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L'OPEP en danger d'obsolescence

par Clifford Krauss Du New York Times*

Le boom pétrolier procure aux Etats-Unis une nouvelle marge en matière diplomatique et énergétique

Forte reprise de la production pétrolière aux Etats-Unis

Un accroissement substantiel des prix du pétrole au cours de ces derniers mois a conduit à la reprise de la production américaine de pétrole, permettant à ce pays de battre en brêche la domination de l'Arabie Saoudite et d'alléger les pressions sur les prix à la pompe.

Ce succès a été obtenu, malgré les efforts de l'Arabie Saoudite et de ses alliés de bloquer la frénésie de forage du schiste bitumeux aux USA. Ces stratégies ont échoué et ont fini par profiter à l'industrie pétrolière américaine.

Surmonter trois années de baisse des prix du pétrole a prouvé la capacité de résistance des activités américaines d'exploitation des huiles bitumeuses. Ajustant leurs techniques d'exploration et d'extradions, les sociétés pétrolières américaines et leurs soutiens financiers ont été capables de résister à la tourmente du marché, et aux manœuvres du cartel pétrolier international.

Une conjoncture difficile maintenant dépassée

Après une pénible restructuration dans l'industrie pétrolière américaine, , qui a inclus des dizaines de mises en faillite et des pertes substantielles d'emplois, une industrie plus stable de forage des schistes bitumeux est en train de monter, ancrée à des sociétés mieux financées.

Avec un prix du « West Texas Intermediate » au dessus de 65 dollars le baril, niveau jamais atteint au cours de ces trois dernières années, les Etats Unis sont devenus un producteur de pétrole dominant. Ils sont capables de l'emporter sur la compétition en fournissant les marchés mondiaux en phase d'accroissement, en particulier la Chine et l'Inde, tout en réduisant leurs importations en provenance de l'Afrique du Nord et du Moyen Orient.

Il est prévu qu'au cours de cette année 2018 les Etats Unis dépasseront l'Arabie Saoudite et rivaliseront avec la Russie comme leader mondial, avec une production record de 10 millions de barils par jour, selon l'Agence Internationale de l'Energie.

« C'est un tournant à 180 degrés pour les Etats-Unis et son impact est ressenti à travers le monde entier, » a dit Daniel Yergin, l'historien de l'économie et l'auteur de : « Le Prix, La Quête Epique Pour le Pétrole, l'Argent et la Puissance, » continuant : « cela contribue non seulement à la sécurité énergétique des Etats–Unis, mais également à celle du monde entier en fournissant de nouvelles sources d'approvisionnement au monde. »

Les Etats-Unis, leader pétrolier mondial

Les Etats Unis deviennent, en même temps, un exportateur majeur de gaz naturel, autre conséquence de la révolution du schiste bitumeux, réduisant la domination russe sur l'Europe de l'Est.

Le tableau énergétique qui s'améliore arrive à un moment où le gouvernement de Trump tente d'accroitre les forages offshore et d'alléger les autres réglementations sur le développement des carburants fossiles. Mais, de même que l'accroissement de la production de gaz de schiste au cours de la présidence d'Obama a peu de choses à voir avec l'administration centrale, de même ce développement récent est le résultat des efforts des sociétés pétrolières privées pour répondre aux marchés mondiaux.

Les gisements de schiste bitumeux peuvent être développés avec une relative rapidité et un coût modeste au vu des projets géants que cela implique, que ce soit en terre ferme ou en mer. Cette caractéristique rend facile l'ouverture ou la fermeture des robinets d'investissement, pour s'ajuster aux fluctuations du marché. Des compagnies, comme Exxon Mobil et Chevron, mettent des montants de plus en plus élevés de capital dans les gisements de schiste bitumeux, en particulier dans le Texas-Ouest et dans le Nouveau Mexique.

