots-de-vin. Il est accusé purement et simplement de crime économique (sic la chef du Parti des Travailleurs).

Etant donné que dans notre pays, on cultive l'art de la loi du silence et qu'on ne demande pas de comptes aux gestionnaires ayant eu en main la destinée des affaires du peuple, aucun bilan n'est porté à la connaissance du public et aucune leçon n'est tirée des erreurs (s'il s'agit d'erreurs) commises dans ces cas.

Les maitres du moment semblent vouloir poursuivre la politique qui a été suivie précédemment sans avoir préalablement pris en considération les craintes légitimes exprimées et enquêté sur les accusations et les questionnements relatifs à l'opération précédente pour savoir si l'Etat et le peuple ont été les bénéficiaires ou si ces privatisations ont été une solution de dupes et que le pays a été le grand perdant au profit d'une catégorie de personnes pas toujours soucieuses de l'intérêt collectif à l'intérieur et, s'agissant d'une réelle casse des entités économiques algériennes, des ennemis de l'Algérie à l'extérieur ?

Devant ce flou, la méfiance du peuple est grande vis-à-vis des intentions affichées. Les citoyens craignent qu'encore une fois l'on ait trouvé le moyen de mettre à exécution un plan de réappropriation de ce qui reste des biens collectifs et d'en faire bénéficier la classe des prédateurs avec laquelle des alliances semblent avoir été tissées et qu'un partage des rôles ait été établi.

Il faut se rappeler que la première étape a vu la dislocation des grands ensembles économiques pour les réduire à de minuscules entités plus facilement prenables, ensuite leur mise en faillite grâce à une gestion aux méthodes archaïques confiée soit à des incompétents qui n'ont jamais rêvé un jour chapeauter de telles fonctions, soit à des cadres dociles incapables de refuser de se plier aux injonctions verbales de leurs supérieurs pour enfin les déclarer non solvables et permettre leur accaparement au « dinar symbolique ».

L'économie dirigée réduite à une telle situation, ne pouvait qu'échouer et couler. D'autant plus que le monde socialiste a sombré et que leur doctrine a échoué, aidé en cela par les pays du bloc dit libéral. Il ne restait aux stratèges qui ont mis en place un tel scénario qu'à cueillir le fruit de leur génial et dévastateur stratagème.

Aujourd'hui, les entreprises étatiques, toutes dimensions confondues, qu'on accable de tous les maux, n'ont jamais fait couler autant d'encre et de salives que ces derniers temps et continuent. Elles retiennent l'attention aussi bien des gens de la presse, des politiques, des intellectuels que de simples citoyens qui leur ont consacré écrits et commentaires. Les économistes n'ont pas été avares en avis et en analyses. Certains penchent pour la solution des pouvoirs publics actuels qui disent que la vente de ces entités économiques est la seule envisageable pour sauver les meubles à condition que ça se fasse dans la clarté et l'équité entre les postulants. Alors que d'autres considèrent que ce qui se passe est un véritable bradage des biens du peuple qui est offert sur un plateau d'argent aux nouveaux riches et ajoutent avec insistance que les entreprises dites de souveraineté doivent être intouchables.

Pour ce qui nous concerne, s'agissant de biens collectifs, nous nous estimons en droit de poser les questions suivantes : pourquoi, à titre d'exemple, Air Algérie avec les moyens en sa possession est-elle déficitaire au moment où d'autres entreprises du même domaine, moins importantes, telle qu'Aigle Azur, pour ne citer que celle-là ou que d'autres compagnies internationales de la même envergure font des bénéfices ? Pourquoi Sonelgaz avec toutes ses potentialités serait-elle déficitaire ? Pourquoi l'Epeal, Sonacome, El Hadjar, Naftal ou n'importe quelle autre société ne produiraient-elles pas de la richesse ?

Comment une entreprise commerciale qui offre ses services à des prix sensés lui assurer des gains substantiels peut-elle ne pas faire de bénéfices ? Pourquoi elles sont inaptes à créer de la fortune quand elles appartiennent au secteur public et en créent et même deviennent florissantes quand elles sont accaparées par le privé ? Si ce sont les gestionnaires qui sont incompétents, ne faudrait-il pas les remplacer après leur avoir demandé des comptes et non pas les déclarer en faillite et les abandonner à autrui ? Ou alors nous faisons face à un sabotage intelligemment réfléchi et programmé qui est mis à exécution et dont les seuls bénéficiaires sont les profiteurs insatiables.

Hélas, quand la mauvaise gouvernance en tout et à tous les niveaux devient la règle dans un pays et qu'elle vient s'ajouter à la mauvaise conscience, le peuple désespéré et ruiné s'en détourne et l'adage qui dit que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » trouve alors sa véritable signification.