Des armes stratégiques nouvelles à la disposition des Etats-Unis

Les résultats vont au-delà de l'économie, offrant à Washington des armes stratégiques, impensables avant. Les Etats Unis et leurs alliés ont maintenant une marge d'approvisionnement, au moment où les troubles au Venezuela, en Libye et au Nigéria menacent de couper l'approvisionnement des marchés.

Il y a seulement quelques années de cela, de telles menaces- auxquelles s'ajoutent une récente rupture du pipeline en Mer du Nord et des tempêtes dans le Golfe du Mexique, auraient eu pour conséquence une hausse brutale des prix du pétrole. Au lieu de cela, l'augmentation de prix a été atténuée, et le prix de l'essence à la pompe aux USA ne dépasse pas les 90 cents le litre.

Le nouveau pouvoir énergétique allège la pression sur les Etats Unis de recourir à l'usage des armes si la tension entre l'Arabie Saoudite et l'Iran conduit à une guerre ouverte. Et cela donne aux USA une marge de manœuvre pour imposer des sanctions aux autres producteurs- comme cela a été le cas récent contre la Russie, et peut l'être contre l'Iran et le Venezuela- avec de moindres risques pour l'économie mondiale.

Cette situation est en contraste frappant avec les années soixante dix du siècle dernier, lorsque le boycott pétrolier des pays arabes a forcé les automobilistes à faire des longues lignes devant les pompes à essence, et que l'économie américaine s'est effondrée. Même récemment encore, au cours de la Présidence de George W. Bush, la production pétrolière nationale déclinait avec une telle rapidité que le pays a pris la voie de remplacement du pétrole brut par des huiles bioénergétiques comme l'éthanol.

Beaucoup de défenseurs de l'environnement avancent l'argument selon lequel, en augmentant les productions de pétrole et de gaz, et en réduisant les prix à la pompe, le forage des schistes bitumeux accroit la vie des énergies fossiles au détriment du développement d'énergies plus propres.

La Stratégie de l'OPEP en difficulté

La révolution des forages de schiste bitumeux a modifié le marché international global, où les importations en provenance des pays membres de l'OPEP ont plongé de 20 pour cent entre la fin de 2016 à la fin de 2017. En même temps, les exportations américaines de pétrole ont augmenté en centaine de milliers de barils par jour.

Une situation pareille n'était pas projetée fin 2014, lorsque l'augmentation de la production nationale américaine commençait à peser sur le prix international du pétrole.

En réaction, l'Arabie saoudite a conduit l'OPEP vers une nouvelle direction. Au lieu de réduire la production pétrolière, comme le faisait le cartel avant en vue de soutenir les prix, il a laissé le marché à ses propres mécanismes, et a même accru la production pendant une certaine période.

Les prix sont tombés au dessous de 40 dollars le baril, les Saoudiens et leurs alliés ayant nourri alors l'espoir de pousser les sociétés pétrolières américaines à cesser leurs activités, en rendant le forage des schistes bitumeux économiquement coûteux. Les activités d'exploration américaines ont rapidement chuté, mais la pression sur les prix a rendu les compagnies pétrolières plus innovantes dans l'utilisation des techniques de forage, la robotique et les senseurs pour maximiser la production et réduire les coûts.

Alors que des dizaines de petites sociétés étaient liquidées, celles qui ont survécu ont augmenté la longueur des puits horizontaux pour accroire la production de pétrole, et ont utilisé des stratégies intelligentes de protection et de forage pour maximiser les bénéfices, même en cas de chute des prix.

La réaction a surpris la communauté pétrolière internationale. L'OPEP, la Russie et leurs alliés changèrent alors de cap et commencèrent à réduire de nouveau leur production.

« L'OPEP n'a pas compris, a dit René Ortiz, ancien secrétaire général de cette institution, et ancien ministre du pétrole en Equateur, « elle pensait qu'elle allait récupérer le marché américain en réduisant les prix. Maintenant les Etats Unis ont une position dominante dans le monde, quoique fasse l'OPEP. »

Toujours selon Ortiz, « Ce remplacement des pétroles de l'Arabie saoudite, du Venezuela, de la Libye n'avait jamais été anticipé. »

Il y a une semaine de cela, les leaders de l'OPEP se sont réunis à Oman pour discuter d'une éventuelle prolongation des baisses de production jusqu'à 2019 pour soutenir les prix. Le plus grand obstacle est constitué par les Etats Unis.

La domination technologique et infrastructurelle des Etats-Unis bouleverse la donne pétrolière internationale

Les avancées technologiques dans la récupération du pétrole en provenance des roches dures comme le schiste bitumeux a conduit à une fièvre de forages qui a permis le doublement de la production sur dix années, transformant des endroits comme le Dakota du Nord et le Nouveau Mexique en centres de production de pétrole, de niveau international. Des pipelines sont posés au Texas pour desservir les ports où le pétrole peut être chargé sur les pétroliers desservant la Chine, l'Inde et d'autres marchés.

L'an dernier la production nationale américaine de pétrole a atteint la moyenne de 9,3 millions de barils/jour. Et les projections du ministère américain de l'énergie prévoient que le chiffre de 10,3 millions de barils/jour pourra être atteint en 2018, dépassant la quantité record de 1970. En même temps, et depuis que l'interdiction d'exporter du pétrole américain, interdiction -qui a duré 40 années- a été levée en 2015, les exportations de pétrole américain ont atteint 2 millions de barils/jour, plus que certains pays de l'OPEP.

Les projections de ce ministère donnent une augmentation probable de 700000 barils/jour pour la consommation intérieure de pétrole.

L'inquiétude soulevée par le phénomène de serre ainsi que la popularité croissante des voitures électriques, et le vieillissement attendu des gisements de schiste bitumeux, réduiront certainement la production et la demande au cours de la prochaine décennie. Mais, dans le court terme, le boom pétrolier a changé le paysage.

Le département américain de l'énergie prévoit que l'augmentation récente du prix du baril de pétrole maintiendra le prix de référence mondial du Brent à 60 dollars le baril en 2018, et à 61 dollars le baril en 2019- modeste augmentation par rapport au 54 dollars de 2017.(le prix du Brent a dépassé les 70 dollars récemment, mais peu d'analystes s'attendent à ce qu'il atteigne 100 dollars le baril).

L'ordre émergeant dans le domaine énergétique est un équilibre stable. L'Arabie saoudite- qui dirige de facto l'OPEP- a fixé un plancher pour le prix du pétrole-probablement 50 dollars le baril- avec ses limites à la production et à l'exportation pour les 4 dernières années. Mais, maintenant, les Etats-Unis, par la simple force de leur production, par la suprématie de leur technologie, et de leurs structures en pipelines, en raffinage et en en stockage, sans nulle autres pareilles, ont fixé un plafond au prix du baril de pétrole.

Les experts font remarquer que lorsque le prix du baril de pétrole grimpe à 60 dollars et plus, comme cela s'est produit récemment, il s'en suit une accélération des forages- le nombre des plateformes de forage a augmenté de plus de 30 pour cent l'an dernier- permettant de reconstituer les stocks intérieurs comme internationaux de pétrole. Seule une guerre majeure ou d'autres causes de désordre pourrait probablement conduire à une hausse vertigineuse des prix du pétrole.

Harald Jordan, Vice-président de la société de production pétrolière « Peak Energy, » société active dans l'état du Colorado , et en charge de l'ingénierie, a déclaré, à ce propos : « Nous avons tous souffert de ces prix déprimés au cours de ces deux dernières années, et nous sommes excités de voir les nouveaux prix, et nous réagiront en conséquence. Nous verrons les activités de plateformes de forage continuer à augmenter.»

*Traduction de Mourad Benachenhou